DÉCLARATION DE LÉON BLOY
On a fort écrit sur moi, depuis vingt ans. Conséquence naturelle de la consigne du silence édictée, eu 85, du milieu de ses pustules, par un journaliste fora miné.
Quelques faiseurs de gloire ont même entrepris, de loin en loin, sans aucun succès, mon apothéose.
Les pages que voici sont ce que j'ai trouvé de meilleur dans ce bavardage :
Le plus formidable coup de gueule littéraire depuis Veuillot et Barbey d'Aurevilly.
Il n'écrit pas, il gronde, il rugit. Son nom — certains ne le prononcent que les dents serrées. Il a asséné de tels coups sur nos plus robustes gloires, que le public en demeure un peu stupide. On feint l'étonnement pour ce catholique sublime, qui se confesse avec splendeur, et on s'éloigne du génie littéraire.
Un génie! Quelques-uns l'ont déjà compris tel.
Il fait mal aux nerfs. Il piétine les idées. Il étale somptueusement dans d'effroyables livres, et parfois avec une douceur sanglotante, les charognes humainesqui empuantissent lavie.Il vomit faslueusement son dégoût de nos habituels ravissements. Jamais un tel torrent de lamentations n'était descendu du haut de l'Absolu pour balayer l'admiration bénévole du publie lettré.
Le scandale fut énorme en littérature.
Au beau cri de détresse d'un écrivain broyé par la misère
et dont chaque livre était un aveu arraché par la torture, une hostilité silencieuse aussitôt se forma.
De rares amis allèrent vers ce prodigieux. Des étrangers vinrent au Lépreux, quelques-uns naïvement, sentimentalement, d'autres superbement, d'autres crapuleuseraent, certains poussés par une force mystérieuse. Aucun ne l'arma. Aucun ne l'a suivi. Il y avait en eux, près de cet éblouissant désespéré en prières, trop d'humanité. Ce fou marchait au martyre. Et puis vraiment son Absolu était trop peuplé des chiens grondants de la Pauvreté.
Il chassa ceux qui rôdaient autour de lui sans foi et par dilettantisme et demeura seul, impénétrable.
Bien lumineux, cependant, le mystère de ce tendre cœur! Bien peu farouche était l'attitude du douloureux que tant d'amis et d'ennemis teutèrent de défigurer!
Léon Bloy n'est pas l'homme impossible supposé par lalégende, mais l'homme d'absolu. Quinon est mecum, contra me est. Avec lui, il faut aller jusqu'au bout, contre tous et surtout contre soi.
Artiste, il ne supporte pas la médiocrité; Chrétien, il a l'impatience et l'horreur même des plus beaux génies païens de notre époque.
Si toute approche, même par lettre, contient hommage, toute approche réclame aussi sécurité de hanter même région. Il répond à ceux qui ont fait la douloureuse descente dans la misère de sa vie, qui ont senti quelque chose en le lisant et qui ont cru devoir le lui écrire.
« C'est une justice à laquelle je ne suis pas accoutumé. Le lecteur contemporain trouve très-bien qu'un écrivain soit dans la misère et souffre des tourments presque infinis pour lui donner, une fois par an, la volupté d'un beau livre. L'en remercier serait excessif, et on s'en dispense, estimant qu'on a accompli toute justice en achetant le livre de ce malheureux... J'écris les choses les plus véhémentes avec un grand calme. La rage est impuissante et convient surtout aux révoltés. Or, je suis un justicier obéissant. »
Il ne répond qu'aux pauvres, « l'expérience de ma vie cruelle aussi bien que la méditation religieuse, m'ayant appris qu'il ne peut y avoir de bons riches et que la miséricorde est rencontrable uniquement chez les pauvres ». Ces quelques lignes de « Mon Journal » le donnent tout entier.