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Paris, Stock

DELLUAIRES ET POKCHERS 385

lis se ruèrent, ondoyant le globe de leur propre sang, à l'assaut des peuples, et le Christianisme conculcateur qu'ils ont enfanté peut dire, aujourd'hui, comme le César de Suétone : « Je suis le belluaire fatigué de cet empire ! »

Il est, en effet, bien agonisant, à cette heure, et paraît tout à fait sans force, mais, dût-il ramper, à l'instar des lions décrépits, sous le sabot d'un million de brutes, il n'en resterait pas moins le titulaire éternel de la Majesté et de la Souveraineté parmi les hommes.

Les Artistes sont façonnés à la ressemblance de ce Rétiaire des nations, et ils furent élus pour partager son destin. Il faut qu'ils naissent, comme lui, enfants de Douleur et qu'ils soient conclamés sur un pavois d'immondices. Puis, quand leur tâche d'Alcides est achevée, il est tout à fait indispensable qu'on les exproprie de tout salaire et qu'ils succombent à la fin sous le piétinement des troupeaux en marche.

Mon Dieu! l'Art est une chose vitale et sainte, pourtant !

Dans l'effroyable translation « de l'utérus au sépulcre » qu'on est convenu d'appeler cette vie, comblée de misères, de deuils, de mensonges, de déceptions, de trahisons, de puanteurs et de catastrophes ; en ce désert, à la fois torride et glacé, du monde, où l'œil du mercenaire affamé n'aperçoit, pour fortifier son courage, qu'une multitude de croix où pendent, agonisants, non plus les lions de Carthage, mais des ânes et de dérisoires pourceaux crucifiés; dans ce recul éternel de toute justice, de tout accomplissement des réalités divines; attiré par l'humus originaire dont ses organes furent pétris; convoité, comme un aliment précieux, par toutes les germinations souterraines ; sous le planement des aigles du charnier et des corbeaux de la poésie funèbre, et sentant, avec une angoisse sans mesure,

ses genoux plier à chaque effort ; — que voulez-vous que devienne un malheureux être humain sans cette lueur, sans cet arôme subodoré des Jubilations futures?

Tout nous manque indiciblement. Nous crevons de la nostalgie de l'Etre. L'Eglise, qui devrait allaiter en nous le pressentiment de l'Infini, agonise depuis trois cents ans qu'on lui a tranché ses mamelles. L'extradition de l'homme par la brute est exercée jusque dans les cieux. Il ne reste plus que la louve de l'Art qui pourrait nous réconforter, si on ne lapidait pas les derniers téméraires qui vont encore se ravitailler à ses tétines d'airain.

On aura beau dévaliser les âmes et détronquer l'homme ; après tout, il resterait à décréter son abolition, pour que disparussent tous les ferments de l'incompressible Idéal qu'il porte en lui et que la plus sacrilège éducation n'élimine pas. Aucun degré d'avilissement ne peut être calculé pour prévaloir contre la nature.

Aussi longtemps que subsistera la race douloureuse des enfants d'Adam, il y aura des hommes affamés de Beau et d'Infini, comme on est affamé de pain. Ils seront en petit nombre, c'est bien possible. On les persécutera, c'est infiniment probable. Nomades éplorés du grand Rêve, ils vagueront comme des Caïns sur la face de la terre et seront peut-être forcés de compagnonner avec les fauves pour ne pas rester sans asile. Traqués ainsi que des incendiaires ou des empoisonneurs de fontaines, abhorrés des femmes aux yeux charnels, qui ne verront en eux que la guenille, invectives par les enfants et les chiens, épaves affreuses de la Joie de soixante sièeles roulées par le flot de toutes les boues de ce dernier âge, ils agoniseront à la fin, — aussi confortablement qu'il leur sera donné de le faire, — dans des excavations tellement fétides que les scolopendres et les scarabées de la mort n'oseront pas y visiter leurs cadavres !

Mais, quand même, ils subsisteront pour désespérer leurs bourreaux et, comme la nature est indestructible et inviolable, il pourrait très-bien arriver qu'un jour, — par l'occasion de quelque surprenant baiser du soleil ou l'influence climatérique d'un astre inconnu, — une exceptionnelle portée de ces vagabonds, inondant la terre, submergeât à jamais, dans des ondes de ravissesement, cette avortonne société de sages fripouilles qui pensaient avoir exterminé l'aristocratie du genre humain !

Ce nouveau livre est une tentative de revendication pour l'Art, — simplement.

11 serait puéril de chercher exclusivement ici les agressions personnelles qui m'ont été si amèrement reprochées et, qu'en d'autres circonstances, j'avais jugées opportunes.

Tout au plus, rencontrera-t-on, çà et là, quelques malédictions, quelques épiphonèmes exécratoires, expri mes, peut-être, en cette langue canaille abhorrée de l'homme de goût que je ne puis me défendre de parler quand le tire-pied de mon grand-père me remonte dans l'œsophage.

Existe-t-il une critique, d'ailleurs, une vraie critique^ un cadastre certain des œuvres d'art, appuyé sur un authentique étalon du Beau? J'en doute fort.

La maîtresse faculté de l'artiste, l'Imagination, est naturellement et passionnément anarchique. Elle ignore les consignes et les rendez-vous, et brûle sur elle-même comme un solfatare. La création est sa proie, les anges sont ses vivandiers et l'univers est le cantonnement de son choix. L'infini de l'espaee est sa lucarne pour explorer la totalité des siècles. Elle est la mère de l'Alpha et la sœur puînée de l'Oméga, et le serpent symbolique est sa ceinture, quand elle se met en grand gala pour penser seulement à Dieu dont elle est le profond miroir.

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i^lie assemble les nuages, mieux que Jupiter, les épaissit autour d'elle à sa fantaisie et, selon qu'il lui plaît, les dissipe instantanément ou les fait crever en déluge. Les masses les plus inébranlables et les plus pesantes accomplissent des bonds et des escalades, aussitôt que cette impératrice du Rêve leur a fait un signe.

Elle est la providence et la salaison des passions humaines. Elle parfume les immondices, désinfecte les élégances, aurifie les dents des crocodiles, rapatrie l'ivresse du parfait amour dans les plus vieux cœurs, découvre des filons de marbre dans des chairs vendangées par la syphilis, restitue des comètes aux plus répugnantes calvities, confère la sapidité de l'ambroisie au vomissement.

Tout le diabolique et tout le divin sont en elle, parce qu'elle fut investie de la curatelle de l'Art à qui tout est nécessaire et qu'elle est à jamais, pour ses pupilles éperdus, « l'Ange gardien, la Muse et la Madone », devant qui Baudelaire a recommandé qu'on s'agenouillât, dans un poème d'une fatidique beauté.

Une jauge quelconque n'est-elle pas dérisoire, en présence de cette capricieuse de l'Infini, de cette califourchonnière des Cieux? Et ceux qu'on nomme les grands critiques, quand ils ne sont pas des pédagogues toujours aberrants, que pourraient-ils bien être, sinon d'autres ivrognes de la Fantaisie, à la recherche de leur propre lit dans des domiciles étrangers ?

Mais il est une besogne de police transcendantale que j'ai résolu d'accomplir, si j'en ai la force. Dénoncer les improbes en littérature : ceux qui volent et ceux qui rampent. Car ces deux espèces menacent de tout dévorer.

Les voleurs sont les purs plagiaires et leur délit est facilement observable. Ils dérobent les enfants des autres

et les émasculent pour les vendre avec avantage à des éleveurs de soprani.

Les rampants sont les adorateurs du succès à n'importe quels autels. Ceux-là sont des prostitués et des Iscariotes.

« L'Art qui songe aux applaudissements abdique ; il pose sa couronne sur le front de la foule. »

Cette pensée magnifique est d'Ernest Hello, dont il sera parlé plus loin, lequel fut un des plus grands écri-' vains modernes, dévoré, hélas! lui aussi, de la soif des apothéoses, mais qui n'en voulut jamais au prix de cette ignominieuse abdication.

L'avilissement volontaire de la Parole est, sans contredit, un des attentats les plus bas qu'on puisse rêver. Qu'un misérable sabrenas de roman-feuilleton se pollue chaque jour, comme un mandrille, à son rez-de-chaussée, pour la joie d'un public abject, c'est son métier et il n'a pas même assez de surface pour le mépris. Mais qu'un écrivain de talent, pour augmenter son tirage, pour être lu par des femmes et par des notaires, pour obtenir de l'avancement dans l'administration de la gloire, descende son esprit jusqu'à cette ordure et contraigne sa plume à servir de cure-dents à des gavés imbéciles dont il ambitionne de torcher les plats, — c'est un genre de déloyauté qu'il faut divulguer, s'il est possible, dans des clairons et dans des buccins d'airain, car c'est l'éternelle Beauté qui se galvaude en ces gémonies!

Ma trompette, à moi, est jumelle et pourvue de deux embouchures, l'une pour le Haro, l'autre pour l'Hosanna. J'ai cru nécessaire d'appeler en confrontation les véritables et les faux artistes; les dompteurs de ces esprits fauves qui n'obéissent qu'aux grands mâles et leurs assassins, les pâtres des bestiaux faits pour l'abattoir. La nuit est sur nous, la terrible nuit pendant laquelle on ne fait plus d'œuvres, dit l'Evangile; mais

qui sait si des livres tels que celui-ci n'auraient pas le pouvoir d'allumer enfin quelque part une aurore d'intellectuelle pudeur qui commencerait d'éclairer les élévations et les abimes?

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