ALBERT WOLFF
... Feu Bastien Lepage, que de lointaines ressemblances physiques et morales rendaient sympathique à Wolff, le peignit, un jour, dans l'ignoble débraillé de son intérieur.
Ce portrait, aussi ressemblant que pourrait l'être celui d'un gorille, eut un succès de terreur au Salon de 1880.
La brutale autant que précieuse médiocrité du peinturier avait trouvé là sa formule.
Il fut démontré que Bastien Lepage avait été engendré pour peindre Wolf, et Wolf lui-même pour être étonné du génie de Bastien Lepage, dont la destinée fut dès lors accomplie et qui, promptement, s'alla recoucher le premier, dans les puantes ténèbres de leur commune esthétique.
Ce portrait devrait être acquis par l'Etat et conservé avec grand soin dans notre Musée national. Il raconte-
rait pluséloquemment notre histoire que ne le ferait un Tacite, à supposer qu'un Tacite français fût possible et que la désespérante platitude de notre canaillerie républicaine ne le décourageât pas !...
11 est assez connu des gens du boulevard, ce grand bossu à la tête rentrée dans les épaules, comme une tumeur entre deux excroissances ; au déhanchement de balourd allemand qu'aucune fréquentation parisienne n'a pu dégrossir depuis vingt-cinq ans., — dégaine goujate qui semble appeler les coups de souliers plus impérieusement que l'abîme n'invoque l'abîme!
Quand il daigne parler à quelque voisin, l'oscillation dextrale de son horrible chef ouvre un angle pénible de quarante-cinq degrés sur la vertèbre et force l'épaule à remonter un peu plus, ce qui donne l'impression quasi fantastique d'une gueule de raie émergeant derrière un écucil.
Alors, on croirait que toute la carcasse va se désassembler comme un mauvais meuble vendu à crédit par la maison Crépin, et la douce crainte devient une espérance, quand le monstre est secoué de cette hystérique combinaison du hennissement et du gloussement qui remplace pour lui la virilité du franc rire.
Planté sur d'immenses jambes qu'on dirait avoir appartenu à un autre personnage, et qui ont l'air de vouloir se débarrasser à chaque pas de la dégoûtante boîte à ordures qu'elles ne supportent qu'à regret, maintenu en équilibre par de simiesques appendices latéraux qui semblent implorer la terre du Seigneur, — on s'interroge sur son passage pour arriver à comprendre le sot amour-propre qui l'empêche encore, à son âge, de se mettre franchement à quatre pattes sur le macadam !
Quant au visage, ou, du moins, ce qui en tient lieu, je ne sais quelles épithètes pourraient en exprimer la paradoxale, la ravageante dé^-oùtation!...
Wolff est le monstre pur, le monstre essentiel, et il n'a besoin d'aucune sanie pour inspirer l'horreur, il lui pousserait des champignons bleus sur le visage que cela ne le rendrait pas plus épouvantable. Peut-être môme qu'il y gagnerait !...
L'aspect général rappelle immédiatement, mais d'une manière invincible, le fameux homme à la tête de veau, qu'on exhiba l'an passé, et dont l'affreuse image a souillé si longtemps nos murs.
Je connais un poète qui avait entendu : V homme à la tête de Wol/fet qui n'en voulut jamais démordre.
La face entièrement glabre, comme celle d'un Annamite ou d'un singe papion, est de la couleur d'un énorme fromage blanc, dans lequel on aurait longuement battu le solide excrément d'un travailleur.
Le nez, passablement osseux, comme il convient aux gibbosiaques, sans finesse ni courbure aquiline, un pu groïnant à l'extrémité, solidement planté d'ailleurs, mais sans précision plastique, éveille confusément Tidée d'une ébauche de monument religieux, que des sauvages découragés auraient abandonné dans une infertile ^ plaine.
En haut, des sourcils en forme de cirrus s'envolent dans un front de Tarlare, au-dessus d'une paire d'yeux cupides, bridés et pochetés de vieille catin,, devenue entremetteuse et patronne achalandée d'un bas tripot.
La bouche est inénarrable de bestialité, de gouaillerie r populacière, de monstrueuse perversité supposable !
C'est un rictus, c'est un vagin, c'est une gueule, c'est un suçoir, c'est un hiatus immonde. On ne peut \ dire ce que c'est...
Les images les plus infâmes se présentent seules à l'esprit.
On ne peut s'empêcher de croire que cette bouche de mauvais esclave, ou d'espion décrié, fut exclusivement faite pour engloutir des ordures et pour léeher les se ,
melles du premier maître venu qui ne craindra pas de décrotter sa chaussure à ce mascaron vivant.
Et c'est tout. Il n'y a pas de menton. La lippe pendante de ce gâteux de demain ne recouvre rien que le fuyant dessous d'entonnoir de, son museau de poisson, qui disparaît ainsi, pour notre subite consternation, dans le plus ridicule accoutrement de cuistre sordide qu'on ait jamais rencontré sur nos boulevards!