DÉCLARATION DE LÉON BLOY
« On renonce à être mon ami, parce qu'on ne veut pas me suivre, voilà tout. Pour moi, il n'y a rien en dehors de la Prière. Tout ce qui n'est pas la recherche passionnée de Dieu est, à mes yeux, méprisable. Quand cela est bien vu et bien senti, on fout le camp. Maintenant, vous voilà Docteur. »
Il aurait pu mourir de misère et de tristesse, jamais de désespoir. L'Espérance l'a toujours soutenu.
H est un cas littéraire exceptionnel. Il n'écrit que pour Dieu. Le don de créer lui a été accordé avec la mission d'agir sur les âmes.
« Persuadez-vous, a-t-il dit, que je suis exactement, strictement, un chrétien pauvre et humilié, rien de plus. Il a plu à Dieu de m 'affubler de littérature et d'art à tel point qu'il m'a allu devenir presqu'un vieillard pour que je reconnusse mon âme triste sous ce travestissement...
« Ah ! je sais bien que vous ne me croirez pas. Vous penserez que cela est encore de la littérature. Que faire, pourtant? Je vous jure que, quand on me parle de mes dons d'écrivain, ou que j'en parle moi-même aux autres, je ne comprends absolument pas. Il m'est arrivé de relire certaines pages de mes livres et d'être écrasé par le sentiment de l'épouvantable supériorité sur moi de celui qui avait écrit ces pages.
« On veut à toute force que je sois un très-grand et trèshaut artiste, dont la principale affaire est d'agiter l'âme de ses contemporains, alors que je suis bonnement un pauvre homme qui cherche son Dieu, en l'appelant avec des sanglots par tous les chemins. J'ai écrit cela de bien des façons, et personne n'a voulu me croire. »
D'avoir ainsi parlé, il n'est plus l'Imprécateur, le Vomisseur d'injures, l'Agonisant, il n'est plus même le Désespéré. Il s'érige en Justicier obéissant. Il ne barre pas son seuil d'orgueil. Il brandit la Croix dans ses mains, saignante et brûlante des malédictions du Pauvre. Jehan Rictus fait sangloter les Vaincus, les Écrasés, les Sans-Espoirs, les Dolents, les Lépreux des démocraties. Il dresse le Maudit, pieds nus, sans bourse ni besace, à l'éclat de rire colossal, à la gueule noire et terrifiante, comme le compagnon du Vagabond éternel. Marchenoir, grand Inquisiteur littéraire, va superbement souâ les rires de la haine, drapé dans sa gueuserie éblouissante de rêveur. Il a deux yeux terribles, une pieuse bouche deblasphèmes,
une âme candide d'affamé de pureté. « Il ne s'encanaillait qu'avec les constellations. On le devinait impatient de toute autre promiscuité, et personne, je crois, n'eût entrepris le recrutement de ce primitif. »
Le grandiose de cette solitude éblouira un jour. Cet ami des humbles et cet humble tuloyeur du Seigneur Jésus, ce douloureux du douloureux Maître, a fait entendre et apercevoir, dans la Femme Pauvre, de si déchirants et fiers sanglots, une plainte si inouïe, des nostalgies de tendresses si éperdues, un si navrant et si divin sourire de femme, toute V Escadre vaincue des Résignations, une coulée de ténèbres si fétide, un si furieux tourbillon d'angoisses, un chant de joie si pitoyable et des deuils si profonds, qu'aucun autre « fiancé à tous les tourments et compagnon satisfait de tous les opprobres » n'osera tenter de donner à nouveau les douleurs et les espérances de la pauvreté, les affres de la prostitution.
Il a forcé le mufflo aux talents poussifs et découragé pour longtemps les descripteurs d'habitacles sinistres où sanglotent les indicibles détresses.
Et il vivra toujours solitairement, extraordinairement, loin de la Canaille immense de V Humanité, lui qui, depuis vingt an?, « rend » ses contemporains et écoute Jésus pleurer au fond des âmes.
Nous, qu'une indulgence sociale peut-être asservit, nous saluons celui qui ne salue personne, le sublime Justicier, priant et fouaillant au seuil souillé de l'Église, criant vers Dieu : « Encore une fois, je vous prie, mon Dieu, et, plus humblement, de me compter parmi les pauvres en petit nombre que vous utiliserez effroyablement pour votre Gloire, quand votre lace de tonnerre sera lasse d'être souffletée. »
(Louis Gatumeau, Quelques Autres.)