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LE DUEL

— Mais, cependant, monsieur le réactionnaire, brailla Rieupcyroux, dans une hilarante tonique de pur gascon, qui faillit déchirer en deux le velarium de la gravité générale, vous êtes assez violent, il me semble, quand vous attaquez vos confrères, et il serait peut-être juste que vous ne leur refusassiez pas les réparations qu'ils sont en droit de vous réclamer, quand vous les

traînez dans la boue. C'est trop commode, vraiment, de se retrancher derrière le catholicisme pour échapper à toutes les conséquences de ses actes et de ses paroles I...

— Si j'étais réactionnaire, comme vous dites inexactement, mon très-doux maître, répondit en souriant Marchenoir, vous me verriez aussi ardent que vous-même à toutes les passes d'armes et à tous les genres de tournois. C'est, au contraire, parce que je suis le plus dépassant des progressistes, le pionnier.de l'extrême avenir, que je contemne ces pratiques surannées. Vous affirmez que je suis violent. Dieu sait pourtant si je me refrène, car je pourrais l'être bien davantage!...

Quant aux belles âmes que mes écritures affligent, qui les empêche de m'affliger, à leur tour, de la même sorte? Je serais le plus inique des éreinteurs si je me fâchais d'une riposte, même imbécile. Je taille mes projectiles avec le plus d'art que je puis et je me ruine à choisir, pour cet usage, les plus dispendieuses matières. L'un de mes rêves est d'être un joaillier de malédictions. Mais je n'exige pas que mes plastrons soient eux-mêmes des lapidaires et qu'ils se mettent en boutique. On fait ce qu'on peut, et j'aurais mauvaise grâce à contester le choix d'une arme défensive à n'importe quel chenapan dont je serais l'agresseur. Si je poursuis un putois, le Glaive de Feu à la main, et qu'il me combatte avec le jus de son derrière, c'est absolument son droit, et je n'ai rien à dire. Il est loisible à chacun de publier que je suis un bandit, un faussaire, un va-nu-pieds, un proxénète, et même un idiot. J'accueille ces vocables avec une indifférence dont vous ne sauriez avoir une juste idée. Par exemple, il ne faut pas m'en demander davantage, car j'oppose aux voies de fait la plus insolite humeur....

Je mourrai certainement sans avoir compris ce que

signifie le mot de réparation, au sens où les duellistes veulent qu'on l'entende. Je ne défends pas, d'ailleurs, aux mécontents de m'apporter leurs museaux, s'il leur paraît expédient d'opérer ce transit. Mon domicile est connu de tout le monde et nullement pourvu de retranchements catholiques ou autres. Ma porte s'ouvre facilement, aussi bien que ma fenêtre, mais je ne conseille à aucun brave de choisir ses plus chers amis pour me les expédier comme témoi-os. Je leur accorderais environ trois minutes de courtoisie, à l'expiration desquelles il se pourrait que je les renvoyasse assez détériorés pour les guérir, quelque temps, du besoin d'embêter les solitaires dans leurs ermitages...

MANE, THEGEL, PHARES

Marchenoir avait la réprobation scatologique. Le hégueulisme cafard des contemporains d'Ernest Renan l'avait rigoureusement blâmé pour l'énergie stercorale de ses anathèmes. Mais, avec lui, c'était une chose dont il fallait qu'on prît son parti. Il voyait le monde moderne, avec toutes ses institutions et toutes ses idées, dans un océan de boue. C'était, à ses yeux, une Atlantide submergée dans un dépotoir. Impossible d'arriver à une autre conception. D'un autre côté, sa poétique d'écrivain exigeait que l'expression d'une réalité quelconque fût toujours adéquate à la vision de l'esprit. En conséquence, il se trouvait, habituellement, dans la nécessité la plus inévitable de se détourner de la vie contemporaine, ou de l'exprimer en de répulsives images que l'incandescence du sentiment pouvait seule faire applaudir. L'article qu'il avait donné à Beauvivier sur le scandale de la publicité pornographique, était, en ce genre, un tour

de force inouï. C'était un Vésuve d'immondices .embrasés...

Marchenoir, nullement déconcerté, lut alors, sans interruption, les trois cents lignes de son article. ïl avait une espèce de voix de buccin, assez semblable à son style monstrueusement oratoire et calculé, semblait-il, pour la vocifération. Il lisait mal, comme il convient à tout prophète. Houleux et tumultuaire, ce vaticinateur déchaîné était plein de sanglots, de catafalques et de huées. Il faisait rouler sur les tètes des quadriges de Mardi-Gras et des tombereaux de tonnerres. Il avait l'attendrissement sarcastiqueetl'engueulement solennel. Le' mot abject, dont l'usage lui fut reproché si souvent, il avait une manière de le clamer, comme s'il eût été, à lui seul, une multitude, et ce mot devenait sublime, autant que l'imprécation désespérée de tout un peuple...

Beauvivier, excessivement inquiet, se prenait à craindre, tout de bon, que son complot n'eût un dénouement fâcheux, et que l'amusante exhibition du monstre qu'il avait rêvée ne devînt, — par la malechance d'une considérable addition de calottes, — une tragédie sans gaieté. Vainement, il essaya, par gestes et conjurations impuissantes de sa frêle voix, de rétablir l'ordre.

Au fait, l'aspect du monstre n'était pas pour inspirer précisément la sécurité. Il était demeuré assis, il est vrai, et très-calme en apparence, mais ses yeux, dilatés à l'intérieur, réverbéraient, en noir profond, la colère générale. On devinait qu'il était plus à son aise de ee voir en butte à tous les carreaux, et qu'il jouissait de sentir monter son courage. Il attendit que la première furie s'apaisât d'elle-même, naturellement, par l'exhalation pure et simple de l'injure ou du démenti que chacun de ses adversaires pouvait avoir à lui décerner.

Quand le moment Lui sembla venu, il se leva, et ce diable d'homme se mit à parler, en commençant, d'un ton si particulièrement sonore et grave, qu'il obtint le silence.

— Il me serait extrêmement facile, messieurs, de prendre ici un objet quelconque, — ne fût-ce que M. Champignolle, — et de m'en servir pour vous rosser tous. Quelques-uns d'entre vous qui me connaissent, — appuya-t-il, en regardant Dulaurier que son dandysme clouait au rivage, — savent que j'en suis capable, et je n'essaierai pas de vous dissimuler que j'en suis fort tenté, depuis un instant. Cet exercice me soulagerait et rendrait ma digestion plus active. Mais..., à quoi bon? Je vais partir simplement et vous pourrez alors entrelacer vos esprits fraternels dans la paix parfaite. Je ne suis pas des vôtres et je l'ai senti dès mon entrée. Je suis une façon d'insensé, rêvant la Beauté et d'impossibles justices. Vous rêvez de jouir, vous autres, et voilà pourquoi il n'y a pas moyen de s'entendre.

Seulement, prenez garde. La salauderie n'est pas un refuge éternel, et je vois une gue\ile énorme qui monte à votre horizon. On souffre beaucoup, je vous assure, dans le monde cultivé par vous. On est sur le point d'en avoir diablement assez, et vous pourriez récolter de sacrées surprises... Dieu me préserve d'être tenté de vous expliquer la sueur de prostitution qui vous rend fétides! La force des choses vous a remplis d'un pouvoir qu'aucun monarque, avant ce siècle, n'avait exercé, puisque vous gouvernez les intelligences et que vous possédez le secret de faire avaler des pierres aux infortunés qui sanglotent pour avoir du pain.

Vous avez prostitué le Verbe, en exaltant l'égoïsme le plus fangeux. Eh ! bien, c'est l'épouvantable muflerie moderne, déchaînée par vous, qui vous jettera par terre et qui prendra la place de vos derrières notés d'infamie, pour régner sur une société à jamais déchue. Alors, par

une dérision inouïe, capable de précipiter la fin des temps, vous serez, à votre tour, les représentants faméliques de la Parole universellement conspuée. Je vois, en vous, les Malfilàtres sans fraîcheur et les minables Gilberts du plus prochain avenir. Jamais on n'aura vu un déshonneur si prodigieux de l'esprit humain. Ce sera votre châtiment réservé d'apprendre, à vos dépens, par cette ironie monstrueuse, les infernales douleurs des amoureux de la Vérité que votre justice de réprouvés condamne à se désespérer tout nus, comme la Vérité même. Mon plus beau rêve, désormais, c'est que vous apparaissiez manifestement abominables, car vous ne pouvez pas, en conscience, l'être davantage. Au nom des lettres qui vous renient avec horreur, vous vivez exclusivement de mensonge, de pillage, de bassesse et de lâcheté. Vous dévorez l'innocence des faibles et vous vous rafraîchissez en léchant les pieds putrides des forts. Il n'y a pas, en vous tous, de quoi fréter un esclave assez généreux pour ne vouloir endurer que sa part congrue d'avilissement, et disposé à regimber sous une courroie trop flétrissante. J'espère donc vous voir, dans peu, sans aucun argent et tondus jusqu'à la chair vive, puisqu'il n'existe pas d'autre expiation pour des âmes de pourceaux telles que sont les vôtres!

J'espère aussi que ce sera la fin des fins, — continua Marchenoir, s'exaspérant de plus en plus, — car il n'est pas possible de supposer le proconsulat d'une vidange humaine qui vous surpasserait en infection, sans conjecturer du même coup, l'apoplexie de l'humanité. En ce jour, peut-être, le Seigneur Dieu se repentira, — comme pour Sodome, — et redescendra, sans doute, enfin ! du fond de son ciel, dans la suffocante buée de notre planète, pour incendier une bonne fois tous nos pourrissoirs. Les anges exterminateurs s'enfuiront au fond des soleils, pour ne pas s'exterminer eux-mêmes du dégoût

de nous voir finir, et les chevaux de l'Apocalypse, à l'apparition de notre dernière ordure, se renverseront dans les espaces, en hennissant de la terreur d'y contaminer leurs pâturons !...

Ayant vociféré ces derniers mots d'une voix qui parut presque surhumaine, l'imprécateur s'en alla frémissant, la tête haute et les yeux en flammes. Les auditeurs comprirent probablement qu'il ne ferait bon pour personne lui barrer le chemin, en lui présentant un manuel de civilité, car ceux au milieu desquels il dut passer s'écartèrent avec un empressement visible.

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