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Bruxelles, Edmond Deman, 189S

LE MENDIANT 1NGHAT 219

Au seul point de vue de l'histoire des Lettres çaisesy il n'est pas inutile quon sache de quelle manière la génération des vaincus de 1870 a pu traiter un Ecrivain fier qui ne voulait pas se prostituer.

Léon Bloy.

Février

26. — Les Vendanges ! Quel titre pour la nouvelle œuvre d'Henry de Groux, le peintre effrayant du Christ aux outrages — rafale immense de déchaînés contre un pauvre Dieu qui tremble !

Henry de Groux paraît être, aujourd'hui, le seul peintre assez tourmenté par l'insomnie de son propre cœur pour exprimer, en son art, les réalités profondes.

Ah! les bourgeois, les phénix d'entre les bourgeois, ceux qui peuvent encore tressaillir en voyant onduler une poitrine de désespéré, sentiront, cette fois, l'inexprimable danger d'avoir toujours été des pourceaux dans une société qui sanglote en voyant approcher sa lin.

L'artiste visionnaire, simplifiant tout à la façon du génie, creuse un lit unique au torrent des catastrophes. Il choisit, pour les crétins volontaires et les satisfaits, pour les semeurs d'amertume et les jardiniers d'ignominie, la très-plausible extermination par les supplices.

Dès lors, plus de pitié pour le spectateur giflé d'effroi. Ce tableau panique et molestateur ne s'interrompt pas d'étaler l'angoisse affreuse d'une multitude qui, pour la première fois, confabule humblement avec les montagnes dans l'ignoble espoir d'en être écrasé.

C'est le grand carillon Pascal des mugissements de la

douleur, la Pentecôte effroyable des langues arrachées et des calcinantes effusions de la justice, la Toussaint lugubre des cabestans et des scorpions. Cela dans un incendie de couleurs écrasées sur la palette la plus lumineuse et la plus taillée dans du cœur de chêne qu'on ait vue depuis Delacroix.

Telle est, en aussi peu de mots que possible, la pantelante impression d'un homme admis à contempler l'ébauche terrible du tableau qu'Henry de Groux se propose d'exposer au printemps prochain, sous la frondaison redoutable du mancenillier de la critique.

Mai

24. — Les amertumes les plus douloureuses de mon épouvantable passé renaissent. Lâché par tant d'amis anciens ou nouveaux, déçu par tant de gens pour qui je n'eusse point hésité à me sacrifier, abandonné, semblet-il, par Dieu lui-même, et de quelle effrayante manière! emprisonné, cadenassé dans les lieux obscurs et ne recevant jamais de salaire, enfin, tourmenté, chaque jour, par la misère la plus invincible, quel destin !

29. — J'ai la sensation nette que tout le monde se trompe, que tout le monde est trompé, que l'esprit humain est tombé dans les plus épaisses ténèbres. Exemple. Il m'arrive de penser que le célèbre Microbe, explicatif de tous les maux, dont la médecine contemporaine fait si grand état, doit être et ne peut pas être autre chose que le plus subtil mensonge du vieil Ennemi. De quoi s'agit-il, en effet, sinon de prouver (!) que toutesles causes morbides sont naturelles, au lieu d'être spirituelles, comme l'avaient toujours cru les hommes en qui habitait le Dieu vivant? Les physiologistes l'ont vu, ce microbe. Ils l'ont vu de leurs gros yeux. Ah! les braves gens qui se sont donné tant de peine pour arriver à ne pas comprendre quetelle est la forme que prend pour eux le principe même

du Mal, l'antique Démon qui fut un Esprit céleste, et que leur microbe est le dernier travestissement de la Désobéissance !

30. — Je chemine en avant de mes pensées en exil, dans une grande colonne de Silence.

Juin

12. — Entrepris le Salut par les Juifs, à propos de la question juive si bassement agitée par Drumont. Dire mon mépris pour les horribles trafiquants d'argent, pour les youtres sordides et vénéneux dont l'univers est empoisonné, mais dire, en même temps, ma vénération profonde pour la Race d'où la Rédemption est sortie [Sains ex Judseis), qui porte visiblement, comme Jésus lui-même, les péchés du monde, qui a raison d'attendre son Messie, et qui ne fut conservée dans la plus parfaite ignominie, que parce qu'elle est invinciblement la race d'Israël, c'est-à-dire du Saint-Esprit dont l'exode sera le prodige de l'Abjection. Quel sujet !

13. — Crise prochaine, vraisemblablement. Depuis quelques jours j'ai le cœur dans un étau, dans ces diaboliques ongles de fer qui me torturèrent dès l'enfance. Rappelez-vous, Seigneur, que j'ai eu pitié de Vous... Pourquoi ces abominables peines sans issue ? Pourquoi, surtout, ces déceptions infernales et le dérisoire privilège de la Parole à un homme de bonne volonté qui n'a pas le moyen de se faire entendre? C'est la même lamentation depuis dix ans et la même surdité divine. Mais mon courage s'épuise...

Dieu n'est pas absurde, pourtant, et je suis bien forcé de me supposer l'objet d'un passe-droit du malheur, en vue d'une exceptionnelle dilatation de ma patience, pour me préparer à quelque mission inconnue. Mais alors, jusqu'où faudra-t-il descendre ?

Août

15. — Combien de fois ai-je été frappé de cette idée que les premières messes dites à l'aube ou au lever du soleil, qui prennent le cœur si suavement, sont; dites surtout pour les domestiques ! Les maîtres ne se lèvent pas si tôt. Il y aurait quelque chose à écrire sur cette monstrueuse déréliction de la Sainte Enfance du Jour : La Messe des Domestiques !

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