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L'ÉTUDE COMPARÉE DES RELIGIONS

manité, et ils ont raison. Les philosophes croient travailler pour l'honneur de la philosophie en abaissant les religions, et ils ont tort. Pour nous autres, qui ne plaidons qu'une seule cause, la cause de l'esprit humain, notre admiration est bien plus libre. Nous croirions nous faire tort à nous-mêmes en n'admirant pas quelque chose de ce que l'esprit humain a fait. Il faut critiquer les religions comme on critique les poèmes primitifs. Est-on de mauvaise humeur contre Homère ou Valmiki, parce que leur manière n'est plus celle de notre âge?

Personne, grâce à Dieu, n'est plus tenté, de nos jours, d'aborder les religions avec cette dédaigneuse critique du xviii® siècle, qui croyait tout expliquer par des mots d'une clarté superficielle, superstition, crédulité, fanatisme. Aux yeux d'une critique plus avancée, les reUgions sont les philosophies de la spontanéité, philosophies amalgamées d'éléments hétérogènes, comme Taliment, qui ne se compose pas seulement de parties nutritives. En apparence la fine fleur serait préférable, mais l'estomac ne pourrait la supporter. Des formules exclusivement scientifiques ne fourniraient qu'une nourriture sèche, et cela est si vrai que toute grande pensée philosophique se combine d'un peu de mysticisme, c'est-à-dh*e de fantaisie et de religion individuelle.

Les religions sont ainsi Texpression la plus pure et ..\ la plus complète de la nature humaine, le coquillage où se moulent ses formes, le Ut où elle se repose et laisse empreintes les sinuosités de ses contours. Les

religions et les langues devraient être la première étude du psychologue. Car l'humanité est bien plus facile à reconnaître dans ses produits que dans son essence abstraite, et dans ses produits spontanés que dans ses produits réflexes. La science, étant tout objective, n'a rien d'individuel et de personnel : les religions, au contraire, sont par leur essence individuelles, nationales, subjectives en un mot. Les religions ont été formées à une époque où Thomme se mettait dans toutes ses œuvres. Prenez un ouvrage de science moderne, Y Astronomie physique de M. Biot ou la Chimie de M. Regnault : c'est l'objectivité la plus parfaite; Tauteur est complètement absent; l'œuvre ne porte aucun cachet national ni individuel; c'est une œuvre intellectuelle, et non une œuvre humaine. La science populaire, et à beaucoup d'égards la science ancienne, ne voyaient Thomme qu'à travers l'homme, et le teignaient de couleurs tout humaines. Longtemps encore après que les modernes se furent créé des moyens d'observation plus parfaits, il resta de nombreuses causes d'aberration, qui défaçonnaient et altéraient de couleurs étrangères les contours des objets. La lunette, au contraire, avec laquelle les modernes voient le monde est du plus parfait achromatisme. S'il y a d'autres intelligences que celle de l'homme, nous ne concevons pas qu'elles puissent voir autrement. Les œuvres scientifiques ne peuvent donc en aucune façon donner une idée de l'originalité de la nature humaine ni de son caractère propre, tandis qu'une œuvre où la fantaisie et la sensibilité ont une

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large part est bien plus humaine, et par conséquent plus adaptée à Tétude expérimentale des instincts de la nature psychologique.

De là rimmense intérêt de tout ce qui est religieux et populaire, des récits primitifs, des fables, des croyances superstitieuses. Chaque nation y dépense de son âme, les crée de sa substance. Tacite, quel que soit son talent pour peindre la nature humaine, renferme moins de vraie psychologie que la narration naïve et crédule des Évangiles. C'est que la narration de Tacite est objective ; n raconte ou cherche à raconter les choses et leurs causes telles qu'elles furent en effet; la narration des évangélistes au contraire est objective : Us ne racontent pas les choses, mais le jugement qu'ils ont porté des choses, la façon dont ils les ont appréciées. Qu'on me permette un exemple : En passant le soir auprès d'un cimetière, j'ai été poursuivi par un feu follet; en racontant mon aventure, je m'exprimerai de la sorte : « Le soir, en passant auprès du cimetière, j'ai été poursuivi par un feu follet. » Une paysanne, au contraire, qui a perdu son frère quelques jours auparavant, et à laquelle sera arrivée la même aventure, s'exprimera ainsi : « Le soir, en passant auprès du cimetière, j'ai été poursuivie par l'âme de mon frère ». Voilà deux narrations du même fait, parfaitement véraces. Qu'est-ce donc qui fait la différence ? C'est que la première raconte le fait dans sa réalité toute nue, et que la seconde mêle à ce ^ récit un élément subjectif, une appréciation, un jugement, une manière de voir du narrateur. La première

narration était simple, la seconde est complexe et mêle à l'affirmation du fait un jugement de cause* Toutes les narrations des âges primitifs étaient subjectives ; celles des âges réfléchis sont objectives. La critique consiste à retrouver, dans la mesure du possible, la couleur réelle des faits d'après les couleurs réfractées à travers le prisme de la nationalité ou de Tindividualité des narrateurs.

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