Autre article kV Assiette au Beurre
TREMIE ANS d'aS&ASSINA.TS
Après les Arméniens et les Cretois, c'est enfin e't tout naturellement le tour des Bulgares. Il n'y a pas de plus vieux compte, l'Histoire étant une réitération sempiternelle. Toujours la Bulgarie depuis mille ans. Pour Byzance, grecque, latine ou turque, chrétienne ou infidèle, c'est la séculaire angoisse. Au coinruenceniiiot du xi° siècle, à la veille des Croisades, il y eut un homme effrayant parmi les épouvantables. C'était un empereur byzantin, un Basileus couleur de sang, un capitaine inouï, a la manière d'Annibal. Lui aussi avait juré
l'extermination d'un peuple, mais, plus heureux qu'Annibal, il y parvint. La Bulgarie étant alors un empire dangereux pour Constantinople, il décida qu'il n'y aurait plus de Bulgarie ni même de Bulgares. Pendant quarante ans, il ne se débotta pas, il ne descendit pas de son cheval, et quand il se coucha pour mourir, cette nation n'existait plus. On le nomme Basile II, Tueur de Bulgares. Je ne connais pas une épopée plus terrible.
Ecoutez ceci. Il arriva qu'un jour traînant après lui quinze mille prisonniers qui l'embarrassaient dans sa marche, il partagea ces malheureux en compagnies de cent hommes, leur ût crever à tous les deux yeux, à l'exception d'un seul par chaque centaine, auquel il ne fit arracher qu'un œil, afin qu'il servît de guide à ses camarades. Il les renvoya en cet état à leur roi, qui tomba évanoui d'horreur et ne reprit ses sens qu'avec un battement de cœur si violent qu'il en mourut au bout de deux jours. Il faut lire cette histoire dans Gustave Schlumberger.
Essayez maintenant de mettre Abdul-Hamid à côté de ça! Ayant entrevu l'homme de guerre du xe siècle, tâchez de vous représenter cet abominable maniaque, toujours tremblant pour sa carne ignoble et immolant à sa vieille chiasse des peuples entiers.
Tu verras de chameaux un grossier conducteur
a écrit Voltaire parlant de Mahomet. Je ne cite jamais le patriarche des imbéciles, mais cette inversion me parait avoir quelque chose de foudroyant quand je considère le sale marchand de cacahouettes si léché par les Hanotaux et les Delcassé.
On a ce qu'on mérite, même quand on est Turc. Plût à Dieu que ce scélérat pût exterminer tout son empire! Mais l'inertie de l'Europe complice d'un tel assassin et lui permettant d'égorger jusqu'à des peuples européens, c'est un spectacle d'ignominie à dessécher la langue dun prophète!
Quand Abdul-Hamid crèvera, ce qui ne saurait tarder, on verra s'affliger les Hanotaux et toute la servile crapule des diplomaties. Ils iront à Byzance dans leurs culottes, et, pour que le deuil soit tout à fait magnifique on leur fera peut-être comme aux chevaux du cortège de Soliman, lesquels furent vus répandant des larmes, parce qu'on leur avait soufflé dans les narines je ne sais quelle poudre lacrymatoire.
Décembre
10. — Conférence à Paris, rue du Bourg-Tibourg, chez des très-pauvres qui m'aiment. C'est un humble cercle d'ouvriers chrétiens et cela se nomme Y Espérance. Petite catacombe moderne sous un propriétaire. Nul n'est moins conférencier que moi. Je m'en tire comme je peux avec des lectures. L'assistance décidée à admirer tout ce qu'il me plaira de lui faire entendre, s'en contente. Mais je ne puis m'admirer moi-même, quoi que je fasse. Voici la péroraison du bavardage annoncé sous ce titre :
Le Peuple de Diec au Vingtième Siècle
... Et le Peuple de Dieu? me demandez-vous. Ne vous l'ai-je pas montré? Autrefois, il y a plus de trois mille ans, le Peuple de Dieu, c'était le peuple hébreu. Les miracles ne lui manquaient pas. Jehovah le conduisait par la main au milieu des flots et dans le désert, pourl'étonnementet l'extermination des autres peuples. Depuis Jésus-Christ, le peuple de Dieu, c'est chacun de nous, c'est moi, c'est vous, le menuisier, vous, le serrurier, vous, l'employé de bureau, le vidangeur ou le poète. C'est tout ce qui est pauvre, tout ce qui souffre, tout ce qui est humilié profondément. C'est un immense troupeau dans la solitude, une multitude infinie de cœurs tristes à la recherche du Paradis. 11 y en a qui gagnent tout juste leur pain, qui n'ont jamais une heure pour la culture de leurs âmes et qui finissent par y renoncer.
D'ailleurs, qui pourrait les instruire, les guider, les encourager? Le clergé insuffisant quant au nombre est, presque toujours, d'une médiocrité épouvantable. Pour ce qui est des Léon Bloy, quand il s'en trouve, on les étrangle, on les étouffe si bien qu'il est impossible de les connaître et qu'il n'y a pas moyen de les entendre. Alors quoi? il ne reste plus que les patrons ou les propriétaires. Franchement ce n'est pas assez.
Pourtant, cela existe, les âmes 1 Vous avez été achetés, payés
d'un grand prix, disait saint Paul. Je crois bien! il n'a pas faliu moins que le Sang de Dieu! Ce sont là des choses que nous ne pouvons pas comprendre.
Mais ce que nous comprenons très-bien, c'est que rien au monde ou dans les enfers ne serait capable de payer nos âmes. «Je suis fils de l'homme et de la femme, à ce qu'on m'a dit. Cela m'étonne. Je croyais être davantage! » Ce mot a été écrit par un poète tout à fait moderne qui lut aussi malheureux que possible. Pascal est brûlant de gloire pour de bien moindres paroles.
Des saint9 ont affirmé que si, par la permission divine, une âme pouvait être vue telle qu'elle est, on mourrait à l'instant, comme si on était jeté dans un brasier ou. dans un volcan. Oui, l'âme de n'importe qui, l'âme d'un huissier, l'âme d'un concierge nous consumeraient.
Ah! Seigneur que voilà un triste peuple de Dieu! unétrange et inconcevable peuple de Dieu! Une procession perpétuelle et universelle, un torrent de flambeaux plus incandesrenls que les étoiles et qui ne se connaissent pas eux-mêmes! Sirius, Aidébaran, Alfaïr ou cet effrayant astre de la Constellation d'Hercule sur qui notre soleil se précipite avec une vitesse accélérée de plusieurs milliers de lieues par seconde; — de tels astres, dis-je, absolument couverts de ténèbres, insoupçonnables, mais certains, puisqu'ils ont coûté tout le Sang de Jésus-Christ : c'est de quoi se compose le Peuple de Dieu. Des fournaises grandes comme tes mondes, mais invisibles et ne se sachant, pas des fournaises...
C'est ua monstre pour la pensée, c'est à mourir d'aimiration do se dire, par exemple, que voici un pauvre expéditionnaire de dix-huit à vingt-cinq an?, un très-pauvre bougre d'employé qui gratte un papier d'administralion pour copier des âneries ou des saletés, qui' continuera ainsi" jusqu'à la mort, sans espérance et s*abrutissant de pins en plus, et dont l'âme, cependant, a coûté la vie au Fils de Dieu!... Dites-vous, après cela, que ce malheureux est encore un aristocrate, une espèce de talon rouge ou d'OEil de bœuf, en comparaison des autres esclaves. Songez- qu'il y en a des centaines de millions d'autres qui ne savent même pas que Dieu existe, et qu'on assomme du matin au soir. Est-ce à ceux-là que Jésus-Christ a dit : Quittez tout, vendez tout* renoncez à tout et suivez-moi?
Sans doute, puisque personne n'est exclu de la prédication évangélique. Seulement cette multitude peut répondre : — Nous n'avons rien à quitter, rien à vendre,, et, ne possédant rien, pas môme nos corps ni nos âmes, nous ne savons à quoi renoncer. Nous ne refusons pas de vous suivre, mais nous sommes des désolés, des centaines de millions de désolés dans les ténèbres. Si nous tâtonnons à droite, est-ce votre Cœur, ô Jésus l est-ce la Plaie de votre côté? Sr nou3 tâtonnons à gauche, est-ce le Diable qui va nous prendre par la main? Considérez, s'il vous plaît, ô Seigneur, qu'il n'y a jamais eu de Dieu qui ait eu un plus lamentable peuple.
Mes chers amis, nous disons cela ou nous ne le disons pas,, mais il est sûr que nos entrailles le crient, sinon pour nousmêmes,, du moins pour nos frères complètement déshérités.
Le service de Dieu est rude. Les hypocrites seuls vous diront le contraire. Il m'a coûté, à moi, vingt ans de tortures, l'ignominie parfaite et la. mort de deux de mes enfants tués sous mes yeux paT fa plus féroce misère. Cependant je ne veux pas me plaindre. La souffrance est une grâce infiniment précieuse dont tout le monde n'est pas jugé digue. Tant pis pour moi si je suis trop lâcbe pour demander du supplément.
Je suis venu pour vous dire que nous sommes tous ensemble desmisérablesextrêmeinent intéressants, puisque nous sommes le Peuple de Dieu, n'étant pas des propriétaires. Mais ce langage ne peut convenir qu'à des âmes, et j'ai naturellement supposé les vôtres. Vos âmes! Ahî je spnge toujours à ces invisibles fo-urnaises! Interrogez le premier bourgeois venu. Il vous dira que le sérieux de la vie c'est de se remplir les tripes. A ce compte, je n'ai jamais été sérieux et je déclare que je ne sais pas parler à la viande. Vous venez d'en faire l'expérience.
14. — Je lâche Bossue t sur le Ve Avertissement à cette crapule de Jurieu. Cette controverse où s'affirme l'impunité terrestre et de droit divin des pois- me donne la nausée. A la distance déplus dedeux siècles, cette pédagogie venue de l'autre côté du gouffre de la Révolution, et, lorsque tous les peuples se tordent, agonisants, sur les seuils de TEspric-Saint, est bien plus qu'étrange.
Je suis, d'ailleurs, aussi mal disposé que possible
pour bienvenir cette vieillerie. L'idée seule que, dans quinze jours, il me faut verser à ma propriétaire, qui n'en a aucun besoin, une somme trouvée (?) au prix de quelles humiliations ! et représentant notre subsistance pendant un mois, — cette idée infernale me prépare peu au respect pour les puissants salauds de ce monde.
15. — On recommencée ne plus pouvoir nourrir les enfants. Affranchissement d'une lettre nécessaire, 30 centimes, une saignée en pleine carotide, un flot de sang!
19. — Impression très-pénible causée par la chute del'un des grands arbres du voisinage. Dévastation qui nous afflige et nous dégoûte déjà de notre nouvelle demeure. Hier matin, nous avions eu le cœur serré en voyant étendue par terre toute une rangée de ces magnifiques peupliers qui nous avaient attirés ici et dont le bruissement nous donnait l'illusion du voisinage d'une forêt. Nous en aurions pleuré.
Aujourd'hui, voyant et entendant tomber l'un d'eux, j'ai senti une tristesse extrême, une satiété immense de ce monde. Les sauvages ont une crainte obscure des forces naturelles, des elementa mundi, comme disaient les anciens, qui peut les détourner de détruire une belle chose. Mais le bourgeois, brute supérieure, est incapable de cette crainte. La beauté de la Face de Dieu ne vaut pas pour lui l'effigie de Louis-Philippe ou de Napoléon III sur une pièce de cent sous. La mère des abatteurs de nos pauvres arbres, une boutiquière illustre, donnait, il y a quelques jours, la vraie réponse : — Si ce n'était pas nous, ce serait d'autres ! disait-elle avec une grande noblesse d'expression. Si Judas revendait son Maître quinze deniers, autant en profiter. Pourquoi laisser échapper une affaire?
20. — Beau rêve, cette nuit. J'étais dans Paris, j'entrais, je ne sais comment, à la Sainte-Chapelle. Une Sainte-Chapelle de songe qui devenait aussitôt la Maison de Marie. Non pas la Maison humble de Nazareth,
mais la Maison splendide, la Maison glorieuse. Je ne peux exprimer la sensation de chaleur et de santé surnaturelle que j'éprouvais. C'est le mystère impénétrable des songes. Impossible également d'expliquer ce fait que je fus chargé d'alimenter un brasier très-doux qui chauffait toute la maison. De temps en temps une grille d'or se levait, et je poussais au milieu des flammes de grandes branches, semblables à celles de nos pauvres arbres abattus. Ces branches se pliaient facilement et volontiers pour entrer dans la fournaise... Je me suis réveillé suavement, préparé à recevoir la joie ou la douleur qu'il plairait à Dieu de me donner.
23. — Froid horrible à l'église par la volonté de notre pasteur qui préfère un lucre ignoble à son devoir. Il fait des^quêtes pour le chauffage et il ne chauffe jamais. Danger pour les rares fidèles et mise en fuite des infidèles, sans parler du scandale. Ces choses- là se retrouvent au lit de mort.
24. — Au café du Commerce. Note rapide : Un individu quelconque vient d'entrer. Presque aussitôt arrive un autre individu exactement semblable au premier. Puis un troisième, puis un quatrième, puis dix, vingt, cinquante, cinq cents, on ne sait combien. Le café est rempli, à éclater, de gens qui sont le même absolument qui sont un seul. Et voilà le commencement de la fin des cafés, le commencement de la fin du monde !
Janvier
12. — On me reparle de la Mère Mercedes que certains croient très-avancée dans la vie surnaturelle. Il paraît que cette sainte Thérèse de contrebande ou de
contre-marque se juge appelée, dès le ventre de sa mère, à la plus éclatante auréole, déclarant que la pénitence n'est pas sa voie, qu'il lui faut La joie et la gloire de la résurrection et que les souffrances de Jésus-Christ l'intéressent peu.
— Ne pourrais-tu donc pas veiller une heure avec moi? dit le Sauveur en agonie. — Je ne dors pas, mon eher Maître, vous le voyez bien. Je jouis devant votre Face couverte de sang,, et les petites âmes que vous m'avez données à instruire baisent mespieds avec un trèsgrand respect. C'est ainsi que je vous suis unie. Vous souffrez l'opprobre et les tortures pour que je sois dans les délices,et je n'ai pas mieux à faire que de le vouloir. Pour ce qui est des pauvres qui sont vos douloureux membres, n'est-il pas juste qu'ils paient. pour votre élue, et qu'a-t-elle à faire des lamentations ou supplications de ces sauvages qui ne connaissent. paa votre splendeur?
19. — Je me reproche de n'avoir jamais dit un mot, de l'ancienne église abbatiale de Saint-Furcy. Il y aurait à faire tout un travail d'archéologie et d'histoire sur cette ruine profanée horriblement. Transformé en un garno tout à fait infâme, ce baptistère de la Brie ressemble à une maison do passe pour les vagabonds. Ce lieu où. le Sacrifice a été offert pendant des siècles est noie écurie, et les vieilles pierres qui furent les amies des saints, qui protégèrent contre le froid ou la chaleur des générations de pauvres, sont devenues des parois de bastringues ou de pissotières... Je passe le plus rarement que je peux devant cette façade humiliée et vénérable qui meurt de noblesse dans les ordures, qui est certainement l'unique belle chose du pays et que personne, jamais, ne regarde.
29. — Détresse complète. J'étais seul avec Madeleine. J'G me suis mis dans l'ombre près du poêle pour pleurer. Madeleine, comprenant que je souffrais, est venue se
mettre sur mes genoux et me caresser avec tendresse. Que Dieu la bénisse éternellement!
30. — Toujours préoccupé d'un projet de roman que j'intitulerais avec modestie : Cochons-sur-Marne, une fdée gracieuse et fraîche s'offre à moi. Il y a lieu de présumer — vu la durée de l'occupation prussienne, en 1870 et 187! , et considérant le sens pratique dont s'honore à si juste titre la classe hourgeoise — que la plupart des citoyens actuels de ce chef-lieu de canton ont été fabriqués avec de l'a semence allemande. Quel trait de lumière !
Février