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LES JDOJJZE FILLES D'EUGÈNE GRASSET

Au grand peintre Eugme Grasset.

A qui dédier ces poèmes, sinon à vous qui les inspirâtes, mon très-cher ami? Gn en pensera ce qu'on voudra, bien ■entendu. Il me suffît de vons avoir intéressé pendant ane heure.

Tousavez admirablement compris que votre Zodiaquene pouvait être conçu et interprété par moi qu& dans le sens du Calendrier des Saints, catholique, apostolique, romain.

Il serait inouï que j'exprimasse, à l'occasion de n'importe uuoi, les salopes idées du monde, et je vous prie de refuser toute explication aux imbéciles.

Votre

Léon Blot.

Octobre, 1900.

Janvier

Est-ce ma fosse que tu creuses, charitable fille? S'il en est ainsi, hâte-toi, car il me semble q®e je suis aussi mort que l'an défunt, que je pue déjà comme Lazare, et mon impatience est extrême d'aller attendre la JRésncreclion dans le lit des saints.

Ne crains pas de la faire spacieuse. N'oublie pas qu'il faut <qne j'y couche avec ma pauvreté qui est si grande et qui se retourne sans cesse.

L'endroit ne me déplaît point, belle jardinière. J'aime ce houx qui ne me symbolise pas mai avec son bois dur, ses feuilles féroces et ses fruits couleur de feu. Ses aiguilles décourageront les sentimentalités pèlerines, les Joquacités fiinèbres, les dévouements après le sapin, Bit son maure parci-

monieuse protégera Irès-suffisamment le sommeil du Mendiant ingrat.

Sans doute, c'est ton ministère et la chevance dé conditionner des sépultures. Depuis ta Mère qui fit tomber, en un instant, du bout de son doigt d'Infante de Dieu, tous les fruits des arbres du Paradis, il est presque sans exemple qu'une femme ne fabrique pas un petit abîme dans son jardin pour y enterrer quelque malheureux. N'est-ce pas, mon enfant, que tu me donnes la préférence? Interroge, si tu veux, tous les putois. Ils te diront qu'il n'y a pas de charogne qui m'égale et que rien n'est aussi pressé que de m'enfouir.

Puis, il y a ta fontaine de cristal opaque, avec ses stalactites de glace que tu as dû geler de tes soupirs. La fermentation de mes entrailles la dégèlera peut-être. Sois tranquille, ma jolie rousse, je ne serai pas un hôte inutile. Tes pelouses rondes seront plus vertes et le sable fin de tes médiocres allées deviendra plus pâle. Le buis de tes bordures ne désespérera plus d'être béni, quelque dimanche de Pâques Fleuries, en l'église paroissiale qu'ignorent assurément ton jaune fichu et ta jupe couleur marron de villageoise accoutumée à travailler le Saint Jour. Ce parasol triste que j'aperçois derrière le bassin connaîtra enfin la gloire des cèdres ; ton hêtre au tronc blême, tes fruitiers hagards et jusqu'à la serre où tu caches tes fleurs frileuses condamnées à mourir de nostalgie sur la gorge impure de nos vierges — toutes ces créatures affligées de sentir que tu n'as pas mangé aujourd'hui le Corps de ton Dieu, recevront de ma carcasse un électuaire qui prohibera leur mélancolie.

Toi aussi, fouilleuse obstinée — et, jusqu'à cette heure, fanlômatique — d'un sol illusoire que la pourriture de cent millions d'effigies vivantes du Seigneur a transsubstantié, tu te redresseras dans une attitude un peu plus qu'humaine, lorsque, m'ayant fourré dans cette patrie, tu devineras que tu as sous tes pieds de bête la pauvreté, oui, vraiment, la Pauvreté même, ou, du moins, sa parfaite image, qui est tout à fait divine, tu peux m'en croire.

Allons! brute agréable, dépêche-toi de faire ton trou. Le moment est bon. Je suis plein d'hosties consacrées, plein de psaumes et de pénitence, plein d'allégresse et d'ignominie, et je germerai pour toi.

Juillet

Ah! ça, mais, qu'a-t-on fait des pauvres? Où sont-ils donc? Non seulement je ne les vois pas, mais je n'aperçois aucun objet qui me les rappelle.

Depuis quelque temps, je ne rencontre que des femmes extraordinairemenl velues qui se promènent ou s'immobilisent dans de beaux jardins. Pas un seuldecesguenilîeux aimables, de ces chers crevants de faim qui mettent un peu de gloire dans les paysages et qui consolent de la puanteur effroyable des propriétaires.

Voyez celte haute dame qui porte sur sa robe bleue le signe du lion, comme si elle voulait tout dévorer. Je n'ai pas la moindre envie de lui dire le moindre mot. Voila trop longtemps que je m'épuise en harangues à ces créatures inférieures queje serais tenté de trouver parfois adorables si je les voyais sans le sou. Celle-ci n'a pas besoin de moi, c'est sûr. Elle est, d'ailleurs, fort occupée et ne m'accorderait aucune attention. Elle arrose des lys plus splendides que Salomon, bien qu'ils ne travaillent ni ne filent.

C'est pour cela qu'elle les soigne, les supposant symboliques d'elle-même, la fainéante et la parricide, qui fait crucifier, à ses frais, le doux Sauveur chaque matin, et qui n'a pas même l'énergie de se lever pour le voir mourir!

Elle oublie ou ne veut pas savoir que ces mêmes fleurs expriment très-particulièrement la pureté qui peut convenir à quelques va-nu-pieds, mais qu'on doit reconnaître incompatible avec les devoirs du monde.

A-t-elle arrosé déjà ces magnifiques pavots que j'aperçois derrière elle? Que ce soient les pavots du sommeil ou ceux de la mort, ils me paraissent mieux assortis à cette épouse de damné. Ils éclatent au dehors et sentent mauvais au dedans. Et j'en découvre à perte de vue dans les jardins du voisinage, chez d'autres pachates qui les cultivent avec un non moindro amour.

— Mon Dieu ! c'est à vous, maintenant, que je le demande. Qu'avez-vousfait de vos pauvres? Seigneur Jésus, où sont-ils? Je sais par votre Evangile véritable qu'il y en aura toujours, parce qu'il vous est impossible, tout Fils de Dieu que vous

êtes, de vous en passer; parce que vous ne pouvez pas être une tête sans membres et qu'il faudrait que tous vos soleils se précipitassent le jour où il n'y en aurait plus.

Je sais aussi que c'est un pauvre qui doit tout accomplir, et je pense qu'à cette minute il fait tourner le monde sur sûr doigt, dans quelque taudis...

Miséricordieux Jésus! ne souffre* pas que les riches inondent la terre. Voici que le jour finit et que la nuit tombe. Envoyez-nous les douces lampes qui sont vos pauvres, les lampes calmes et de suave odeur qui éclairent votre Paradis et qui recèlent, par vertu divineT tous les torrents, toutes les cataractes de lumière, toutes les conflagrations d'éblouissemerrts que peut entrevoir l'intelligence d'un Séraphin l

Octobre

Laisse là ces feuilles, ma fille, je t'en supplie. Ne sens-tu pas que c'est un décor sublime ? Serais-tu de ces sottes qu'on voit toujours le balai ou le râteau à la main et qui ont de Tordre une idée si basse que leur diligence effacerait jusqu'à la Beauté divine? Est-ce donc pour balayer et détruire ces feuilles admirables qui épuisent, en octobre, les deux tiers de la palette, que tu as arboré cette magnifique robe de safran?

Personne, je le vois bien, ne t'a jamais enseigné que le platane étant, d'après le Saint Texte, un des arbres mystérieux désignés pour symboliser Marie, il est en même temps celui de tous dont le feuillage retient le plus longtemps et avec le plus d'éclat les adorables couleurs du soleil mourant.

Certes, je connais peu de choses d'une beauté aussi pénétrante que n'importe quelle jonchée de ses feuilles sur une pelouse, et le voisinage des plus beaux chrysanthèmes qui soient au monde n'ajouterait rien à la mélancolique intensité de cette vision.

Encore une fois, laisse donc ces pauvres feuilles.

Laisse-les tomber les- unes sur les autres, jusqu'à ce qu'elles fassent une litière d'or au Bœuf de saint Luc. Je viendrai m'asseoir avec bonheur auprès de cette bete aimable, au-dessous de saint François et de saint Denys, celui-ci portant sa tête couleur d'améthyste en ses mains épiscopales-, celui-là tout rayonnant des Stigmates de Jésus-Christ.

Et si, ayant quitté ton râteau de petite bourgeoise ordonnée, tu consens à t'éloigner dans la si m pi ici té de ton cœur, tu verras peut-être les Anges Gardiens d'octobre à qui fut confiée la douce agonie de la nature.

Ah ! qu'on en a besoin de ces anges, quand on est des pauvres ! C'est le mois du dernier ferme avant l'hiver* le plus effrayant des quatre. Voyant les forêts et les plas modestes bois dans leurs éblouissantes robes de brocart, les' propriétaires se frottent les mains, en songeant à l'énorme tribulatïoa des âmes. Ils se disent que voici leur gloire, puisque, pour les . payer, il faudra nécessairement que de malheureux hommes s'exténuent, que des mères endurent la faim et que des petits enfants succombent.

Les petits enfants,... l'or des cieux, la Jérusalem céleste, l'éternelle patrie des membres torturés du Rédempteur... les propriétaires! Ah! Jésus, Joie des Angjes et Père des pauvres, ayez pitié de nous!

Septembre

27. — Lu presque entièrement le livre de Péladan, Ze Prochain Conclave, ayant dû être publié Tannée dernière, sans date. Il est impossible d'être plus sot et il est certainement difficile d'avoir autant de talent. Qui expliqueracela? Péladan esta la fois si sot et si doué qu'il écrit des choses remarquables par lesquelles*» son insu, son! contredites, restituées au néant, des affirmations hérétiques antérieures et postérieures qu'il croit être le fond de sa pensée. Cela presque à chaque page. Quel prodigieux et surnaturel imbécile !

Octobre,

2. — Une lettre de Copenhague m'apprend Fa mort du prince Alexandre Ourousof. En 1891, ce célèbre avocat russe vint tout exprès de Moscou à Paris, afin de me défendre contre Péladan qui me réclamait diax. mille francs de dommages- intérêts pour avoirattentéà sonhon-

neur. L'honneur dePéladan! L'affaire fit pas mal de bruit pendant quelques jours. C'était le premier avocat russe plaidant à Paris et on était au lendemain de Cronstadt. Puis c'était une espèce de grand seigneur défendant une espèce de va-nu-pieds. La France et la Russie m'acquittèrent. Je suis peut-être le seul Français qui ait bénéficié de l'Alliance. Mais qui se souvient aujourd'hui de cette aventure extraordinaire dont tous les journaux ont retenti?

Janvier

21. — Certaines guérisons de Lourdes ressemblent à des manœuvres diaboliques. Les pèlerins sont des chrétiens (!) préoccupés surtout de leur viande, qui ne sont guéris que pour être mis en état de se damner mieux. A l'incendie du Bazar de Charité, il a dû y avoir des miraculées. En réalité, ce qui brûlait là, c'était le triple extrait, la quintessence de la superfîne canaille du Monde.

31. — Réponse excellente à un ecclésiastique objectant que le moment où on fait la guerre aux prêtres est mal choisi pour jeter de la boue sur les soutanes. — Il vaut mieux, riposta quelqu'un, que la boue soit sur la soutane que dedans.

« Tout chrétien sans héroïsme est un porc », prononcera, un jour, un envoyé de l'Esprit-Saint. « Cette parole est dure, et qui peut l'entendre ? » diront, comme dans saint Jean, les pharisiens scandalisés.

Février

17. — Au fond, l'orgueil, à tous les étages, consiste à croire qu'on est Dieu et qu'on a créé le monde.

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