‹ Pages choisiesChapitre 69 sur 124 · PAUVRETÉ N'EST PAS VICE · texte numérisé non relu

PAUVRETÉ N'EST PAS VICE

Antiphrase. Voudriez-vous m'apprendre,ômon aimable propriétaire, ce qui peut être vice ou crime, si la pauvreté ne lest pas ?

Je crois l'avoir beaucoup dit ailleurs, la pauvreté est

l'unique vice, le seul péché, l'exclusive noirceur, l'irrémissible et très-singulière prévarication. C'est bien ainsi que vous l'entendez, n'est-ce pas, précieuses crapules qui jugez le monde ?

Qu'on le proclame donc une bonne fois, la pauvreté est si infâme que c'est le dernier excès du cynisme ou le cri suprême d'une conscience au désespoir d'en faire l'aveu, et qu'il n'y a pas de châtiment qui l'expie.

Le devoir de l'homme est tellement d'être riche que la présence d'un seul pauvre clame vers le ciel, comme l'abomination de Sodome, et dépouille Dieu lui-même, le forçant à s'incarner et à se promener scandaleusement sur la terre, vêtu seulement de la guenille de ses Prophéties.

L'indigence est une impiété, un blasphème atroce dont il n'est pas possible d'exprimer l'horreur et qui fait reculer du même coup les étoiles et le dictionnaire.

Ah ! que l'Evangile est mal compris ! Quand on lit qu' « il est plus facile à un chameau de passer par le trou d'une aiguille qu'à un riche d'entrer dans le royaume des cieux », faut-il être aveugle pour ne pas voir que cette parole n'exclut, en réalité, que le chameau, puisque tous les riches, sans exception, sont certainement assis sur des chaises d'or dans le Paradis et que, par conséquent, il leur est tout à fait impossible en effet, d'entrer dans un endroit où ils sont installés déjà, depuis toujours ! C'est affaire aux chameaux d'enfiler des aiguilles devant la porte et de se débrouiller comme ils pourront. Il n'y a pas lieu de s'en préoccuper autrement.

Ce Lieu Commun atteste, plus qu'un autre, la pudeur sublime du Bourgeois. C'est un voile qu'il jette bonnement, avec le divin sourire des garçons d'amphithéâtre, sur le chancre le plus horrible de l'humanité.

LES MALHONNETES GENS REDOUTENT LA LUMIERB

Et les honnêtes gens, donc! Quelqu'un pense-t-il que la lumière les rassure ? Ali ! si elle était encore à créer, je ne sais pas ce que feraient les coquins, mais je sais bien ce que ne feraient pas les honnêtes gens.

On ne voit pas déjà très-clair sur notre planète où les plus clairvoyants vont à tâtons. Il paraît cependant que c'est encore trop, puisque tout le monde se cache. Qu'arriverait-il si la Science, tant admirée par Zola et si digne de l'admiration d'un tel cerveau, venait à lancer un rayon neuf qui éclairât les antres des cœurs ?

N'est-il pas évident que toute affaire, à l'instant, deviendrait impraticable, impossible? Plus de commerce, plus d'industrie, plus d'alliances politiques, plus de médecine, plus de pharmacie, plus de cuisine, plus de procès, plus de mariages, ni d'enterrements, ni de testaments, ni de « bonnes oeuvres » d'aucune sorte. Enfin plus d'amour. Les honnêtes gens cesseraient de naître... Il ne resterait pour vaquer au grouillement humain que ceux qui « redoutent la lumière » et qu'on nomme les malhonnêtes gens. Quel désordre étrange !

Il est vrai que ceux-là succomberaient bientôt à leur tour, étant devenus eux-mêmes, par la force des choses, des honnêtes gens pour succéder aux disparus, et les deux espèces qui font la totalité du genre disparaîtraient, successivement extermiuées par la lumière, — comme ces couleurs fraîches et brillantes que le soleil mange, dit-on, à son déjeuner.

Espérons que ces malheurs n'arriveront pas et que les malhonnêtes gens aussi bien que les honnêtes, ceux qui « redoutent » la lumière non moins que ceux qui se bornent à la trouver indiscrète, continueront à se repousser sous le bleu du ciel, à se faire valoir les uns par les autres dans le cadre poétique des huissiers, des

gendarmes et des verdures. L'universelle harmonie l'exige.

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