SONGE DE CLOTILDE
Vêtue avec magnificence et beaucoup plus belle que les reines, elle se voit assise dans un lieu très-bas. Elle a froid et elle a peur, mais, pour le salut du monde, il ne lui serait pas possible de remuer le bout d'un doigt.
Le silence est énorme et l'obscurité, à quelques pas, est si compacte, si coagulée, si poisseuse, que le soleil s'y éteindrait.
Les pensées ou les sentiments qu'elle faisait marcher devant elle, quand elle était vive et forte, sont engloutis dans ces ténèbres.
Son puissant désir de vivre a disparu. Il lui semble que son cœur est vide, que Dieu est infiniment loin, et que son corps inerte est une petite colline triste au fond d'un immense abîme.
Sans doute que tout est détruit sur la terre. Pourtant elle n'a pas vu la Croix de Feu qui doit apparaître quand Jésus viendra dans sa gloire, pour juger vivants et morts. Elle n'a rien vu et rien entendu.
— Ai-je donc été jugée pendant mon sommeil? songe-t-elle.
Le silence, à la fin, s'émeut et se plisse, comme une
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eau de plomb où s'éveilleraient des bêtes inconnues. Elle entend un bruit...
Oh ! mais si faible, si lointain, qu'on dirait d'un de ees pauvres trépassés qui n'ont presque pas la permission d'appeler à leur secours et que les vivants cruels n'écoutent jamais.
Le cœur de la pitoyable fille bat à gros coups contre les murailles de son sein, cloche sourde et muette dont le branle désespéré ne troublerait pas un atome...
Le bruit extérieur augmente. Un moment, on cogne, on vocifère, puis le silence retombe.
Or, il n'y a plus de ténèbres. Elles ont pris la fuite, comme un troupeau noir qu'une panique aurait dispersé.
Clotilde voit une étendue morne et pâle, « une terre déserte, sans voie et sans eau », selon les paroles du Prophète, et le bon Gacougnol lui apparaît.
Il est mort> il a un couteau planté dans le cœur, et sa poitrine est inondée de sang. Il ne marche pas, il glisse ainsi qu'une masse légère poussée par le vent. Il passe tout près d'elle, la regarde de ses yeux éteints, avec une compassion douloureuse, et lui dit :
— Vous aies nue, ma pauvre fille! prenez mon manteau.
Elle découvre, alors, qu'elle est entièrement nue. Mais le spectre, déjà, n'a plus de manteau à lui donner, plus de visage, plus de mains, et le geste qu'il voulut faire a suffi pour le dissiper.
Marchenoir surgit à son tour. Celui-là, du moins, paraît vivre. Mais on ne distingue pas sa figure, tant il marche courbé, et quel fardeau! — Dieu de miséricorde ! — quel fardeau épouvantable sur ses épaules.
Ensuite, c'est fini. Personne ne passera plus. Une impénétrable forêt a jailli du sol, une de ces forêts du tropique où la foudre allume des incendies. En voilà un précisément qui éclate. Effrayant et magnifique spectacle !
LA FBMMU PAUTNE 175
O Jésus en agonie:! n'est-ce pas Léopold qu'elle aperçoit au centre de la fournaise, avec sa haute et dédaigneuse face ravagée par d'inconcevables tourments? Il aura été surpris, le malheureux ! Le voilà qui lutte contre ces cascades de feu, comme il lutterait contre une armée d'hippopotames en colère. Mais sa chevelure s'est ettflasmsnée., il se croise les bras et brûle, impassible, comme un flambeau...
La dormeuse a pu, enfin, jeter un grand cri. Réveillée instantanément, elle s'élance hors de son lit, arrache d'irae main ferme ses rideaux en feu, les foule sous un tapis et ouvre la fenêtre pour chasser l'odeur suffocante...