Discours de réception à l'Académie, du sémil
lant eunuque Paul Bourget. Sécrétion mucilagineuse doul les dames sont forcées de se contenter.
Aujourd'hui, je n'ai pas seulement touché le fond du gouffre, mais Y Ennemi a essayé de m'écraser le cœur, de me broyer lé crâne sur les dalles. — Seigneur Jésus, vous priez pour ceux qui vous crucifient et vous crucifiez ceux qui vous aiment !
28. — M'a souffrance de vivre, est comme, un vieux mur de faubourg insulté depuis trente ans,, au piexi- duquel deux générationsauraient... passé. Des hommes célèbres qui m1 ont vu souffrir sont morts depuis longtemps ert en poussière.. M'a souffrance de vivre nia pas changé* Combien dé temps, encore, ô Seigneur?
4. — Nous parlons de l'Invisible. Je dis que tout ce que nous voyons, tout ce qui' s'accomplit,, extérieurement, n'est qu'une apparence, — un reflet énigmaiique, fl-zr. spéculum, — dé ce qui s'accomplit,, substantiellement, dans l'Invisible. Qu'y a^t-il de plus apparent, de. plus. extérieur dans. ma vie?. C'est qu'ayant déclaré la. guerre: au monde, le monde est déchaîné contre moi. La réalité' substantielle, decettè espèce est, peut-être^ à. faire peux, aux plus grands Anges. 11 n'y a que Dieu qui sache. ce. que j'ai déchaîné en 1878. A cette époque se déclara mon destin, mon hétéroclite destin, demeuré, si indéchiffrable; pour les fantômes qui font semblant d'apparaître autour de moi. J ignorais alors les gémonies littéraires. Je ne savais pas môme encore que mes contemporains existassent et je marchais, en pleurant d amour, snrrles tapis d'or du Paradis.
28; — Dans l'Absolu: L' Idolâtrie, c esl.de préférer les choses visibles aux choses invisibles. Cas- des proi estants. qui accusent précisément les catholiques d'être des idor làtres.
LE W-ENUiAXT INGRAT 243
Août
23. — Seigneur, je n'ai pas confiance en Vous. J'ai beau savoir que Vous m'aimez, que Vous me chérissez infiniment, que Vous. avez créé les mondes pour moi, et que cela n'est rien en comparaison de ce que. Vous voulez faire encore ;
J'ai beau savoir que « Vous êtes avec moi dans la tri*bulation », que Vous êtes souffleté, conspué, flagellé, couronné d'épines, cruoifié pour moi depuis deux mille ans et depuis toujours :
N'importe, je suis un mauvais Juif jet' je n'ai pas confiance en Vous...
Cette prière qui dit si bien toute mon âme, est venue dlelle-mêms, et. je. l'ai écrite, comme si on me la dictait..
Septembre
6.. — LisOTitd'évangile del-A messe proabbatibus , cette pensée ma traverse que je suis de ceux qui devront parcourir le mondé en criant aux hommes :
— Quittez tout, vendez tout, et suivez-nous! En récompense, vous serez comblés d'ignominie et vous finirez dans des supplices effroyables.,
Sh — Ou fait ce qu'on peut. Les gens de génie offrent. à Dieu leur, génie,. les imbéciles offrent Jeur. imbécillité. Tout est pour le mieux.
Octobre
28. — Introduction aux Lettres de. Barbet/, d'Aurevilly à Léon Bloy (1872-78) devant être publiées à une époque très-incertaine:
« Les Dieux ont soif! disait Moalezuma. — L'es morts ont soill dit l'Esprit dolent chargé de paîCie les générations tré-
passées dao3 les vallons noirs, liais qui pense à la soif des morls?
Dans la Parabole fameuse du Mendiant, le Riche qui implore en vain, du milieu des flammes, une goutte d'eau pour le rafraîchissement de sa langue, voudrait, du moins, que ses frères encore vivants lussent informés de son effroyable soif...
— Aie pitié de moi! Lazare, me crie le grand Mort, du fond de son gouffre, aie pitié de moi ! Je brûle dans la fournaise du Désir de la Vérité. Une goutte, rien qu'une goutte, je t'en conjure, par les entrailles de Dieu !
Je n'ai pas été pour toi sans miséricorde, tu dois t'en soutenir. Bien que je ne fussepas l'homme riche, vêtu de pourpre et de lin fin, dont il est parlé dans l'Evangile, et que mes repas de chaque jour manquassent de magnificence, je t'ai donné, souvent, beaucoup mieux que les miettes qui auraient pu tomber de ma table. Je ne t'ai pas toujours laissé gisant à ma porte et tu ne peux pas dire que les chiens seuls ont eu compassion de tes plaies.
Désaltère-moi. iNous autres, les morts, nous avons besoin que la Vérité pleuve sur nous, et ce besoin que ne connaissent pas les vivants, est absolument terrible, absolument inexprimable...
Si tu m'as aimé, Lazare, toi qui m'as si bien connu, délivremoi de l'admiration crucifiante et de la louange barbare. La sainte Vérité, la Vérité seule, je t'en supplie !
Puisque la vanité homicide de quelques-uns ou de quelquesunes, qui ne prieraient pas pour moi, veut, à toute force, que mon pauvre nom brille de leur gloire, n'hésite pas à divulguer ma misère profonde, ma misère certaine, ma misère trop inconnue.
C'est de cela seulement que j'ai soif, — mais d'une soif à en mourir éternellement.
Jamais tu ne pourras assez dire ma frivolité, mon inconstance, mon enfantillage et l'infernale déraison de quelquesunes de mes attitudes littéraires.
Il faudrait l'intelligence dilatée des Anges pour savoir combien les morts se jugent eux-mêmes rigoureusement, et combien leur paraît céleste et rafraîchissant uu juste blâme quand ils se démènent dans l'insomnie des tombeaux!
Novembre
12. — ... Je suis ivre-mort de chagrin, de lassitude et d'épouvante! Voilà plus de soixante heures que je suis à peu près seul à soigner deux petits enfants et leur mère, ne mangeant pas, ne dormant pas, criblé de douleurs et sans argent! Je suis l'enclume dans le gouffre, l'enclume de Dieu au fond du gouffre ! . . .
C'est assez. Je n'en peux plus. Allons ! mangez, chiens. Voilà les entrailles d'un homme.
Certes, il fallait qu'elle fût singulièrement et terriblement élue pour me rencontrer, la noble fille Scandinave, l'aînée et la bien-aimée du poète Christian Molbech!...
Pouvait-elle descendre plus bas, cette âme ambitieuse de s'immoler? Choisir d'être la compagne d'un pauvre universellement détesté ! Partager l'ignominie et le pain rare d'un faiseur de livres que les plus vils chenapans de lettres croient avoir le droit de couvrir de leurs ordures ! Accepter pour elle-même le délaissement parfait, l'outrage infâme, le ridicule, le mépris, la calomnie !... La magnanime voulut faire ce qu'aucun homme n'avait le courage ni la pensée d'entreprendre, et voici maintenant qu'elle meurt... et de quelle mort!...
La roue de plusieurs semaines, aussi pesantes que les chariots des Prophètes, m'a broyé le cœur. Ma femme bien-aimée ne mourra pas, il est vrai. La coupe des tourments est trop pleine encore, et qui m'aiderait à la boire?
Mais il y a, quelque part, deux petites tombes, et il nous faut entendre, parfois, au milieu des cris inhumains de la populace qui nous environne, cette plaintive et déchirante mélopée de notre innocente Véronique, le dernier enfant qui nous reste :
Mon petit frère André est mort.
Mon pe!it frère Pierre est mort.
Ma petite maman est morte.
"filon petit papa est mort.
Il n'y a plus de jardin.
Il n'y a plus de maison.
La petite fille est toute seule dans la rue.
Je la vois, je l'entends encore, la chère enfant, assise sur Tune des marches de notre humble seuil, perdue dans son rêve et chantant — pour qui, ô Seigneur? — ces mois douloureux qu'elle-même avait arrangés, — d'une voix, inexprimablement douce et grave, de tourterelle qui meurt!...
11 'faut qu'il tombe'le misérable ! Rien ne lesauverait, car Dieu lui-même veut qu'il tombe.
Vainement, il a essayé de se cramponner aux cicux. Les frissonnantes étoiles se sont reculées.
Va'nement, il a appelé les Anges et les Saints, et les Chefs des Anges et les Chefs des Samts.
Vainement il a supplié la Vierge douloureuse.
Les Quatre Fleuves du Paradis sont remontés vers leurs Sources pour ne pas entendre sa clameur...
Ah ! tu as voulu dire quelque chose, toi ! Tu as pris au sérieux les Paroles et les Promesses, et-*u as bafoué les hommes, oubliant qu'ils sorit eux-mêmes devenus des Bieux! Tuas cherché la Force, la Uustice la Splendeur ! Tu as cherchëTAmour ! Eh! bienpvoicile gouffre, voici ton gouffre. Il se nomme le SILENCE...
Ce n'est pus une Fosse ordinaire, celle-là. ■"H" ne 'faut pas lui demander cette miséricorde d'avoir un lit de •pierre dure où se puisse briser le -malheureux qu'on y précipite. Les parois vont toujours s'élargissant, au con-
traire, sa gueule devient de plus en plus vaste, et là chute est infinie. Il n'y a pas d'adieu comparable à cet engloutissement.
Il est tombé, le blasphémateur de la. Racaille, à jamais, sans doute. On ose le croire.
Qui sait, pourtant? Les profondeurs ont, quelquefois, d'étranges surprises.
Qui sait, vraiment, parmi la Racaille, la satisfaite et ribotante Racaille, si ce. Pàuvive ne reparaîtra pas, quelque jour, à la surface des ténèbres, tenant à la main une magnifique fleur mystérieuse, — la fleur du Silence, la fleur du Gouffre?