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LA RELIGION DE L'HUMANITÉ

bonne heure des dogmes métaphysiques et un symbolisme relevé. Mais sans doute ces interprétations d'une théologie raffinée n'étaient pas primitives. Jamais rhomme, en possession d'une idée claire, ne s'est amusé à la revêtir de symboles : c'est le plus souvent à la suite de longues réflexions, et par l'impossibilité où est l'esprit humain de se résigner à l'absurde, qu'on cherche des idées sous les vieilles images mystiques dont le sens est perdu. Ce n'est pas de l'Egypte, d'ailleurs, qu'est venue la foi de l'humanité. Les éléments qui, dans la religion d'un chrétien, proviennent, à travers mille transformations, d'Egypte et de Syrie sont des formes extérieures sans beaucoup de conséquence, ou des scories telles que les cultes les plus épurés en retiennent toujours. Le grand défaut des reUgions dont nous parlons était leur caractère superstitieux; ce qu'elles jetèrent dans le monde, ce furent des millions d'amulettes et d'abraxas. Aucune grande pensée morale ne pouvait sortir de races abaissées par un despotisme séculaire et accoutumées à des institutions qui enlevaient presque tout exercice à la hberté des individus.

La poésie de lame, la foi, la liberté, l'honnêteté, le dévouement, apparaissent dans le monde avec les deux grandes races qui, en un sens, ont faitl'humanité, je veux dire la race indo-européenne et la race sémitique. Les premières institutions religieuses de la race indo-européenne furent essentiellement naturalistes. Mais c'était un naturalisme profond et moral, un emirassement amoureux de la nature par l'homme, une

poésie délicieuse, pleine du sentiment de Tinfini, le principe enfin de tout ce que le génie germanique et celtique, de ce qu'un Shakespeare, de ce qu'un Gœthe devaient exprimer plus tard. Ce n'était ni de la religion, ni de la morale réfléchies ; c'était de la mélancolie, de la tendresse, de l'imagination; c'était par-dessus tout du sérieux, c'est-à-dire la condition essentielle de la morale et de la religion. La foi de l'humanité cependant ne pouvait venir de là, parce que ces vieux cultes avaient beaucoup de peine à se détacher du polythéisme et n'aboutissaient pas à un symbole bien clair. Le brahmanisme n'a vécu jusqu'ànos jours que grâce au privilège étonnant de conservation que l'Inde semble posséder. Le bouddhisme échoua dans toutes ses tentatives vers l'ouest. Le druidisme resta une forme exclusivement nationale et sans portée universelle. Les tentatives grecques de réforme, l'orphisme, les mystères, ne suffirent pas pour donner aux âmes un aliment solide. La Perse seule arriva à se faire une rehgion dogmatique, presque monothéiste et savamment organisée; mais il est fort possible que cette organisation même fût une imitation ou un emprunt. En tout cas, la Perse n'a pas converti le monde; elle s'est convertie, au contraire, quand elle a vu paraître sur ses frontières le drapeau de l'unité divine proclamée par l'islam.

C'est la race sémitique qui a la gloire d'avoir fait la religion de l'humanité.

Gloire au génie hébreu, qui a désiré, appelé avec une force sans égale la fin du mal, et vu se lever à ITiorizon, au milieu des effroyables ténèbres du monde assyrien, ce soleil de justice seul capable de faire cesser la guerre entre les hommes! C'était là assurément une immense utopie. Les hommes de paix, rêvés par le prophète, devaient être plus funestes au monde que les hommes de guerre les plus brutaux. Pour éviter ce grand mal d'être obligé « d'apprendre la guerre », mal cruel à coup sûr, Isaïe et Michée fondent la théocratie. Or, lahvé ne pouvant exercer un gouvernement direct, le règne de lahvé eût été le règne du parti iahvéiste,']règne d'autant plus tyrannique qu'il se fût exercé au nom du ciel. L'autorité est d'autant plus dure que l'origine en est crue divine. Mieux vaut le soldat que le prêtre ; carie soldat n'a aucune prétention métaphysique. Au point de vue de la philosophie de l'histoire, on ne peut donc accepter qu'avec une forte réserve la politique

sacrée dlsaïe. Mais, la théocratie une fois écartée, il reste la bonté et la raison ; il reste cette vérité que la science et la justice, s'appliquant au gouvernement du monde, peuvent beaucoup l'améliorer. Cette espérance, que les sibyllistes d'Alexandrie relèvent ardemment, qui réchauffe et soutient le tendre et défaillant Virgile, où Jésus et son entourage puisent l'affirmation de l'apparition prochaine du royaume de Dieu, a pour père Isaïe ou plutôt l'école, obstinée dans son optimisme, qui la première jeta dans l'humanité le cri de justice, de fraternité et de paix.

C'est ici une des origines de l'idéalisme, et il faut s'incliner. La victoire des prophètes compte entre les rares victoires que les hommes de l'esprit ont remportées. A côté de la Grèce du v* siècle, mettons l'Israël du vjii* siècle avant Jésus-Christ. Israël, dès cette époque reculée, vit admirablement l'absurdité de l'idolâtrie, cette faute énorme dont la race aryenne ne sut pas se défendre au moment où elle se trouva en contact avec des races pratiquant les arts plastiques.

La sottise de l'homme, « se prosternant devant l'œuvre de ses mains, adorant ce que ses doigts ont fabriqué », parut aux Israélites éclairés le comble de l'absurde. Le ridicule des petits bons dieux, traînant parmi les bibelots de la tente ou de la maison, les frappa. Les sages s'en moquaient et conseillaient de jeter tout cela dans le trou aux ordures, en la compagnie des rats et des chauves-souris. L'idée que le nabi tenait son inspiration de lahyé devait aussi

expulser les ineptes pratiques de la sorcellerie. C'est là une des grandes différences du développement aryen et du développement sémitique. Chez les Grecs, chez les Romains, chez les peuples modernes, jusqu'au XVI* siècle, l'aristocratie montra une faiblesse extrême envers les superstitions et les opinions grossières de la foule. Chez les Hébreux, les chefs selon l'esprit firent à la superstition une guerre à mort et finirent par l'emporter. En Europe, un tel mouvement ne se vit qu'à la Réforme ; or, la Réforme du xvi® siècle doit être considérée comme une recrudescence de l'esprit hébreu, produite par la lecture de la Bible. C'est la dernière poussée de l'esprit dont l'école d'Isaïe fut la plus haute et la plus claire manifestation.

Le sacrifice était la tache honteuse que l'humanité gardait de ses folles terreurs primitives, de son sot et bas empressement à apaiser des dieux chimériques. Nous avons vu Isaïe traiter cette pratique fondamentale de la rehgion avec une sorte de dédain. Michée n'est pas moins formel.

Le lahvé d'Osée, nous l'avons vu, est un être complètement moral ; celui d'Isaïe et de Michée a déjà les tendresses du Père céleste des chrétiens.

En même temps, naît la vraie prière. L'homme pieux prend en horreur les contorsions, les convulsions, les danses frénétiques, ces incisions au front, ces façons de se taillader avec des rasoirs qu'affectionnaient les prêtres de Baal et de Camos. Le nouveau Dieu est si essentiellement le Dieu du bien, que toute âme pure se trouve naturellement en commerce avec

lui. Il aime les hommes sincères et honnêtes; il les écoute. Il est douteux que nous ayons des psaumes de ce temps. Mais Fesprit de méditation intime qui a fait des psaumes le Livre de prière de l'humanité existe déjà. Cet esprit se résume dans les nuances diverses du mot siah^ signifiant à la fois méditer, parler bas, parler avec soi-même, s'entretenir avec Dieu, se perdre dans les vagues rêveries de l'infini.

C'est surtout par la conception de la Providence et de la justice sociale que le développement hébreu se sépara nettement de celui de nos races. Nos races se contentèrent toujours d'une justice assez boiteuse dans le gouvernement de l'univers. Leur assurance d'une autre vie fournissait aux iniquités de l'état actuel d'amples compensations. Le prophète hébreu, au contraire, ne fait jamais appel aux récompenses ni aux châtiments d'outre-tombe. Il est affamé de justice et de justice immédiate. Selon lui, c'est ici-bas que la justice de lahvé s'exerce. Un monde injuste est à ses yeux une monstruosité. Quoi ! lahvé ne serait donc pas tout-puissant! De là une tension héroïque, un cri permanent, une attention perpétuelle aux événements du monde, tenus tous pour des actes d'un Dieu justicier. De là surtout, une foi ardente dans une réparation finale, dans un jour de jugement, où les choses seront rétablies comme elles devraient être. Ce jour sera le renversement de ce qui existe. Ce sera la révolution radicale, la revanche des faibles, la confusion des forts. Le miracle de la transformation du monde s'opérera à Sion. Sion sera la capitale d'un monde

régénéré, où la justice régnera. David deviendra, ce jour-là, le roi spirituel de Thumanité.

Ces idées remontaient en Israël aux plus vieux jours. Comme toutes les idées fondamentales d*un peuple, elles étaient nées avec le peuple même. L'école prophétique personnifiée en Élie et Elisée leur donna, dès le ix° siècle avant Jésus-Christ, chez les tribus du Nord, un relief singulier. Dans la première moitié du vni® siècle, les prophètes Amos, Osée et leur école les proclamèrent avec une force extraordinaire, en un style énergique, bizarre et dur. Vers 740, ces vérités deviennent l'apanage propre de Jérusalem. Isaïe leur donne, par l'ardeur de sa conviction, l'exemple de sa vie, la beauté de son style, un éclat sans égal. Il est le vrai fondateur (je ne dis pas l'inventeur) de la doctrine messianique et apocalyptique. Jésus et les apôtres n'ont fait que répéter Isaïe. Une histoire des origines du christianisme qui voudrait remonter aux premiers germes devrait commencer à Isaïe.

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