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A Frédéric Masson, académicien fraîchement élu

Je ne suis peut-être pas un inconnu pour vous. Il y a quelque vingt ans que je pratique le métier peu récompensé d'écrivain errant, de batteur d'estrade littéraire sans compagnon. J'y ai gagné ce que tant d'autres ont cherché en vain : une légende. J'ai ma légende, comme Napoléon' et quelques scélérats. C'est ce qui m'enhardit Jusqu'à vous écrire.

Je Voudrais finir ma vie par un livre sut Napoléon. J'ai ce grand homme dans le sang au point qu'il m'est difficile d'entendre parler de lui, sans perdre ou rattraper quelque chose de mon équilibre. Or je ne peux me procurer les ouvrages indispensables, tels que les vôtres, que par 'les pratiques de la mendicité, l'indigence étant une suite naturelle de mon choix.

Voulez-vous donc, cher Monsieur, me faire envoyer ceux de vos livres où il est traité de Napoléon et de sa famille? .lésais parfaitement ce que je vous demande. Je n'ignore pas que co genre de requête est particulièrement désagréable à un auteur qui ne peut pas toujours

donner ses livres avec une extrême facilité. Oui, Monsieur, j'ai l'expérience de cet ennui. Cependant, j'ose vous l'infliger, parce que je suis très-pauvre, en vérité, et aussi parce que j'ai quelque chose à dire de Napoléon, même après vous. Sorte de couronnement d'une existence littéraire qui a été plutôt douloureuse.

[Sans réponse. Il y a le goujatisme académique.]

9. — Journée terrible ! Le manque de vin et d'une alimentation fortifiante, la menace du manque de charbon, la certitude humaine de ne pouvoir nourrir nos enfants demain, l'impossibilité de continuer à vivre ici et l'impossibilité de fuir, l'abandon apparent de tout le monde et l'évidente hostilité de tant de gens; enfin, et surtout, cette attente infiniment douloureuse d'un libérateur qui ne vient jamais ; tout cela ensemble nous met à deux pas du désespoir. Pendant que nous roidissons nos volontés, notre maison est secouée par la tempête, et le ciel est triste comme la mort sans Dieu. Pour qui donc souffrons-nous ainsi ? Et j'ai pu travailler, faire des livres dans ces tortures! Cela sera dit au Jugement dernier.

22. — J'ai vu en rêve une multitude de personnes venues de loin tout exprès pour nous secourir et qui remplissaient notre maison. C'étaient des morts.

Parvuli petierunt jmnem et non erat qui franger et eis.

28. — Dans ma détresse, je m'étais adressé aux Reille, racaille parlementaire peu douée, mais catholiques suprêmes qui ont des esclaves sous terre, comme les catholiques belges. Je me croyais sûr d'obtenir au moins un coup de main, étant recommandé par deux ou trois morts et me supposant appuyé par l'avocat Joseph Menard, familier de la maison qui fut autrefois mon ami. C'est un prêtre qui a fait la démarche. Impossible de voir ces drôles. Joseph Menard, seul visible dans l'antichambre, a congédié, avec Tinsolence d'un dômes-

tique, le messager dont il aurait dû respecter au moins le caractère.

Cet avocat Joseph Menard, ambitieux sans génie, également promis aux suffrages et aux coups de pied dans le cul, possède un vieux tableau qui m'appartient. Je l'avais, un jour d'anarchie, confié à un de ses frères; Celui-là, le plus intéressant et le moins vertueux, étant mort quelque temps après, Joseph trouva plus expédient de s'adjuger l'objet que de me le rendre, estimant, d'ailleurs, très-providentielle cette occasion de récupérer une demi-douzaine de pièces de cent sous. Car c'est ainsi que je suis le Mendiant ingrat. Il n'y a rien de plus coûteux que cette sinécure.

J'ai pensé souvent, surtout quand je voyais mes petits enfants à l'agonie, à ce pauvre tableau subtilisé par un ennemi des Juifs, lequel tableau a peut-être une grande valeur et serait pour moi une telle ressource ! J'ajoute que cet antisémite profita de l'occasion pour s'annexer quelques papiers du Léon Bloy que je suis, confiés au même défunt et vainement réclamés depuis vingt ans.

L'avocat Joseph Menard, refuge, abri, toiture et garnison de la veuve et de l'orphelin, est un des derniers confidents de la divine miséricorde. Je le récompenserai, celui-là, il peut y compter!

Mais quelle folie d'avoir, une- seule minute, espéré quoi que ce fût de ces maudits qui représentent le monde catholique le plus bas, le monde catholique des Pères de l'Assomption, lesquels ont une règle leur défendant de faire Vaumône ! (Voir le Mendiant ingrat, p. 395.)

Mars

i5. — Paris. Mon premier voyage en métro. Travail gigantesque, j'y consens, et même non dénué d'une

certaine beauté souterraine ; mais bruit infernal, danger certain, mort probable- — et quelle mort! — toutes les fois qu'on descend dans ces catacombes. Impression de la fin des sources, .de la fin des bois .frissonnants, des aubes et des crépuseules dans les prairies du Paradis. Impression de la fin de rame humaine]

27. — Dimanche des Rameaux, Grand'messe. Un petit enfant criait. Alors j'ai en comme la vision d'un lac de tristesse -et de ténèbres au-dessus duquel flottait un silence énorme. Et>oe silence était rompu tout à coup par le cri solitaire de ce petit enfant, le seul être qui put se faire entendre parmi les désespérés éternels gisant en ce lieu. Car c'était une vision très-particulière de l'enfer.

Discours du doyen. Papillons attrapés au vol : — Je suis très-content d'être curé. — Je trouve la vie trèsbonne. — Le ciment de la prière vaut mieux que le ciment de Portland, «te.

Aviul

12. — Déménagement, évasion, délivrance. Aucun autre incident que la présentation par le domestique de l'odieuse Corbillard d'une note de 32 fr. 20 pour portes et fenêtres et loyer du 1er au 12 avril! Cette somme, dans les circonstances, est juste autant qu'une pinte de mon ,saag. Bien entendu, il ne me sera jamais tenu compte de la somme plus forte que m'a coûté le jardin reçu à l'état de dépotoir et transformé, non plus que de certaines réparations à la charge de la propriétaire dont le remboursement est totalement oublié par cette honnête femme. Talonné par la vermine que le renouveau fait éclore en cette maison, je paie ce que je me dois pas pour fuir plus vite, mais je tiens à conserver cette note,

monument d'ignominie et d'iniquité bourgeoises. La misérable, dont la mort est vraisemblablement peu éloignée, s'en ira ainsi vers Dieu, le pain de mes pauvres enfants dans sa vieille gueule 1

BELLUÀIRES ET PORCHERS1

0 les routes du moyen-âge, pleines de potences et de chapelles !

Paul Verlaine.

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