A Georges d'Esparbès
Je ne suis pas content de moi, mon cher d'Esparbès. Vous m'avez conté, hier, une chose admirable, et je n'ai pas su vous dire mon émotion qui fut très-puissante. Elle dure encore. Elle s'est tenue au milieu de moi dans le grand calme de la nuit, et j'ai senti sa présence dans tous les plis des ténèbres.
Cette fosse du Chaos qui engloutit un front de bataille, cette gueule de la terre qui ingurgite, en une seule fois, les cavaliers et les fantassins, les canons et les clairons, et les tambours enfants du tonnerre, et tout le vacarme de la mêlée autour des drapeaux; cet avalement soudain par ia Mort d'une multitude en conflit avec la Gloire; et ce creux du globe d'où remonte péniblement — comme uue lente araignée du gouffre sur le fil pâle de l'effroi — l'aphone clameur de majesté, le frisson d'insecte mourant, presque inaudible déjà, qui fut l'Oraison Dominicale de la liturgie du Potentat, sanglotée maintenant, tout au fond, par un peuple en agonie, dans les intestins de l'abîme!...
C'est prodigieux, cela, mon ami, et je me croirais, criminel si je ne vous le disais pas.
C'est un devoir strict et la plus noble charité du monde que de remplir un homme évidemment supérieur du sentiment de sa propre force. Je le sais, moi qui n'obtins presque jamais cette aumône.
En conscience et en toute vérité, mon cher d'Esparbès, je m connais pas un contemporain capable d'inventer un tel poème. J'en suis obsédé.
29. — Fin du Salut par les Juifs, œuvre horriblement difficile qu'il m'a fallu élaborer dans des circonstances où la rédaction d'un mémoire de fumisterie eût été décourageante pour un héros.
Octobre
22. — On me conseille de tomber sur Maurice Barrés. Pourquoi pas? La Fille Renan ! Lisons ce chameau puisque notre profession l'exige. Impossible de dénicher autre chose que la petite mécanique du Moi. Putasserie narcisséenne pour fomenter le muflisme des potaches. Imagination curieuse, si on y tient absolument ; âme ignoble, certes, mais combien ignoble ! Qui pourrait le dire ?
Novembre
1er. — Cloches de la nuit des morts. Cloches qui sonnent si longtemps, à cause de leur parenté avec l'Esprit qui doit ressusciter tous les morts. Ne pourrait-on pas définir ainsi le Paradis : Un lieu où les cloches sonnent toujours ?
11. — Le Gil Blas. Une écurie où on aurait des repas réguliers. Paradis d'une rosse dédaignée par l'équarrisseur. Tel est mon partage.
Décembre
5. — La Dynamite... Les jouisseurs à peu près sans nombre qui ne se croyaient pas des canailles avaient rêvé de s'accommoder avec l'Absolu divin et d'instituer, pour toute la durée des siècles, une mitoyenne morale. Mais l'Absolu a refusé de souscrire et l'échéance des blagues étant venue, c'est la Panique tout en sueur qu'on entend cogner à la porte...
J'ai promis quelques conseils et je les crois si excel-
lents... et si parfaitement inutiles que je les ai gardés pour la fin. Les voici donc : 1° Solennelle translation de la pourriture de Renan, par une équipe de vidangeurs, dans un dépotoir lointain ; 2° Erection, au sommet de la Tour Eiffel, d'une colossale Croix en or massif du poids de plusieurs dizaines de millions de francs, aux frais de la Ville de Paris ; 3° Obligation pour tous les Français d'entendre la messe tous les dimanches et de communier au moins quatre fois par an, sous peine de mort ; 4° Abolition du suffrage universel, etc. Je m'arrête, car je sens combien tout cela est à prendre ou à laisser et combien, aussi, sont prématurés de tels avis qui ne manqueront pas de paraître d'autant plus cocasses que la minute est infiniment prochaine où les enfants même du peuple écriront sur les murs croulants de Sodome ces simples mots : Le Catholicisme ou le Pétard !
Choisissez donc, une bonne fois, si vous n'êtes pas des morts.
Avril
8. — Le manque d'argent est tellement le mystère de ma vie que, même lorsque je n'en ai pas du tout, il a l'air de diminuer. Le manque d'argent est la forme de ma captivité.
25. — ... Le cœur de Coppée ! Ah ! je n'en connaîtrai jamais de plus lâche, de plus indigent ! — Qui vive ? crie l'envoyé de Jupiter. — Ami de tout le monde! répond, en tremblant, le valet d'Amphitryon.
Affable et terreux Coppée ! Tu n'ignores pas, mon garçon, que nous avons un petit compte à régler, qu'on attend toujours la réponse à certaine lettre goujatement méprisée par toi en mai 1890, qu'un poète plus haut que
toi l'attend sous la terre, et que je suis, en une façon, le plus solvable des contemporains.
Août
8. — Vague projet d'une galerie des écriveurs de faible calibre. Titre : Le Plularque des Avortons : Bourget, Loti, Barrés, etc.
Septembre