MORALE ET PHILOSOPHIE
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Savoir est le premier mot du symbole de la religion naturelle : car savoir est la première condition du commerce de l'homme avec les choses, de cette pénétration de l'univers qui est la vie intellectuelle de l'individu : savoir, c'est s'initier à Dieu. Par l'ignorance l'homme est comme séquestré de la nature, renfermé en lui-même et réduit à se faire un non-moi fantastique, sur le modèle de sa personnalité. De là ce monde étrange où vit l'enfance, où vivait l'homme primitif. L'homme ne communique avec les choses que par le savoir et par l'amour : sans la science il n'aime que des chimères. La science seule fournit le fond de réalité nécessaire à la vie. En concevant l'âme individuelle, à là façon de Leibnitz, comme un miroir où se reflète l'univers, c'est par la science qu'elle peut réfléchir une portion plus ou moins grande de ce qui est, et approcher de sa fin, qui serait d'être en parfaite harmonie avec l'universalité des choses.
Savoir est de tous les actes de la vie le moins pro-
fane, car c'est le plus désintéressé, le plus indépendant de la jouissance, le plus objectif pour parler le langage de l'école. C'est perdre sa peiue que de prouver sa sainteté ; car ceux-là seuls peuvent songer à la nier pour lesquels il n'y a rien de saint.
Ceux qui s'en tiennent aux faits de la nature humaine, sans se permettre de qualification sur la valeur des choses, ne peuvent nier au moins que la science ne soit le premier besoin de l'humanité. L'homme en face des choses est fatalement porté à en chercher le secret. Le problème se pose de lui-même, et en vertu de cette faculté qu'a l'homme d'aller au delà du phénomène qu'il perçoit. C'est d'abord la nature qui aiguise cet appétit de savoir; il s'attaque à elle avec l'impatience de la présomption naïve, qui croit, dès ses premiers essais et en quelques pages, dresser le système de l'univers. Puis c'est lui-même ; bien plus tard, c'est son espèce, c'est l'humanité, c'est l'histoire. Puis c'est le problème final, la grande cause, la loi suprême qui lente sa curiosité. Le problème se varie, s'élargit à l'infini, suivant les horizons de chaque âge; mais toujours il se pose; toujours, en face de l'inconnu, l'homme ressent un double sentiment : respect pour le mystère, noble témérité qui le porte à déchirer le voile pour connaître ce qui est au delà.
Rester indifTérent devant l'univers est chose impossible pour l'homme. Dès qu'il pense, il cherche, il se pose des problèmes et les résout; il lui faut un système sur le monde, sur lui-même, sur la cause
remière, sur son origine, sur sa fin. Il n'a pas les
SAVOIR o
données nécessaires pour répondre aux questions qu'a s'adresse ; qu'importe? Il y supplée de lui-même. De là les religions primitives, solutions improvisées d'un problème qui exigeait de longs siècles de recherches, mais pour lequel il fallait sans délai une réponse. La science méthodique sait se résoudre à ignorer ou du moins à supporter le délai; la science primitive du premier bond voulait avait avoir la raison des choses. C'est qu'à vrai dire, demander à l'homme d'ajourner certains problèmes et de remettre aux siècles futurs de savoir ce qu'il est, quelle place il occupe dans le monde, quelle est la cause du monde et de lui-même, c'est lui demander l'impossible. Alors même qu'il saurait l'énigme insoluble, on ne pourrait l'empêcher de s'agacer et de s'user autour d'elle.
A mesure que rhumanité avance dans sa marche, le problème de sa destinée devient plus compliqué : car il faut combiner plus de données, balancer plus de motifs, concilier plus d'antinomies. L'humanité va ainsi, d'une main serrant dans les plis de sa robe les conquêtes du passé, de Fautre tenant Tépée pour des conquêtes nouvelles.
Autrcilois, la question était bien simple : Topinion la plus avancée, par cela seul qu'elle était la plus avancée , pouvait être jugée la meilleure. Il n'en est plus de la sorte. Sans doute il faut toujours prendre le plus court chemin, et je n'approuve nullement ceux qui soutiennent qu'il faut marcher, mais non courir, U faut toujours faire le meilleur, et le faire lu plus vite possible. Mais l'essentiel est de découvilr le meilleur, et ce n'est pas chose facile. Il y a à peine cinquante ans que l'humanité a aperçu le but qu'elle avait jusque-là poursuivi sans conscience. C'est un immense progrès, mais aussi un incontestable danger.
Le voyageur qui ne .-regarde que F horizon de la plaine risque de ne pas voir le précipice ou la fondrière qui est à ses pieds. De même Tliumanité, en ne considérant que le but éloigné, est comme tentée d'y sauter, sans égard pour les obstacles intermédiaires, contre lesquels elle pourrait se briser.
Le plus remarquable caractère des utopistes est de n'être pas historiques, de ne pas tenir compte de ce à quoi nous avons été amenés par les faits. En supposant que la société qu'ils rêvent fût possible, en supposant même qu'elle fût absolument la meilleure, ce ne serait pas encore la société véritable, celle qui a été créée par tous les antécédents de l'humanité. Le problème est donc plus compliqué qu'on ne pense ; la solution ne peut être obtenue que par le balancement de deux ordres de considérations : d'une part, le but à atteindre, de l'autre l'état actuel, le terrain qu'on foule aux pieds. Quand l'humanité se conduisait instinctivement, on pouvait se fier au génie divin qui la dirige ; mais on frémit en pensant aux «redoutables alternatives qu'elle porte dans ses mains, depuis qu'elle est arrivée à l'âge de la conscience, et aux incalculables conséquences que pourrait avoir désormais une bévue, un caprice.
En face de ces grands problèmes, les philosophes pensent et attendent ; parmi ceux qui ne sont pas philosophes les uns nient le problème et prétendent qu'il faut maintenir à tout prix l'état actuel, les autres s'imaginent y satisfaire par des solutions trop simples et trop apparentes. Inutile de dire qu'ils ont facile-
ment raison les uns des antres : car les novateurs opposent aux conservateurs des misères évidentes, auxquelles il faut absolument un remède, et les conservateiu's n'ont pas de peine à démontrer aux novateurs qu'avec leur système il n'y aurait plus de société. Or, mieux vaut une société défectueuse qu'une société nulle.