DE L'ÉGLISE
FRANÇOIS COPPEE de V Académie Française
Je me déplais moins qu'autrefois.
La Bonne Souffrance, p. 17.
La conversion de Coppée a été le chemin de Damas de tout le monde... A dater de ce jour, on a su que la vie chrétienne était une chose facile... Après la Bonne Souffrance, il n'est plus permis d'ignorer qu'on est un trèsprésentable chrétien quand on peut dire « avec ce tour humoristique dévolu au seul Huysmans : 11 faut que Dieu ne soit pas difficile pour se contenter de gens comme moi ! » ou qu'on peut ajouter immédiatement : « Et comme moi, donc! » avec cette bonhomie de vieil oncle à sous-ventrière qui est la marque spéciale de l'auteur des Humbles. Un autre signe, c'est de reconnaître de bonne foi qu'on a fait « un peu de bien au cours de sa vie et qu'en somme on ne fut pas un méchant » ; qu'on
i. Paris, Société du Mercure de France, 1903.
n'a pas, il est vrai, « la tête théologique », mais que, tout de même, on a «écouté le Verbe divin avec autant de simplicité que les pêcheurs du lac de Tibériade », peut-être même avec plus de simplicité. Alors, en y pensant bien, il paraît hors de doute que « cette conversion doit être attribuée à la grâce divine { ».
La joie que cet événement détermina chez nos catholiques a dépassé toutes les joies prévues. On lit dans l'Evangile selon saint Luc qu'il y aura autant de joie au ciel pour un pécheur qui serepentque pour quatre-vingt dix-neuf justes qui n'ont pas besoin de pénitence. C'est exactement ce qu'on voit dans notre société religieuse qui est une manière de ciel, comme chacun sait.
A supposer que Coppée ait été vraiment un pécheur, ce dont lui-même paraît incertain, on peut dire qu'il y a peu d'exemples d'un retour à la vertu qui ait édifié un aussi grand nombre de contemporains. Songez que j'ai lu la Bonne Souffrance en Danemark, il y a cinq ans, chez un professeur qui avait conçu l'ambition bien jutlandaise de surprendre ainsi le secret de notre plus beau langage.
Même succès dans tous les pays du monde. La Bonne Souffrance est lue sous la tente mongole, dans le gourbi vermineux des Touaregs, dans les bateaux-fleurs du Céleste Empire, au fond de la yourte souterraine des Kamtchadales. Quel livre eut jamais un succès plus étourdissant? Je l'ai vu, moi qui vous parle, à l'étalage des merceriesou lampisteries, dans les quartiers pieux, etsous la vitrine des vendeurs d'ornements d'église, entre des chasubles et des candélabres. Enfin, je l'ai trouvé, ô miracle ! chez des prêtres et jusque parmi ceux-là qui ont fait vœu de ne rien lire avant la consommation des siècles...
1. Il est bien entendu que les guillemets signifient, sauf indication d'une autre source, la Bonne Souffrance. Avertissement inutile, d'ailleurs. Le bon vin est assez trahi par sou bouquet.
Triomphe étonnant, mais si explicable! Le monde catholique avait besoin d'un poète gâteux. L'idiotie humaine longtemps méprisée, criait vers le ciel. L'imagerie pieuseaffamée de lyrisme rugissait dans toutes les boutiques sulpiciennes. Coppée converti, ce monde affligé crut entendre la musique des sphères. Lui-même l'a si bien compris que, dès l'épigraphe, il se compare nettement à Lazare, l'ami du Seigneur. Empruntant un texte fameux de saint Jean : « Cette maladie, déclare-t-il, n'est pas pour la mort, mais pour la gloire de Dieu. » Quelle maladie? La sienne propre, évidemment, cet aimable et joyeux gâtisme envoyé pour encourager nos déliquescences. Ce bon souffrant parle de « la résignation avec laquelle il a toujours accepté les disgrâces de la vie. » Beali mites, ajoute-t-il dans la candeur de son vieux cœur. Et, par là, tout est expliqué. Dieu est son ami parce qu'il est un doux et, selon la suite du texte, il possédera la terre : « Beati mites, quoniam ipsi possidebunt terram. »
L'étonnement cesse, d'ailleurs, aussitôt qu'on apprend qu'ayant eu « le cœur vraiment filial» il a eu pour mère «une immaculée». «Il faudrait une plume exquise et légère que je n'ai pas, il faudrait choisir des mots aériens pour exprimer ce sentiment pieux... Je n*en puis donner une idée qu'en rappelant le mystère de la foi chrétienne, si touchant et si profond, qui entoure la Mère de Jésus d'une idéale (?) pureté.» Le chapitre Souvenir filial est extraordinaire, même dans le gâtisme coppéen. « Je ne relis jamais mes anciens vers. » Je te crois, répondrait Jehan Rictus, mais alors qui, diantre, les relira ? N'importe, il nous sert une chose qu'il nomme «un très-vieux dizain «dont voici le début :
J'écris près de la lampe. Il fait bon...
et les deux rimes finales :
Elle met une bûche au foyer plein de flammes. Ma mère, sois bénie entre toutes les fch,
On sait qu'au temps de la Commune, l'église de Notre-Dame-des-Victoires fut envahie par une mare crapules et profanée autant que Dieu le permit. !1 est raconté qu'une citoyenne grimpa sur l'autel de la Vierge Immaculée et montra généreusement son derrière à la multitude.
Les admirateurs de la Bonne Souffrance iraient d'un bond aux extrêmes confins de la stupéfaction si on leur disait que ce geste historique diffère très-peu, dans V Absolu, du dernier vers qui vient d'être cité et qu'au tel usage littéraire ou sentimental d'une forme aussi sainte que la Salutation Angélique est une profanation inexprimable. Mais la paralysie générale des catholiques modernes étant elle-même confluente à la liquidité de cet élégiaque, leur admiration en devient plus grande. Les curés atteints de littérature peuvent débite r ça devant le Saint Sacrement lorsqu'ils veulent émotionner leur pâturage.
Yilliers de l'Isle-Adam a dû contribuer plus qu'on ne pense à la gloire de François Coppée, lorsqu'il l'a si génialement ramassé tout entier dans ce vers unique et fameux :
Donnez-lui de l'argent puisqu'il aime sa mère.
Coppée nomme Jésus « l'humble artisan de Galilée ». Comment voulez-vous que les âmes sensibles résistent à ça? «Lui, l'amoureux et le poète..., lui de qui, jadis, toute fleur avait le baiser ' ... il a appris dans l'Evangile l'art de souffrir et de mourir. » Celui de raser, il l'avait appris auparavant. « Les démons impurs qui troublaient et possédaient son âme en sont à jamais chassés... Sa conscience est devenue plus exigeante... Pourtant il n'a rien d'essentiel à se reprocher, sinon d'avoir fait pleurer sa mère, sa sainte mère!... Et si, parfois encore, il chan-