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LE CABANON DE PROMETHEE

Les imaginations mélancoliques ont toujours adoré les ruines, Les employés de la Tristesse et les Comptables de la Douleur ont à peine, quelquefois, d'autres domiciles pour se repaître, pour se propager et pour s'assoupir.

C'est là, surtout, qu'en des songes de suie ou de lumière, leur viennent les péremptoires suggestions d'un Infini persistant, quoique mal famé, dans l'auberge de l'existence où l'on s'accoutume, de plus en plus, à bafouer les éternités.

Il est certain que les très-vieilles pierres, anciennement remuées et taillées par l'homme, dégagent d'immortels eftluves de toutes les âmes disparues qu'elles abritèrent autrefois et qui les avaient oxydées de leurs joies ou de leurs douleurs.

La patine des murs tombants fut, à la longue, déterminée par l'haleine des cœurs en travail d'angoisse et par les moites mains qui tremblèrent, en s'y appuyant, au cours des siècles.

Les yeux même, les pauvres yeux qui les regardèrent si souvent, comme un horizon, avant de s'éteindre à jamais, semblent avoir laissé quelque chose de leurs clartés, calmes ou tragiques, sur ces réflecteurs attentifs de tant de périssables flambeaux.

Et les ruines vont toujours se multipliant, jusqu'à

tout combler, sur notre planète sénile qui n'en roule pa* moins dans le merveilleux espace, — comme une cinquième roue d'Ezéchiel rebutée du camion des prophéties, — offrant impassiblement aux jours et aux nuits le Dies irse silencieux de ses implacables poussières.

On en voit de ces reliques de la ténébreuse histoire, qui assument, en quelques pieds carrés, la moisissure de plusieurs empires archi-défunts dont nul peuple ne se souvient et qui font éclater l'insuffisance des savantissimes. Il en est d'autres moins émiettées, moins pilonnées parle temps, qui vocifèrent à leur façon, par leurs fentes, par leurs crevasses et du fond de leurs alcôves de reptiles, l'invalidité des catastrophes ou des épopées d'hier, dont nos mandarins sont à peine mieux informés- Toutes, en vérité, sont, néanmoins, très-puissantes sur le rêveur penché au-dessus du puits de la Mort qui est précisément son âme, — au fond de laquelle chaque atome croulant produit un tonnerre composé des éclats de joie ou des sanglots, des rugissements d'amour ou des ramages de désespoir de plusieurs millions de cousins germains qu'il n'a pas connus, mais dont il répercute, en sa profondeur, la dolente consanguinité.

Mais il est une autre sorte de ruines, un peu plus curieuses, vraiment, que toutes les ruines fameuses de l'Orient ou de l'Occident qui font bramer les poètes et blanchir les archéologues.

Celles-là, nul ne les explore, le monde ignore jusqu'à leur existence et la sollicitude réclamière des guides ne les signale jamais à l'attention des crevants d'ennui qui font voiturer leurs carcasses pleines de dégoût sur l'épine dorsale du globe.

Qu'on se figure, par exemple, un être merveilleusement doué, un homme du génie poétique le plus incontestable et le plus puissant, un magique cerveau peuplé

de lumières, comme une basilique à la Chandeleur ; — qu'on veuille bien se le représenter sous cette image, aux trois quarts détruit par l'ouragan de quelque effroyable douleur ; détruit sans espoir de restauration, décoiffé de ses voûtes, ébranlé dans ses plus profondes assises, vacillant sur les jarrets de ses contreforts, tapissé, de son porche à son maître-autel, du sang d'un peuple écrasé; ouvert à tous les affronts des souffles et de la rafale, envahi parles tourbillons et les fantômes de la nuit ; mais éclairé vaguement encore, pour la durée d'un instant, par quelques derniers et désespérés luminaires qui agonisent, ainsi que des âmes, sous le grondement victorieux des orgues delà tempête.

Tout à l'heure, ce sera fini à jamais. Les ténèbres folâtreront avec les ténèbres. Ce qui tient encore croulera sans gloire dans l'obscurité sans pardon, et le souvenir seulement de ce tabernacle de prières subsistera dans la pensée de quelques dévots éperdus que la main des Vierges invisibles qui protègent les chrétiens en péril de mort aura soutirés à la catastrophe.

C'est donc une ruine humaine complète que j'ai décidé d'offrir aux mélancoliques, aux -saturés de mélancolie, car il n'est point ici d'occasion de ravissement pour les touristes joyeux delà Curiosité ordinaire.

L'inouï, l'affolant, le très-monstrueux poète inconnu dont voici, tout au plus, la trace calcinée, eut cette effroyable aventure de se survivre à lui-même, juste assez de temps pour assister au sac de sa tête et au rongement de ses flancs par un prodigieux vautour, qu'il avait sacrilègement engendré de la Substance des Cieux, sans la permission du Seigneur.

BELLUAinES ET POÛCHERS 393

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