LES FANFARES DE LA CHARITÉ
Pourquoi ne l'avouerais-je pas? Ma tentation était forte de manquer de respect à cette trépassée fameuse, dont fous les journaux de la terre ont publié, ces jours derniers, le panégyrique.
Je sentais un énervement terrible à toujours entendre la même jérémiade clichée sur la beauté d'àme de tous , les défunts naguère pouvus de millions, quel que soit l'usage qu'ils en aient pu faire pendant leur voyage de noces avec la terreuse humanité, honorée parfois de leurs complaisances. Le cynisme des lamentations prostituées m'incitait à d'irrespectueuses clameurs. A quoi bon?
La duchesse de Galliera, rivale des impératrices, « est couchée à jamais », comme la Cléopàtre d'or d'un temps qui réprouve toute autre grandeur. Son corps attend la résurrection dans un caveau plus ou moins fastueux et son âme, — l'âme tragique de la potentate qui pouvait, à sa volonté, manger, chaque jour, le pain, la chair et le sang de dix mille pauvres, — où donc est-elle ?
Si le Christianisme n'est pas l'erreur tenace de la tête humaine, en même temps que le déshonneur immortel des balais philosophiques impuissants à le congédier; il faut avouer que c'est tout de même formidable de penser qu'au moment précis où la douleur des journaux éclate à propos du décès d'un grand. — quelque chose
vient de commencer qui n'aura jamais de fin pour ce disparu.
Pendant que les chroniqueurs sonnent à leur manière Thallali du pauvre corps revendiqué par toutes les horreurs sépulcrales, pendant que les chapelles ardentes s'allument dans les cryptes des palais et dans les souterraines imaginations des hoirs, pendant qu'on dénombre les écus et qu'on secoue dans l'oreille des indigents les glorieux coffres gavés de millions; oh ! surtout à ce moment-là, sans doute, l'âme, — désemparée du sensible et tout à fait nue devant Quelqu'un dont le Nom est irrévélable, assiégée de toutes les flagrances des cieux, immergée dans le resplendissement de la Justice absolue, — se juge elle-même avec une rigueur dont l'esprit humain n'a pas la mesure et répercute en sa profondeur les litigieuses interrogations de la Lumière :
— Qu'as-tu fait de mes petits que j'avais suspendus à ton sein? De quelle manière as-tu réparti la substance des lépreux, des prostituées, des désespérés, des maudits que j'aime et que je t'avais confiés ent'investissant d'une boue meilleure ? Quelle goutte de ton sang, quelle larme efficace as-tu répandue pour ce poète désolé dont vingt mille de mes séraphins ont contemplé l'agonie et qui n'attendait qu'un geste de toi pour subsister en me glorifiant ? Dans la splendeur de tes fêtes quasi-royales, as-tu pensé, quelquefois, aux pauvres lampes humaines qui se consument en silence devant ma Face douloureuse ? Quand tu t'es baignée dans tes parfums, as-tu songé qu'ils pouvaient être sublimes, les pieds putrides des errants et des pourchassés ? L'enseignement de ma Parole et de mon Eglise a-t-il pu te faire comprendre que ces richesses enviées ne t'appartenaient que comme un dépôt et que tu avais seulement d'honneur de porter, entre tes deux mamelles, le viatique terrestre de Jésus souffrant dans ses membres ; qu'il te fallait, par conséquent, — avec une diligence infinie, avec une voix brisée
de tendresse et des mains tremblantes d'amour, — vaquer tous les jours de ta vie, aux plaies horribles, aux réprobations monstrueuses, aux dérélictions épouvantables et te rédimer ainsi de ton dangereux bonheur ? Enfin, as-tu pris, un jour, un seul jour de ta longue vie, tes propres entrailles dans ta main, pour les interroger avec anxiété sur tous ces points d'où dépendent tes destinées éternelles, — pauvre âme solitaire pour qui je saigne sur ma vieille croix depuis deux mille ans?...