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MARCHENOIR A LA SALETTE

— J'ai donc fait un jour le pèlerinage de la Salette. J'ai voulu voir cette montagne glorieuse que les Pieds de la Reine des Prophètes ont touchée et où le Saint-Esprit a proféré, par sa Bouche, le cantique le plus formidable que les hommes aient entendu depuis le Magnificat. Je suis monté vers ce gouffre de lumière, un jour d'orage, dans la pluie furieuse, dans l'effort des vents enragés, dans l'ouragan de mon espoir et le tourbillon de mes pensées, l'oreille rompue des cris du torrent... Je compte bien ne pas mourir sans avoir fixé dans quelque livre d'amour le ressouvenir surhumain de cette escalade où j'offrais toute mon âme à Dieu dans les cent mille mains de mon désir...

Vous devinez que je pouvais être dans un joli état d'âme. J'étais venu là sur l'avis ancien d'un sublime prêtre, mort depuis des années, qui m'avait dit : « Quand vous penserez que Dieu vous abandonne, allez

mus plaindre à sa Mère sur cette montagne. » Turris Uavidica! pensais -je. Il ne me fallait pas moins que les ( mille boucliers suspendus et toute l'armature des orts » dont a parlé Salomon. Jamais je ne pourrais être issez cuirassé contre mon épouvantable chagrin. Et troici que, déjà, sur le chemin où je venais de m'élancer, nalgré la tempête et les conseils, j'étais indici'blement ixans porté !

Que vous diraije? Quand je fus au sommet et que 'aperçus la Mère assise sut une pierre et pleurant dans ses mains, auprès de cette petite fontaine qui semble lui couler des yeux, je vins tomber aux pieds des barreaux 3t je m'épuisai de larmes et de sanglots, en demandant grâce à Celle qui fut nommée : Omnipotentia suppleoc. Combien dura cette prostration, cette inondation du Cocyte ? Je n'en sais rien. A mon arrivée, le crépuscule commençait à peine; quand je me relevai, aussi faible qu'un centenaire convalescent, il faisait complètement nuit et je pus croire que toutes mes larmes étincelafent dans le noir des cieux, car il me sembla que mes racines s'étaient retournées en haut.

I Ah ! mes amis, que cette impression fut divine! Autour de moi, le silence humain. Nul autre bruit que celui de la fontaine miraculeuse à l'unisson de cette musique du Paradis que faisaient tous les ruissellements de la montagne et parfois, aussi, dans un grand lointain, les claires sonnailles de quelques troupeaux. Je ne sais comment vous exprimer cela. J'étais comme un homme sans péché qui vient de mourir, tellement je ne souffrais plus ! Je brûlais de la joie des « voleurs du ciel » dont le Sauveur Jésus a parlé. Un ange, sans doute, quelque séraphin très-patient, avait décroché de moi, 01 à fil, tout le tramaii de mon désespoir, et j'exultais dans l'ivresse de la Folie sainte, en allant frapper à la porte du monastère où les voyageurs sont hébergés...

Marchenoir, ce perpétuel vaincu de la vie, avait reçu le privilège ironique d'une éloquence de victorieux. 11 "j n'était pas seulement un de ces Ravisseurs évangéliques rappelés par lui, à qui ne résistent pas les Légions des Cieux. Il était encore, et beaucoup plus même, un de ces Doux à qui la Terre fut concédée.

Quelle que fût l'occasion de son discours et l'objet dont il s'occupât, on regardait généralement comme une chose difficile de résister à ce nouveau Juge d'Israël qui combattait des deux mains. Du premier coup, il vous bondissait sur le cœur.

L'image continuelle et qui jaillissait sans effort se précisait par la voix ou par l'attitude, avec une vigueur spontanée qui déconcertait la défensive.

De même que la plupart des grands orateurs, il apparaissait aussitôt en plein conflit, se grandissant de sa colère contre des ennemis invisibles, et, tout le temps qu'il parlait, on voyait en lui s'agiter son âme — comme on verrait une grande Infante prisonnière venir coller sa face aux vitraux d'un Escurial incendié...

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