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Mardi gras. Abstinence et jeûne

21. — Le froid augmente. J'imagine, comme en rêve, qu'il y a des jours où Dieu se tord les bras au fond du ciel.

58. — Ma femme et mes enfants sont à Paris. Je suis seul et j'attends une traite que je ne peux payer. Angoisse énorme. Le Tourmenteur des âmes inflige à la mienne l'illusion d'un indicible danger. Jamais je ne me sui3 senti plus misérable. La pluie bat mes vitres et le moindre bruit me met en déroute. Seul un pauvre chat jaune qui dort à mes pieds, devant un feu de désespéré, me console...

Mai

17. — Depuis notre installation nouvelle, nous usons d'un gros épicier, fournisseur attitré des prêtres et des religieuses, probité garantie par les plus fins chapelets de la paroisse. C'est un Lorrain tout en joie et en épaisseur, ajusté d'une roucouleuse fripée comme ces châtaignes de septembre que les épiciers de Paris et de la banlieue disputent, chaque année, aux cochons du Périgord ou de la Bretagne. Cette patronne symbolique a un œil en verre et l'autre en faïence pour surveiller, en même temps que la morue ou le gruyère, une bécassine sortie de son flanc — et vouée, comme ses auteurs, à la marchandise, — qu'ellearrose attentivement duverjusde son expérience. Ils vont à la messe, dimanches et fêtes, s'enfilent même des cérémonies et des sermons, mais ne ferment jamais leur boutique. Interrogés, ils répondent : « Nos clients iraient ailleurs. » Traduction en langue vulgaire : Les commandements de l'Eglise, et même les commandements de Dieu, ne sont pas faits pour les commerçants. Quand on risque, en les observant, de perdre quelques écus, on en est dispensé, ipso facto. Voilà donc des chrétiens édifiants et tout à fait sans reproche qu'au-

cun prêtre n'avertit de leur effroyable état de profanateurs et de renégats. Au contraire.

Août

31. — Saint Raymond Nonnat, c'est-à-dire non natus, qui n'est pas né. On avait évenlré sa mère morte pour l'avoir. Cela se passait en Catalogne au xme siècle. Il devint berger, un berger dont un ange gardait le troupeau; il devint religieux, il devint prêtre et missionnaire chez les pirates qui lui percèrent les deux lèvres avec un fer chaud et lui cadenassèrent la bouche, pour l'empêcher de prononcer le nom de Jésus. Il fut racheté à la fin et le pape le fit cardinal, dignité dont il profila pour donner à un pauvre son chapeau rouge. Alors Jésus-Christ lui mit sur la tête sa Couronne d'épines et, bientôt après, il mourut, ayant communié de Sa Main. On voudrait être giflé avec des entrailles de poisson pourri, quand on pense à de tels hommes.

Janvier

19. — Fête de saint Furcy, l'apôtre inconsolable de Cochons-sur-Marne. Translation des reliques d'une vieille châsse dans une neuve. Acte qui s'accomplira publiquement cet après-midi. Mais le doyen ne peut pas se dispenser du ridicule, même dans les circonstances où le ridicule ne pourrait se produire que par miracle. Ainsi, ce matin, annonçant la cérémonie, il a dit : — Après vêpres, ouverture de la ckasse..., puis il a hésité un instant.

QUATRE ANS DE CAPTIVITE A C0C1IONS-SUR-MARXE 3oo

Février

26. — C'est aujourd'hui le centième anniversaire de la naissance d'Hugo. Grande chienlit patriotique et littéraire. Hanotaux fait un discours au Panthéon!

27. — 0 les saletés des journaux, ce matin! Le récit de la fête d'hier, le discours de Gabriel au Panthéon ! Quel ridicule, et quelle honte de penser qu'il n'y avait sans doute pas un seul auditeur de cet imbécile qui crût aux « vertus civiques » de Victor Hugo et qu'il n'eût pas été possible d'en trouver une douzaine capables de citer un vers de la Légende des Siècles! Hanotaux, trèsapplaudi, a eu la bonté de remarquer, qu'en 85, Victor Hugo avait été l'occasion de désaffecter le Panthéon. « Il en fit rouvrir devant lui les portes pour y ramener la gloire. » Façon d'exprimer que cette charogne remplaça le Saint Sacrement.

Mars

17. — Lu le récit de la misérable mort du poète breton Quellien, dit le Barde, témoin à mon mariage et mon lâcheur depuis douze ans, écrasé hier par une automobile. Il venait peut-être chez moi et il aura pris le plus court.

Avril

3. — Suicide affreux de Dubut de Laforest, le feuilletonniste sot et pourrisseur. Il s'est jeté par la fenêtre, d'un quatrième ou cinquième étage, ayant soigneusement caché son dessein, exactement comme si le misérable eût été précipité par un démon. J'ai vaguement aperçu ce personnage, autrefois, au cabaret du Chat noir... Quelle ignoble mort! Il n'y aurait pas eu assez de fenêtres dans Paris ni dans les banlieues, si j'en avais

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fuit autant toutes les fois que la vie m'a paru insupportable.

Mai

S. — Un pauvre homme affectueux et dévoué, mais disgracié d'une caroncule, a écrit des phrases niaises à l'occasion de la première communion, désormais si proche, de Véronique. Quelques lignes de ma réponse :

« Véronique n'est pas un « ange de lumière », mais une pauvre petite fille sur qui pèsent six mille ans de désobéissance, qui se prépare en tremblant à un acte extrêmement redoutable d'où sa vie dépend et qui a le besoin le plus indicible de prières... »

7. — Je connais une mère soi-disant chrétienne, créature sans méchanceté, pouvant même passer pour une très-bonne personne, mais sentimentale, farcie de lieux communs, comme une dinde est bourrée de châtaignes, et capable de tout pour échapper au surnaturel, L'abjection de ses pensées est épouvantable. Un ange renoncerait à jeter de la lumière dans ce gouffre.

10. — Premières nouvelles de l'immense catastrophe de la Martinique. Trente mille morts en quelques secondes, à V heure précise de la première communion de Véronique! Le hasard n'existant pas, cette extermination était indispensable pour que fût contre-balancé, dans l'infaillible Main, l'acte prodigieux de notre enfant. Il ne fallait pas une victime de moins à cette innocente, et le volcan, depuis les siècles, attendait son signe.

13. — Toujours Saint-Pierre. Véronique, sans doute, rêvera plus tard de cet événement terrible et de sa coïncidence extraordinaire, quand elle saura ce que vaut une âme et la sienne en particulier. A la minute où elle recevait la Nourriture qui donne la Vie, d'autres, en très-grand nombre, des enfants comme elle, mouraient pour elle d'une mort affreuse.

Les doléances typographiques des journaux sont

d'une abjection tout à fait normale et satisfaisante. Il y est parlé des « caprices de la planète », delà « colère de brute » d'un volcan et de quelques autres choses. Même parmi les chrétiens, il n'est question que des corps, jamais des âmes.

21. — Notre curé — je veux dire le Doyen — qui se croit un homme d'initiative, a eu l'idée d'un service pour les sinistrés de la Martinique. La messe, à laquelle je n'ai pas assisté, a été naturellement suivie d'une quèle. Je serais curieux de savoir le chiffre qui ne doit guère dépasser cent sous. Je ne serais pas étonné si cet homme céleste imaginait de taper ses paroissiens à domicile. En ce cas, je répondrais que je donne sans intermédiaire, volcan restant.

Les journaux donnent des chiffres. On a récolté près d'un million, pour la Martinique. Les malheureux en recevront-ils seulement un quarantième? J'imagine que les secours en argent iront surtout à quelques millionnaires dont l'opulence a été plus ou moins entamée par le volcan et qui ont besoin de se refaire. Pour ce qui est des mourants de faim, on leur expédiera de la morue invendable, des farines avariées, des conserves en putréfaction, tous les rebuts et déchets des entrepôts de la France ou de l'Angleterre. Les fournisseurs nageront dans l'allégresse et les tenanciers de la Compassion publique achèteront des immeubles situés à d'énormes distances de tout cratère.

22. — On parle d'une nouvelle frasque du volcan. Question. L'usage du four crématoire était-il en vigueur à la Martinique? Les éruptions équivaudraient-elles à ceci : Vous voulez qu'on vous ineinère, voilà?

Juin

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