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Paris, Société du Mercure de France

Résignations, la pâleur douloureuse de son visage enfantin dont les lignes, modifiées par de très-savantes angoisses, étaient devenues presques sévères, enfin la souplesse voluptueuse de ses attitudes et de sa démarche lui avaient valu la réputation de posséder ce que les bourgeois de Paris appellent entre eux une tournure espagnole.

Pauvre Espagnole, singulièrement timide! A cause de son sourire, on ne pouvait la regarder sans avoir envie de pleurer. Toutes les nostalgies de la tendresse — comme des oiselles désolées que le bûcheron décourage — voltigeaient autour de ses lèvres sans malice qu'on aurait pu croire vermillonnées au pinceau, tellement le sang de son cœur s'y précipitait pour le baiser.

Ce navrant et divin sourire, qui demandait grâce et qui bonnement voulait plaire, ne pouvait être oublié, quand on l'avait obtenu par la plus banale prévenance.

En 1879, elle avait environ trente ans, déjà trente ans de misère, de piétinement, de désespoir ! Les roses meurtries de son adolescence de galère avaient été cruellement effeuillées parles ouragans, dans la vasque noire du mélancolique jardin de ses rêves ; mais, quand même, tout un orient de jeunesse était encore déployé sur elle, comme l'irradiation lumineuse de son âme que rien n'avait pu vieillir.

On sentait si bien qu'un peu de bonheur l'aurait rendue ravissante et qu'à défaut de joie terrestre l'humble créature aurait pu s'embraser peut-être, ainsi que la torche amoureuse de l'Evangile, en voyant passer le Christ aux pieds nus !

Mais, le Sauveur, cloué depuis dix-neuf siècles, ne descend guère de sa Croix, tout exprès pour les pauvres filles, et l'expérience personnelle de l'infortunée Clotilde était peu capable de la fortifier dans l'espoir des consolations humaines

Le cœur de la malheureuse fillette, comprimé dans

un étau implacable, avait donc résorbé silencieusement ses peines, sans avoir jamais pu se barricader ni s'endurcir.

Quoi qu'on pût lui faire, elle agonisait de la soif d'amour et, n'ayant personne à chérir, elle entrait parfois, au milieu du jour, dans les pénombrales églises, pour y sangloter à l'aise au fond de quelque chapelle tout à fait obscure...

Pauvre être abandonné ! C'était dur de penser qu'elle n'avait pas eu d'autres joies dans son enfance ni dans les plus fraîches années de sa jeunesse! Sans doute, elle avait bien essayé de se lier avec les apprenties qu'elle avait connues à son atelier de dorure. Mais sa timidité presque maladive leur avait déplu, sa douceur extrême et la noblesse ingénue de son maintien avaient révolté ces petites souillasses qui la traitèrent de « poseuse », en même temps qu'une pudeur instinctive la préservait de leurs putréfiants exemples.

Ah ! certes, elle avait tout appris, et ses oreilles ne lui avaient guère permis d'ignorer les fanges les plus intimes de l'humanité d'en bas ! Mais le ramage vicieux de ces impubères ne pénétrait pas son âme, qui demeurait aussi chaste que le rosaire d'une visitandine.

C'est pour cela qu'elle allait offrir ses larmes au Dieu des églises, sans savoir qu'elle accomplissait ainsi le grand sacrifice, la béatifîque et la formidable Offrande qui a beaucoup plus, sans doute, que le pouvoir de déplacer les constellations, puisque le Seigneur Jésus n'a pas obtenu de boisson meilleure pour le réconforter dans la Sueur de Sang et dans l'Agonie.

Elle n'était pourtant pas ce que les Eaques des sacristies appellent une pieuse enfant. Elle avait reçu le semblant d'instruction religieuse que confèrent ordinairement, dans les paroisses de Paris, les entrepreneurs de catéchisme.

Sa mère qui no se livrait à d'autres pratiques dévo-

tieuscs que l'invocation postiche d'un ciel décousu et qui pensait, comme toute vraie guenon bourgeoise, que « les simagrées offensent notre Créateur », n'était pas précisément le modèle qu'il aurait fallu pour l'acheminer à la perfection chrétienne.

Elle lui avait « fait faire » sa première communion, à l'exemple de toutes les paillardes femelles de boutiquiers, parce que c'était l'occasion d'un exceptionnel déploiement de sensibilité maternelle. Mais elle aurait improuvé les exagérations superstitieuses de la prière et surtout l'inutile effusion des larmes dans des endroits écartés.

Scrupuleusement, elle observait la profonde liturgie des détaillants orthodoxes, laquelle consiste à tirer les Rois, à manger de la merluche le Vendredi Saint, des crêpes à la Saint- Jean, de la cochonnaille à Noël et surtout, oh 1 surtout, à porter des fleurs aux « chers absents », le Jour des Morts. Le paroxysme du délire eût été de lui demander davantage.

Oui, ces heures d'attendrissement avaient été les meilleures de la vie de Clotilde, etle simulacre de passion qui lui était venu plus tard ne les avait certes pas values.

Au moins, elles ne lui avaient pas laissé d'amertume, ces heures bénies, où les sources de son cœur invoquaient silencieusement les sources du ciel.

Elle se souvenait d'avoir senti la Douceur même, et, quand elle fondait en pleurs, c'était comme une impression très-lointaine, infiniment mystérieuse, un pressentiment anonyme d'avoir étanché des soifs inconnues, d'avoir consolé Quelqu'un d'ineffable...

Un certain jour, ah! ce souvenir ne s'effacerait jamais, un Personnage lui avait parlé, un prêtre à longue barbe blanche de patriarche, portant la croix pectorale et l'améthyste et qui paraissait venir de ces solitudes situées aux confins du monde où se promènent, sous des cieux terribles, les lions évangéliques de l'Episcopat,

LA FEMME PAUVRE loi

Voyant pleurer une si jeune fille, il s'était approché, la considérant avec bonté. IJ l'avait bénie d'une trèslente bénédiction, en remuant doucement les lèvres, et lui posant ensuite la main sur la tête, à la façon d'un dominateur des âmes :

— Mon enfant, avait-il dit, pourquoi pleurez-vous? Elle l'entendait encore, cette voix calme et pénétrante

qui lui avait paru la voix -d'un être surhumain. Mais qu'aurait-elle pu répondre, en un tel moment, sinon qu'elle se mourait du désir de vivre ? Elle le regarda seulement de ses grands yeux de chevrette perdue, où Lisait si bien sa peine.

C'est alors que l'étranger ajouta ces paroles étonnantes qu'elle ne devait jamais oublier :

— On a dû, quelquefois, vous parler d'Eve, qui est la Mère du genre humain. C'est une grande Sainte aux yeux de l'Eglise, quoiqu'on ne l'honore guère dans cet Occident où son nom est souvent mêlé à des réflexions profanes. Mais on l'invoquetoujours, dans nos chrétientés du vieil Orient, où les traditions antiques se sont conservées. Son Nom signifie la Mère des Vivants... Dieu, qui fait toutes nos pensées, a voulu, sans doute, que je me souvinsse d'Elle en vous voyant. Adressez-vous donc à cette mère qui vous est plus proche que celle qui vous engendra. Elle seule, croyez-moi, peut vous secourir, puisque vous ne ressemblez à personne, pauvre enfant qui avez soif de la Vie!... Peut-être aussi l'Esprit-Saint vous a-t-il marquée de son redoutable Signe, car les voies sont bien inconnues... Adieu, ma douce fille, je repars dans quelques instants pour des contrées éloignées d'où je ne reviendrai probablement jamais, à cause de mon très-grand âge... Cependant, je ne vous oublierai pas... Quand vous serez dans les flammes, souvenezvous du vieux missionnaire qui priera pour vous au fond des déserts.

Et il était parti, en effet, après avoir laissé une pièce

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de vingt francs sur l'accoudoir du prie-Dieu, où Clotilde resta clouée par l'étonnement et par le respect le plus indicible...

Un modèle d'atelier ! Etait-ce possible ? Elle avait pourtant bien promis qu'aucun homme, désormais, ne la verrait plus. Mais les pauvres ne possèdent même pas leurs corps, et quand ils gisent dans les hôpitaux, après que leur âme désespérée s'est enfuie, leurs pitoyables et précieux corps promis à l'éternelle Résurrection, — ô douloureux Christ ! — on les emporte sans croix ni oraison, loin de votre église et de vos autels, loin de ces beaux vitraux consolants où vos Amis sont représentés, pour servir, comme des carcasses d'animaux immondes, aux profanations inutiles des corbeaux de la science humaine.

La loi des malheureux est par trop dure, en vérité ! C'est donc tout à fait impossible qu'une fille indigente échappe, de manière ou d'autre, à la prostitution !

Car enfin, qu'elle vende son corps, la nudité de son corps, pour ceci ou pour cela, c'est bien toujours la prostitution. Les yeux des hommes sont aussi dévorants que leurs mains impures et ce que les peintres font passer sur leurs toiles, c'est la pudeur même qu'il a fallu renier pour leur servir de modèle.

Oui, certainement, la pudeur même. On leur donne cela, aux artistes, pour un peu d'argent. On leur vend précisément l'unique chose qui ait le juste poids d'une rançon dans la balance où le Créateur équilibre ses nébuleuses... Ne comprend-on pas que cela, c'est plus bas encore que ce qu'on appelle communément la prostitution?...

Alors, sans autre préambule, sans aucun lyrisme élégiaque et sans nul détour, sans atténuation ni apologie, elle raconta sa vie déflorée qui ressemblait à dix mille vies.

— Mon existence est une campagne triste où il pleut toujours...

Son voisin ne songeait plus à l'observer. Dompté par une simplicité inconnue, il savourait en silence, dans la région de son âme la plus ignorée de lui-même, la magique et paradoxale suavité de cette candeur sans innocence.

Pour la première fois, peut-être, il se demandait à quoi pouvait bien servir d'être si malin et d'avoir bêtement galvaudé sa vie dans les expérimentations ou les sondages les plus ambitieux, pour arriver à découvrir à fleur de trottoir, sous un pavé de la voie banale, cette source de cristal qui chantait si bien sa fraîche complainte.

— ... Les paroles de" ce Missionnaire, disait-elle, furent pour moi comme des oiseaux du Paradis qui auraient fait leur nid dans mon cœur...

Sans le vouloir et sans le savoir, elle ruisselait de ces familières images si fréquentes chez les écrivains mystiques. Le tissu léger de son langage, qui laissait voir les formes pures de sa pensée, n'était presque rien de plus qu'un rappel constant des humbles choses de la nature qu'elle avait pu voir.

Cette Primitive se peignait naïvement elle-même avec les couleurs en très-petit nombre qu'elle possédait, sans égard aux lois perspectives et aux différentes valeurs, ne craignant pas de faire avancer monstrueusement un horizon ou d'éclabousser de lumière certains points obscurs. Mais, toujours, elle apparaissait lointaine, minuscule, obombrée, comme exilée de son propre drame,

— errante et perdue dans des sillons noirs, une petite lampe à la main.

Parfois, cependant, elle avait des mots étranges qui déchiraient, ainsi que des éclairs, le fond de son âme :

— J'ai cherché l'amour comme les mendiants cherchent les vipères ! — Quand j'ai frappé monsieur Ghapuis,

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j'ai cru qu'il me poussait un chêne dans le cœur!... Et c'était tout. La transparente rivière continuait à travers les bocages de mancenilliers ou les clairières dangereuses de son récit.

Rien ne fut omis. Sa chute vulgaire fut racontée sans excuse, avec toutes les circonstances qui pouvaient la faire détester. Elle montra sa mère telle qu'elle était, sans amertume ni ressentiment, rappelant même deux ou trois conjonctures anciennes où cette sorcière avait paru l'aimer sans calcul.

Enfin, elle ondoya de la plus insolite poésie son auditeur, à qui elle apparut telle qu'une incroyable virtuose du Renoncement chrétien...

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