LA BESACE LUMINEUSE
Étant exclusivement et par-dessus tout ce que j'ai tant de fois exprimé, c'est-à-dire un providentiel et un millénaire, mon premier devoir intellectuel est de supposer assortie à d'autres prodromes de la Débâcle sublime cette apparente extermination de la Pensée par les idolâtres actuels de la Désinence ou du Radical.
Autrement, ce serait trop bête.
Il est certain qu'en aucun siècle, il ne s'était vu précisément inaugurer tant d'abreuvoirs pour le rafraîchissement des chameaux intempérants qui traversent à si grands frais le désert des littératures.
Je défie qu'on me cite une époque de l'histoire intellectuelle où ia nécessité d'être idiot ait été si universellement sentie et promulguée par de si compétents législateurs !
Les décadents du mourant empire de Théodose et de Constantin, ces fameux décadents admirés aujourd'hui, avec frénésie, par quelques poètes contemporains et gélatineux qui semblent porter la moelle de leur colonne infertile entre les dix doigts de leurs pieds, — «
ces résidus, extatiquement suçotés, de l'émonctoire païen, renieraient avec désespoir des thuriféraires aussi malvenus, s'ils avaient l'infortune de ressusciter pour les connaître.
Les plus débiles héritiers de Lucain ou de Juvénal avaient encore, malgré tout, un semblant d'âme que faisait vibrer, en quelque façon, le permanent cataclysme des fléaux de Dieu.
Ils adoraient parfois des tronçons d'idoles décapitées par le Christianisme naissant ou disloquées par la trépidation des cavaleries barbares, mais ils ne suppliaient pas les Prépositions et les Ablatifs de les délivrer. Ils n'offraient point de sacrifices ni de libations aux Verbes défectueux qui gouvernent le génitif.
Les écrivains d'alors subsistaient aussi plantureusement qu'il leur était donné de le faire, du vieil haricot cicéronien, sans mettre leur espérance et leur fin dernière dans l'épithète rarissime ou l'orchestration de l'apodose.
On avait, au moins, l'avantage de se douter de quelque chose et on gémissait au petit bonheur dans un monde qui crevait d'effroi.
Les néo-décadents de la fin du xixe siècle paraissent ne se douter absolument de rien.
Ils adorent le crottin des autres, et le Dieu inconnu d'eux-mêmes dont ils sont les prédicateurs est un simulacre de papier fangeux dont tous les siècles déliquescents se sont épongés.
Il serait, sans doute excessif d'incriminer l'inconscient Flaubert en l'accusant d'avoir, plus qu'un autre, substitué le signe de la pensée à la pensée même. Ce pénible charpentier de phrases avait reçu vraisemblablement tout ce qu'il a donné. L'évolution vers le néant est, à coup sûr, beaucoup plus ancienne et se perd dans la nuit romantique...
EELLUÀIRES ET PORCHERS 401
11 me plaît de supposer que la Légende de Saint Julien V Hospitalier fut entreprise en une heure de désespoir.
Le malheureux Flaubert touchait à sa fin et, sur le point de mourir, il devait obscurément s'apercevoir qu'il n'avait jamais été un vivant.
A l'exception du premier roman qu'on croit être un souvenir de jeunesse, les livres somnambules qu'il avait écrits ne pouvaient assurément pas donner à son cœur de célibataire l'illusion d'une progéniture.
Probablement il sentait lui-même l'effrayante vacuité de tous les fantoches engendrés du désolant écrivain condamné par sa nature à ne penser que des syllabes.
Sa triste âme, captive dans une imagination cloisonnée, regardait sans doute, mornement défiler, dans un silence d'éther, les personnages inanimés de ses léthargiques poèmes.
C'est alors, — je le conjecture, — que ce volontaire prodigieux se dressant, un suprême jour, sur le catafalque de ses pensées et souffletant la mort avec la mort, conçut l'espérance de redevenir un enfant.
La fierté de l'artiste égorgea l'orgueil de l'athée, le contempteur descendit de son Himalaya et s'en vint trèshumblement dans une pauvre église d'autrefois pour demander au tabernacle pacifique, aux dalles sonores, aux douces murailles, aux vitraux naïfs, le secret de palpiter une fois, une seule fois, à la façon des êtres humains, avant d'aller sous la terre.
Il apporta tout ce qu'il possédait, ses dictionnaires et son outillage compliqué de forgeur de phrases, pour que cela fût trempé de lumière et fût béni, comme ces innocents bestiaux qu'aux pays de foi, les paysans conduisent au seuil des chapelles pour que Dieu leur donne la fécondité.
H reçut en retour le simple esprit qu'il fallait à l'enlumineur de l' histoire du beau saint Julien.
11 put exprimer enfin l'amour candide, la sacrée dou-
eur, la pauvreté sainte, la compassion déchirante et les extases de l'adoration...
Ce superbe Vulcain delà rhétorique infernale, qui ne savait pas prier, devint le père d'une Oraison d'Art devant laquelle pâlissent les littératures, — pour son salaire, je le crois, de n'avoir jamais fait de prostitution et d'avoir aimé la Beauté jusqu'au point de lui sacrifier Fankylose de ses inflexibles g-enoux d'impie.
Le grand aveugle Flaubert ayant tâtonné par tout l'univers, vint, en pleurant, s'abattre un soir au pied de la Croix, et le doux Seigneur des très-pauvres g-ens lui conféra débonnairement le viatique d'immortalité dans une besace lumineuse!