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LE FOU

Hello se persuada, dans la démence de son zèle, qu'il pouvait y avoir un art chrétien, sans soupçonner, un instant, l'expérimentale zizanie évoquée par cette expression et sans entendre les hurlements simultanés de ces deux vocables incompatibles.

Cet assembleur de nuages ne comprit jamais que l'effort supposé de l'art vers le christianisme est celui d'une courbe vers l'asymptote et que c'est la vieille nourrice de la Foi, la Raison en personne, qui l'a démontré. Il peut se rencontrer d'exceptionnels infortunés qui «oient, en même temps, des artistes et des chrétiens —

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c'est justement le cas de mes trois excommuniés, — mais il ne saurait y avoir un art chrétien.

L'Art est un parasite aborigène de la peau du premier Serpent. Il tient de cette extraction son immense orgueil et sa suggestive puissance. Il se suffit à lui-même comme un Dieu, et les couronnes lleuronnées des princes, comparées à sa coiffure d'éclairs, ressemblent à des carcans. Il est aussi réfractaire à l'adoration qu'à l'obéissance, et la volonté d'aucun homme ne l'incline vers aucun autel. Il peut consentir à faire l'aumône du superflu de son faste à des temples ou à des palais, quand il y trouve à peu près son compte, mais il ne faut pas lui demander un clin dœil surérogatoire.

Les paganismes anciens avaient avec lui plus d'affinité et le trouvaient beaucoup plus flexible. Il y avait entre eux et lui comme une solidarité mystérieuse de transgression et de blasphème, en vue d'obnubiler la face de Jéhovah et d'effacer de l'esprit humain les primordiales illuminations. Ce fut un enlacement de monstres divins dans les cryptes redoutées des Sérapéums géants et des sanctuaires crottés de sang de l'épouvantable Asie. L'Art fut prodigue, en ces temps anciens, de ses plus colossales chimères, et son implacable beauté servait à multiplier partout les affres de l'idolâtrie. Quand le Christianisme triompha, ce Benjamin du soleil s'enfuit, en barrissant, dans les solitudes.

Et ce fut fini pour des siècles. Il fallut mille ans pour que des adorateurs de la Croix, chemisés d'acier, treillissés et papelonnés de fer, ramenassent avec eux, de Palestine ou d'Egypte, ce farouche captif destiné parla Providence à l'ultérieure dislocation du catholicisme.

On construisit alors des cathédrales. On exfolia les montagnes pour qu'elles résonnassent, aussi bien que les forets, du « gémissement de l'Esprit-Saint ». On viola les pierres et les métaux pour des parturitions d'effigies célestes ou inferriales comme il ne s'en était

jamais vu. On chanta des hymnes si belles que noire incroyante génération pleure encore en les écoutant. Un peu plus tard, on se mit à peindre, et, pendant trois sublimes siècles environ, les chrétiens purent se persua-. der qu'ils avaient enfin courbé devant Jésus-Christ l'antique suppôt des Dieux effrayants.

La Renaissance, un beau jour, souffla sur ces illusions. L'Ait, quelque temps dompté par l'enfantine ferveur du Moyen Age, se cabra dans un soubresaut tout-puissant, aussitôt qu'il ne sentit plus le caveçon de cette innocence.

Il n'y avait pas à recommencer en Occident les fredaines sanguinaires de Moloch ou d'Astarté, mais les âmes furent jetées, pour n'en plus sortir, dans les soupiraux brûlants de la forme et de la couleur, et, désormais relaps convaincu, l'ancien compétiteur du Très-Haut afficha partout son antagonisme éternel.

Aujourd'hui l'expérience a suffisamment divulgué cette antinomie, et il fallait l'innocence têtue d'Ernest Hello pour espérer la soumission d'un si vieux rebelle. Il me semble, toutefois, que l'extrême incompatibilité de l'art moderne avec les exigences d'un catholicisme pratique aurait dû précisément avertir un pareil métaphysicien de la présence de quelque mystère. Cet expectant du règne de l'Esprit-Saint, ce millénaire impatient de tous les miracles et de toutes les consommations divines, ne se devait-il pas à lui-même de conjecturer un m nouvellement de toutes choses analogue, par exemple, à la Transsubstantiation ?. . .

Et puisqu'il est démontré que les âmes les plus parfaites et les plus capables de laver les Pieds saignants de Jésus-Christ sont justement les plus quémandeuses de nard profane, ce rêveur ne pouvait-il pas augurer quelque céleste péripétie qui justifierait enfin les antichrétiennes pratiques de l'Art, en canemisent sa rébellion ? Il est possible qu'une véritable intuition de prophète eût été la récompense de cette audace.

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Seulement, il aurait fallu ne pas croupir, comme un Job dénué d'Orient, sur le fumier des librairies catholiques. 11 aurait fallu ne pas être le sublime et navrant Jocrisse d'un apostolat du Beau assez comparable à la dissémination d'une caraque de perles ou de diamants sous les sabots profanants des porcs...

LE LEPREUX

Un homme se présente au seuil de l'Eglise éternelle du Christ, je ne dis pas le plus grand, ni le meilleur, mais l'unique, absolument, celui qu'on était las d'espérer eu de rêver depuis des siècles, un poète chrétien.

Ce minable claquedent , dénué même des tessons de Job, porte son fumier sur son esprit et sa besace autour de son cœur. Il s'agenouille à l'entrée du vieil habitacle de l'Espérance, de l'antique vaisseau des Extases, et, du fond de sa conscience, invoque le Dieu flagellé pour qu'il soit le témoin de son holocauste.

11 arrive des lointains cloaques, apportant l'inégalable trésor des puanteurs, des nudités, des dérélictions, des blasphèmes et des désespoirs du siècle, puisque l'Epouse indéfectible du Rédempteur a reçu le pouvoir de transfigurer tout cela. 11 a choisi d'être le bouc propitiatoire, et le sacrifice qu'il offre est cousin germain de l'effroyable désolation qu'il assume.

Sacrifier à Jésus la richesse, la célébrité, l'amour même, c'est le vieux jeu des martyrs et des confesseurs nimbés qu'on vénère dans les basiliques et dont les histoires sont écrites par des professeurs de vertu. Mais sacrifier à cet Agonisant couronné d'épines les joies du Vice et les délicieux esclavages de l'infamie 1 renoncer

pour cet Agneau d'entre les lys aux exhalaisons de l'excrément ! — telle est l'oblation de ce pèlerin qui s'est donné à lui-même l'invraisemblable mission de représenter la poésie contemporaine au pied delà Croix!

Ex-voto sans précédent d'une société rongée de névroses et fiancée aux épilepsies ! Largesse inouïe du plus pauvre monde qui fut jamais! Les générations équilibrées de corps et d'âme dont on nous rabâche la grandeur n'en ont pas tant fait et n'étaient pas forcées, pour aller vers Dieu, d'enjamber de pareils abîmes !

Ce rafale, ce calamiteux, qui n'est rien du tout qu'un Verlaine « sceptique et léger », — comme il le dit luimême dans la préface de Sagesse, — si sa poésie ne subroge pas pour nous devant Dieu la tutelle de nos démons; ce « cœur renaissant, pur et fier », a beau prier, dans ses vers, Jésus et Marie, voici, je crois, ce qu'il faut entendre :

— Seigneur conspué qui résidez, invisible, dans vos tabernacles, au milieu des candélabres et des calotins, je vous prie très-humblement de faire attention à mon ambassade. Je suis un artiste, un poète, et, par conséquent, un ennemi des normes édictées par vos pasteurs. Je suis devant eux complètement nu, purulent et nauséabond. Je n'ai pas même l'honneur d'être accrédité des goitreux et des malandrins plus ou moins notables dont je me suis ingéré de vous étaler, en ma personne, le croupissement.

J'ai cru, néanmoins, expédient et sage d'obéir à l'impulsion qui m'entraînait à vous recruter, ô Chef des élus, pour l'assainissement de cette canaille.

11 s'agit de savoir si vous acceptez l'oblation de la Poésie ou si vous ne l'acceptez pas. Il se trouve que, par l'effet d'une obscure loi, cette contemplative, qu'on pourrait croire amarrée à la table de vos autels, habite en réalité parmi ceux qui vous ignorent ou qui vous méprisent, et les apôtres congestionnés de vertus qu'on

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vous malfaçonne, non seulement ne galopent jamais après elle, mais l'écartent studieusement de vos seuils, en la gratifiant quelquefois d'une sommaire malédiction.

En voulez-vous décidément ? Je vous l'apporte, moi chétif, garrottée comme un succube, car elle n'est pas venue de son plein gré. Elle s'occupait d'affoler ou de pourrir des aveugles-nés. Je l'ai conquise et je l'ai domptée pour vous seul, ayant réussi à m'emparer de son attirail d'ensorcellement, de ses rythmes, de ses images, de ses philtres, de ses grimoires, et la voici, ma parfaite esclave, dans la posture d'adoration que ma volonté lui imposa.

C'est pour cela que j'ose me déclarer le mandataire de tout un monde. Ce que je vous offre, mon Dieu, est un non moindre trophée que la Chimère des esprits superbes qui se sont éloignés de vous. C'est leur refuge, leur Tour d'Ivoire, leur Notre-Dame de Douleurs et de Recouvrance. Quelques-uns, sans doute, la suivront jusque dans la Plaie salutaire de votre Côté. Et moi, ce vainqueur, qui ai renoncé au délice de la posséder crapuleusement hors de votre Présence, je ne demande rien de moins que le Jubilé de votre Grâce pour ce fabuleux sacrifice!...

Verlaine est un poète religieux d'une douceur si singulière qu'on la croirait eucharistique. Ce ne sont pas précisément les choses qu'il dit qui nous émeuvent, elles furent dites longtemps avant lui par tous les écrivains religieux, avec d'infinies élucidations. Ce n'est pas même l'autorité papale de son vers ni la nonpareille fantaisie de sa métrique, c'est l'accent, l'indicible accent de son amoureuse foi !

Quand on parcourt son livre en plein trouble des idées mondaines, il est à peu près impossible qu'on en soit frappé. Il peut même arriver qu'on le méprise comme une oiseuse réitération de babils anciens. Mais si l'âme

est dans l'équilibre de son repos, cette poésie se répand en elle comme un électuaire ou un népenthès.

Alors, du fond des ondes de la mémoire, surgissent tout à coup les suavités presque oubliées d'autrefois : les frileux tintements des cloches, à l'aube, pour ces messes matutinales où le cœur, Don encore souillé des sales prestiges de la lumière, s'épanchait vers les tabernacles tranquilles, dans le pénombral silence des nefs; les soudaines envolées de dilection paradisiaque, les désirs brûlants du martyre, les attendrissements ineffables et cette pluie de larmes saintes qui coulèrent en ce lointain jour qu'on ne reverra jamais plus; enfin, la joie qu'on eut d'être pauvre et de se sentir dans la main du Père des pauvres, comme le glaçon dans le centre de la fournaise; — et l'on est tout enveloppé d'un grand frisson nostalgique !

Quand cette « balayure du monde » verra les Yeux de l'Unique Juge, la Sagesse éternelle qu'elle a glorifiée pourra lui dire devant ses accusateurs fumants d'effroi : — J'ai eu faim et tu M'as donné à manger; J'ai eu soif et tu M'as donne' à boire ; J'étais étranger et tu M'as donné l'hospitalité. . .

Et la Tour d'Ivoire sanglotera de pitié en présence de tous les Cieux !

... ex quibus Christus secundum caruem.

Rom., IX, 5.

Me trouvant à Hambourg, l'an passé, j'eus, à l'instar des voyageurs les plus ordinaires, la curiosité de voir le Marché des Juifs.

La surprenante abjection de cet emporium de détritus emphytéotiques est difficilement exprimable. Il me sembla que tout ce qui peut dégoûter de vivre était l'objet du trafic de ces mercantis impurs dont les hurlements obséquieux m'accrochaient, me cramponnaient, se collaient à moi physiquement, m'infligeant comme le malaise fantastique d'une espèce de flabellation gélatineuse.

Et toutes ces faces de lucre et de servitude avaient la même estampille redoutable qui veut dire si clairement le Mépris, le Rassasiement divin, l'irrévocable Séparation d'avec les autres mortels, et qui les fait si profondément identiques en n'importe quel district du globe.

Car c'est une loi singulière que ce peuple d'anathèmes n'ait pu assumer la réprobation collective dont il s'honore qu'au prix fabuleux du protayonisme éventuel de l'individu. La Race rejetée n'a jamais pu produire aucune sorte de César.

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