J.-K. HUYSMANS
Il y a, dans La Cathédrale, de la page 283 à la page 300, le plan d'une basilique en fleurs par le moyen de l'horticulture symbolique, plan qui est bien certainement le tour de force le plus compliqué d'un lyrisme bondieusard à tout casser, à tout démolir. La rue Saint- Sulpice est par terre, d'une extrémité à l'autre. En cet endroit se lit une phrase étrangement perverse où Huysmans tâche de jeter un peu d'infamie sur la Rose et même sur le Lys. Il m'a rappelé l'affreux paysan de Zola, lançant à pleines mains ses excréments à travers une noce. Il déteste ces fleurs de Marie comme il déteste le Soleil, le Midi, le Bleu du ciel. Ah ! c'est un vrai Hollandais, c'est-à-dire un mufle derrière une digue, avec des élans de garçon coiffeur très-avisé.
On se demande où peut bien être la place de la pensée dans des livres dont l'unique objet paraît être de nous tenir au courant des lectures de leur auteur. L'inintelligence des choses dont il parle à coups de citations serait incroyable si on ne se souvenait pas que Huysnians a débuté dans la maison et sous l'aile'du Crétin des Pyrénées...
Dans un article intitulé L'Incarnation de l 'Adverbe, publié au lendemain de l'apparition de Là-bas, j'écrivais ceci :
« Arrivons maintenant à l'Adverbe. Le goût passionné de Huysmans pour cette partie du discours est étrangement et profondément caractéristique.
« Pour qui cherche, dans les œuvres des écrivains, autre chose qu'un délassement ou une trépidation nerveuse, le titre d'un livre a l'importance d'un ostensoir de grandeur ou de vanité.
« Qu'il le veuille ou non, l'auteur est forcé d'étaler là son espèce que ne consacre pas toujours le ravissement du lecteur.
« A ce point de vue, les titres de Huysmans sont peutêtre les plus étonnants qui soient : En Ménage, A Rebours, En Rade, A Vau-teau, Là-bas. Remarquez que ce n'est pas même l'adverbe, c'est la locution adverbiale.
« Le dynamomètre de son esprit, c'est la locution adverbiale. Le simple adverbe serait encore trop précis, trop mâle, trop dogmatique, et trop tranchant pour un appareil cérébral incapable de fonctionner autrement que dans un mode subjonctif et satellitaire. La pensée de cet homme a l'évolution triste et lointaine de la planète des calamités.
« L'adverbe, selon la grammaire, est un mot invariable qui modifie le verbe, l'adjectif ou un autre adverbe par une idée de lieu, de temps, de circonstance, etc. Ce
dangereux subalterne est le chien du troupeau des phrases. Quand il commande, c'est pour dévorer.
« Le même adverbe, selon la littérature saturnienne, est un vocable de crépuscule qui se charge d'inféconder l'Affirmation, d'estomper à la plombagine les contours de la Parole etde favoriser d'un brouillard les monstrueux accouplements de l'Antinomie. C'est le bienfaiteur du Néant.
« C'est pourquoi Huysmans idolâtre si jalousement jusqu'au simulacre de l'Adverbe, qu'il lui a bâti des chapelles où ne peuvent entrer qu'en tremblant les géniiives Prépositions ou les Conjonctions obscènes, mais d'où sont bannies avec rigueur les patibulaires Interjections. »
Rien à changer aujourd'hui à ces vieilles lignes, sinon la dernière, qu'il faudrait remplacer par je ne sais quoi. En se convertissant au catholicisme, Huymans s'est converti surtout à l'Interjection. Comment ce découvreur pantelant et toujours stupéfait du plain-chant, de l'architecture, de la mystique, du symbolisme, de la liturgie et de tant d'autres arcanes aurait-il pu s'en passer? Que sera-ce le jour où il découvrira enfin le catéchisme? L'interjection ne sera plus assez, il lui faudra la Prosopopée!
Tout de même, 488 pages, rien que pour La Cathédrale, sans rencontrer une idée, c'est atterrant! . .
L'infortuné Huysmans peut
écrire tout ce qu'il voudra, aux applaudissements de tous ceux qui sont faits pour l'admirer. Sa nature triste le condamne à détester la Force, la Grandeur, la Santé, la Beauté, la Noblesse, la Magnificence... la Béatitude.
Il parle quelque part de l'impuissance, de l'inefficacité de sa prière. Je crois bien. La Prière est un don de Dieu, gratuit, sans doute, comme tous ses dons, mais qu'on ne peut pourtant pas supposer départi à un cœur si bas.
Ce serait trop inouï d'avoir cruellement poussé son frère dans les ténèbres après l'avoir dépouillé, de triompher de ce crime depuis quinze ans et de recevoir, quand même, le baiser de la Bouche de Jésus-Christ! C'est assez terrible déjà d'être devenu, en cette manière, ki plus cannelée d'entre les dernières colonnes de son Eglise.
A propos de « Sainte Lydwine »
... Je voudrais bien savoir s'il y a un seul homme au monde capable d'entrevoir encore ce que c'est que d'écrire l'histoire des Saints. Cela exige des notions si oubliées, des sentiments si défunts, si enterrés! Parmi les êtres les moins étrangers, en apparence, aux choses divines, chez les catholiques les plus pieux, l'ignorance maintenant est si complète et les cœurs sont situés si bas que la Sainteté leur paraît un superlatif de la Vertu.
Cette Essence exclusive et incompatible est devenue un élixir pour ces intelligences de parfumeurs.
Personne n'a plus l'air de savoir que la Sainteté est l'Octroi surnaturel qui sépare autant un homme des autres hommes que si sa nature était changée. Et cela ne se fait pas tout à coup ni peu à peu. C'est une chose qui se passe au fond de Dieu, dans les avenues silencieuses de sa Volonté. On est un saint comme on est un homme de génie, c'est-à-dire une créature aussi à part, aussi séquestrée, aussi prodigieusement solitaire que pourrait l'être une espèce végétale du Paradis perdu. Il n'y a pas de route pour aller du talent au génie et tous les torrents mugiraient à l'aise entre la vertu la plus gigantesque et une sainteté rudimentaire.
Mais comment parler de l'âme d'un Saint? Si on peut dire, pour la confusion de l'esprit, que l'âme d'un boutiquier ou d'un employé de chemin de fer est un univers dont l'immensité morne a déterminé l'Agonie du Ré-
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dempteur, que sera-ce de ce tourbillon d'abîmes de lumière qui constitue l'àme d'un Saint? Edgar Poe, dans Eurêka, parlant de la planète Jupiter qui est trois ou quatre cents fois plus grosse que la terre et supposant la puissance de vision d'un Ange, se demande ce que pourraient être ses pensées en voyant pirouetter audessous de lui cet effrayant globe !...
Les paroles et les images manquent totalement ici. Tout ce qu'on peut dire, c'est que l'histoire d'un saint, c'est-à-dire d'une créature humaine inconcevablement identifiée au Créateur, est, par force, exégétique bien plus qu'apologétique. Pour l'écrire, cette histoire, à notre époque où la simplicité d'enfant des vieux narrateurs n'existe plus, il semble que le génie même ne suffirait pas, à moins que ce ne fût précisément le génie de l'exégèse. Or l'impuissance, à cet égard, de notre auteur, est une espèce de spectacle...
Il y a, dans La Légende des siècles, un volcan de l'Amérique du Sud scandalisé par l'Inquisition espagnole et qui refuse carrément le baptême accepté par tous les autres volcans. Interrogé par le poète, il rappelle, en de rudes vers, les antérieures abominations de l'idolâtrie indienne et déclare pour finir que « ce n'était pas la peine de changer». Cette pièce, d'ailleurs médiocre, a pour titre : Les Raisons du Momotombo. L'aventure presque inouïe de Huysmans et de la rue Saint-Sulpice m'y fait penser. Bondieuserie pour bondieuserie, assurément ce n'était pas la peine de changer.
... Déplorerai-je, une fois de plus, les ravages de la bondieuserie chez cet écrivain qui fut naguère, en littérature, une si hautaine et si véridique arsouille? Dirai-je enfin l'inconvénient lamentable de n'avoir que du talent, un certain talent, juste ce qu'il en faut et celui qu'il faut pour ne pas déplaire à une multitude engendrée
dans les pacages paroissiaux — alors que serait indispensable, je ne dis pas du génie, mais quelque chose comme le Souffle de Dieu?
... VOblat, c'est M. Folantin à la recherche d'un restaurant spirituel...
Finissons-en. « Les catholiques ont tout mérité. » On l'a beaucoup dit et il faudrait une autre voix que celle-ci, une voix beaucoup plus qu'humaine pour le redire. Lorsque parlera ce clairon de l'abîme, « toutes les surdités voleront en éclats », selon l'étonnante expression de Victor Hugo. En attendant, la misère de ces eunuques de l'orthodoxie est si effrayante qu'il faut encore leur savoir gré d'accueillir un pareil homme. Ils ont repoussé Hello, ils ont eu horreur de Barbey d'Aurevilly, ils n'ont pas même voulu connaître Verlaine, mais ils se jettent à Huysmans, et il faut tout de même leur dire merci. C'est k sangloter.