‹ Pages choisies a l'usages des lycées et des écolesChapitre 4 sur 64 · LA NATURE HUMAINE · texte numérisé non relu

LA NATURE HUMAINE

Je crois avoir puisé dans rétnde comparée des littératures une idée beaucoup plus large de la nature humaine que celle qu'on se forme d'ordinaire. Sans doute il y a de l'universel et des éléments communs dans la nature humaine. Sans doute on peut dire qu'il n'y a qu'une psychologie, comme on peut dire qu'il n'y a qu'une littérature, puisque toutes les litté- Jç ratures vivent sur le même fond commun de sentiments et d'idées. Mais cet universel n'est pas où l'on pense, et c'est fausser la couleur des faits que d'appliciuer une théorie raide et inflexible à l'homme des différentes époques.

Ce qui est universel, ce sont les grandes divisions et les grands besoins de la nature; ce sont, si j'ose le dire, les casiers naturels, remplis successivement par ces formes diverses et variables, reUgion, poésie, morale, etc. A n'envisager que le passé de l'humanité, la religion, par exemple, semblerait essentielle à la nature humaine ; et pourtant la religion dans les

formes anciennes est destinée à disparaître. Ce qui restera, c'est la place qu'elle remplissait, le besoin auquel elle correspondait, et qui sera satisfait un jour par quelque autre chose analogue.

La morale elle-même, en attachant à ce mot l'acception complète et quasi évangélique que nous lui donnons, a-t-elle été une forme de tous les temps? Une analyse peu délicate, peu soucieuse de la différente physionomie des faits, pourrait l'affirmer. La vraie psychologie, qui prend soin de ne pas désigner par le même nom des faits de couleur différente quoique analogues, ne peut pas s'y décider. Le mot morale est-il applicable à la forme que revêtait l'idée du bien dans les vieilles civilisations arabe, hébraïque, chinoise, qu'il revêt encore chez les peuples sauvages, etc. ? Je ne fais pas ici une de ces objections banales, tant de fois répétées depuis Montaigne et Bayle, et où Ton cherche à établir par quelques divergences ou quelques équivoques que certains peuples ont manqué du sens moral. Je reconnais que le sens moral ou ses équivalents sont de l'essence de l'humanité ; mais je maintiens que c'est parler inexactement que d'appliquer la même dénomination à des faits si divers. Il y a dans l'humanité une faculté ou un besoin, une capacité, en un mot, qui est comblée de nos jours par la morale, et qui l'a toujours été et le sera toujours par quelque chose d'analogue. Je conçois de même pour l'avenir que le mot morale devienne impropre et soit remplacé par un autre. Pour mon usage particulier, j'y substitue de préférence le nom d'esthétique. En face

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d'une action, je me demande plutôt si elle est belle ou laide, que bonne ou mauvaise, et je crois avoir là un bon critérium ; car avec la simple morale qui fait Thonnête homme, on peut encore mener une assez mesquine vie. Quoi qu'il en soit, Timmuable ne doit être cherché que dans les divisions mêmes de la nature humaine, dans ses compartiments, si j'ose le dire, et non dans les formes qui s'y ajustent et peuvent se remplacer par des succédanés. C'est quelque chose d'analogue au fait des substitutions chimiques, où des corps analogues peuvent tour à tour remplir les mêmes cadres.

La Chine m'offre l'exemple le plus propre à éclaircir ce que je viens de dire. Il serait tout à fait inexact de dire que la Chine est ime nation sans morale, sans religion, sans mythologie, sans Dieu ; elle serait alors un monstre dans l'humanité, et pourtant il est certain que la Chine n'a ni morale, ni religion, ni mythologie, ni Dieu, au sens où nous Tentendons. La théologie et le surnaturel n'occupent aucune place dans Tesprit de ce peuple, et Confucius n'a fait que se conformer à l'esprit de sa natiu'e en détournant ses disciples de l'étude des choses divines. Tel est le vague des idées des Chinois sur la Divinité que, depuis saint François- Xavier, les missionnaires ont été dans le plus grand embarras pour trouver un terme chinois signifiant Dieu.

Une étude attentive des diverses zones affectives de l'espèce humaine révélerait partout non pas l'identité des éléments, mais la composition analogue, le

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même plan, la même disposition des parties, en proportions diverses. Tel élément, principal dans telle race, n'apparaît dans telle autre que rudimentaire. Le mythologisme, si dominant dans Tlnde, se montre à peine en Chine, et pourtant y est reconnaissable sm^ une échelle infiniment réduite. La philosophie, élément dominant des races indo^germaniques, semble complètement étrangère aux Sémites, et pourtant, en y regardsmit de près, on découvre aussi chez ces derniers non la chose même, mais le germe rudimentaire.

Au début de la carrière scientifique, on est porté à se figurer les lois du monde psychologique et physique comme des formules d'une rigueur absolue : mais le progrès de l'esprit scientifique ne tarde pas à modifier ce premier concept. L'individualisme apparaît partout : le genre et l'espèce se fondent presque sous l'analyse du naturaliste; chaque fait se montre comme sui generis ; le plus simple phénomène apparaît comme irréductible; l'ordre des choses réelles n'est plus qu'un vaste balancement de tendances produisant par leurs combinaisons infiniment variées des apparitions sans cesse diverses. La raison est la seule loi du monde ; il est aussi impossible de réduire en formules les lois des choses que de réduire à un nombre déterminé de schèmes les tours de l'orateur, que d'énumérer les préceptes sur lesquels l'homme moral dirige sa conduite vers le bien. « Sois beau, et alors fais à chaque instant ce que t'inspirera ton cœur, » voilà toute la morale. Toutes les autres rè-

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gles sont fautives et mensongères dans leur forme absolue. Les règles générales ne sont que des expédients mesquins pour suppléer à Fabsence du grand sens moral, qui suffit à lui seul pour révéler en toute occasion à l'homme ce qui est le plus beau. C'est vouloir suppléer par des instructions préparées d'avance à la spontanéité intime. La variété des cas déjoue sans cesse toutes les prévisions. Rien, rien ne remplace l'âme : aucun renseignement ne saurait suppléer chez l'homme à l'inspiration de sa nature.

Quand le scepticisme est devenu de mode, il ne suppose ni pénétration d'esprit ni finesse de critique, mais bien plutôt hébétude et incapacité de compreny^ dre le vrai. « Il est commode, dit Fichte, de couvrir du nom ronflant de scepticisme le manque d'intelligence. Il est agréable de faire passer aux yeux des hommes ce manque d'intelligence qui nous empêche de saisir la vérité pour une pénétration merveilleuse d'esprit, qui nous révèle des motifs de doute inconnus et inaccessibles au reste des hommes. » En se posant au delà de tout dogme, on peut à bon marché jouer l'homme avancé, qui a dépassé son siècle, et les sots, qui ne craignent rien tant que de paraître dupes, renchérissent sur ce ton facile. De même qu'au xvni« siècle il était de mode de ne pas croire à l'honneur des femmes, de même il n'est pas de provincial quelque peu leste qui, de nos jours, ne se fasse un genre de n'avoir aucune foi politique et de ne pas se laisser prendre à la probité des gouvernants. C'est une

manière de prendre sa revanche, et aussi de faire croire qu'il est initié aux hauts secrets.

L'honneur de la philosophie est d'avoir eu toujours pour ennemis les hommes frivoles et immoraux, qui, ne trouvant point en eux l'instinct des belles choses, déclarent hardiment que la nature humaine est laide et mauvaise, et embrassent avec une sorte de frénésie toute doctrine qui humilie l'homme et le tient fortement sous la dépendance.

n m'est impossible d'exprimer l'effet physiologique et psychologique que produit sur moi ce genre de parodie niaise devenu si fort à la mode en province depuis quelques années. C'est l'agacement, c'est l'irritation, c'est l'enfer. Il est si facile de tourner ainsi toute chose sérieuse et originale. Ah! barbares, oubliez-vous que nous avons eu Voltaire, et que nous pourrions encore vous jeter à la face le père Nicodéme, Abraham Chaumeix, Sabathier et Nonotte? Nous ne le faisons pas ; car vous nous avez dit que c'était déloyal. Mais pourquoi donc employer contre nous une arme que vous nous avez reprochée?

n est temps que tous les partis qui ont à cœur la vérité renoncent à ce moyen si peu scientifique. Il y a, je le sais, un rire philosophique, qui ne saurait être banni sans porter atteinte à la nature humaine ; c'est le rire des Grecs, qui aimaient à pleurer et à rire sur le même sujet, à voir la comédie après la tragédie, et souvent la parodie de la pièce môme h laquelle ils venaient d'assister. Mais la plaisanterie^ en matière scientifique, est toujours fausse ; car elle est

Texclusion de la haute critique. Rien n'est ridicule parmi les œuvres de rhumanité ; pour donner ce tour aux choses sérieuses, il faut les prendre par un côté étroit et négliger ce qu'U y a en elles de majestueux et de vrai. Voltaire se moque de la Bible, parce qu'il n'a pas le sens des œuvres primitives de l'esprit humain. Il se serait moqué de même des Védas, et aurait dû se moquer d'Homère. La plaisanterie oblige à n'envisager les choses que par leur grossière apparence; elle s'interdit les nuances délicates. Le premier pas dans la carrière philosophique est de se cuirasser contre le ridicule. Si Ton s'assujetit à la tyrannie des rieurs A^lgaires, si Ton tient compte de leurs fadaises, Ton se défend toute beauté morale, toute haute aspiration, toute élévation de caractère; car tout cela peut être ridiculisé. Le rieur a l'immense avantage d'être dispensé de fournir ses preuves : il peut, selon son humeur, déverser le ridicule sur ce qui lui plaît, et cela sans appel, dans les pays du moins où, comme en France, sa tyrannie est acceptée pour une autorité légitime. Les seules choses qui échappent au ridicule sont les choses médiocres et vulgaires, en sorte que celui qui a la faiblesse de s'interdire tout ce qui peut y prêter, s'interdit par là même tout ce qui est élevé. Les siècles de réflexion sont exposés à voir les plus nobles sentiments et les états les plus sublimes de l'âme contrefaits par de sots plagiaires, dont le ridicule retombe parfois sur les types qu'iÊ prétendent imiter. Il faut un certain courage pour résister à la réaction que ces fats provoquent chez les esprits

droits. C'est trop de condescendance que de se résigner à la vulgarité bourgeoise, parce qu'en poursuivant un type élevé, on risque de ressembler aux grands hommes manques et aux aspirants malheureux du génie. On peut regretter le temps où le grand homme se formait sans y penser et sans se regarder lui-même ; mais les déportements ridicules de quelques faibles têtes ne sauraient faire condamner la volonté réfléchie et délibérée de viser à quelque chose de grand et de beau. Les faux René et les faux Werther ne doivent pas faire condamner les Werther et les René sincères. Combien d'âmes timides et pudiques la crainte de leur ressembler a reculées du beau! Vive le penseur olympien qui, poursuivant en toute chose la vérité critique, n'a pas besoin de se faire rêveur pour échapper à la platitude de la vie bourgeoise, ni de se faire bourgeois pour éviter le ridicule des rêveurs.

Tout est également risible, tout porte également sur une appréciation, et s'il y a quelque chose de sérieux, c'est le penseur critique, qui se pose dans Tobjectivité des choses : car les choses sont sérieuses. Qui n'a senti, en face d'une fleur qui s'épanouit, d'un ruisseau qui murmure, d'un oiseau qui veille sur sa couvée, d'un rocher au milieu de la mer, que cela est sincère et vrai? Qui n'a senti, à certains moments de calme, que. les doutes qu'on élève sur la moralité humaine ne sont que façons de s'agacer soi-même, de chercher au delà de la raison ce qui est en deçà, et de se placer dans une fausse hypothèse,pour le plai-

sir de se torturer? Le scepticisme seul a le droit de rire, car il n'a pas à craindre les représailles. Par quoi le prendrait-on, puisqu'il rit le premier de toutes choses? Mais comment un croyant qui se moque d'un autre croyant ne voit-il pas qu'il s'expose, par ce qu'il croit, au même ridicule? Laissons donc à la négation et à la frivolité le triste privilège d'être inattaquable, etgloriiions-nous de prêter, par notre conviction et notre sérieux, au rire des sceptiques.

L'extrême réflexion amène ainsi fatalement une sorte d'affadissement et de scepticisme léger, qui serait la mort de l'humanité, si elle y trempait tout entière. De tous les états intellectuels, c'est le plus dangereux et le plus incurable. Ceux qui en sont atteints n'ont qu'à mourir. Comment en sortiraient-ils, en effet, ces misérables qui doutent du sérieux, et qui, à chaque effort qu'ils feraient pour sortir de cette paralysie intellectuelle, seraient arrêtés par l'arrière-pensée qu'eux aussi vont se mettre au nombre de ces badauds dont ils ont ri jadis? On ne guérit pas du raffinement. Mais l'humanité a des procédés de rajeunissement et d'oubli impossibles aux individus. Des générations jeunes et vives, et parfois des races nouvelles viennent sans cesse lui donner de la sève, et d'ailleurs ce mal, par sa nature même, ne saurait durer plus de quelques années comme mal social. Car, son essence étant de prendre les choses par des points de vue tout arbitraires, ceux qui viennent les seconds ne se croient pas obligés par les vues des premiers ; au contraire, tout ce qui est conventionnel provoque une

réaction en sens contraire : il est impossible qu'une mode soit durable.

Les rieurs ne régneront jamais. Le jour n*est pas loin où tous ces prétendus délicats se trouveront si nuls devant l'immensité des événements, si incapables de produire, qu'ils tomberont comme une bourse vide. L'éternel seul a du prix ; or ces frivoles ne s'attachent qu'aux floraisons successives, sachant bien qu'ils passeront comme elles. Semblables aux estomacs usés qui se dégoûtent vite et pour lesquels il faut tenter de nouvelles combinaisons culinaires, ils attachent tout leur intérêt à la succession des manières qui toutes les dix années se supplantent les unes les autres^ Littérature d'épicuriens, bien faite pour plaire à une classe riche et sans idéal, mais qui ne sera jamais celle du peuple : car le peuple est franc, fort et vrai; littérature au petit pied, renonçant de gaieté de cœur à la grande manière de traiter la nature humaine, où tout consiste en un certain mirage de pensées et d'arrière-pensées : nulle assise, un miroitement continuel. Il ne s'agit plus de vérité, mais de bon ton.

Nous rejetons également le scepticisme frivole et le dogmatisme scolastique : nous sommes dogmatiques critiques. Nous croyons à la vérité, bien que nous ne prétendions pas posséder la vérité absolue. Nous ne voulons pas enfermer à jamais l'humanité dans nos formules; mais nous sommes religieux, en ce sens que nous nous attachons fermement à la croyance du présent et que nous sommes prêts à souffrir pour elle en vue de l'avenir. L'enthousiasme et la critique sont

loin de s'exclure. Nous ne nous imposons pas à l'avenir, pas plus que nous n'acceptons sans contrôle rhéritage dupasse. Nous aspirons à cette haute impartialité philosophique, qui ne s'attache exclusivement à aucun parti, non parce qu'elle leur est indifférente mais parce qu'elle voit dans chacun d'eux une part de vérité à côté d'une part d'erreur ; qui n'a pour personne ni exclusion, ni haine, parce qu'elle voit la nécessité de tous ces groupements divers et le droit qu'a chacun d'eux, en vertu de la vérité qu'il possède, de faire son apparition dans le monde. L'erreur n'est pas sympathique à Thomme; une erreur dangereuse est une contradiction comme une vérité dangereuse. Le raisonnement de Gamaliel est invincible. Si une doctrine est vraie, il ne faut pas la craindre; si elle est fausse, encore moins, car elle tombera d'elle-même. Ceux qui parlent de doctrines dangereuses devraient toujours ajouter dangereuses pour moi, Cabet n*a, j'en suis sûr, provoqué la colère de personne. L'erreur pure ne provoquerait dans la nature humaine, qui après tout est bien faite, que le dégoût ou le sentiment du ridicule.

(Fragment de l'acte IV de VEAU DE JOUVENCE) Le laboratoire de Prospère.

PROSPERO, sous LE NOM D'ARNAUD, HILARIUS, GOTESGALC.

HILARIUS

Qui jamais aurait cru que le pape lui-même se ferait notre protecteur et nous doimerait dans son propre palais ce laboratoire grand et commode, où vous allez enfin avoir les moyens de perfectionner vos découvertes ?

PROSPERO

Oui; depuis que j*ai quitté ma retraite de Pavie, je suis comme l'apode qui ne peut pondre ni couver, faute de pieds pour poser à terre. On ne fait pas de découvertes à Fauberge ni sur les grandes routes. Les trois fois où, dans ces derniers temps, j'ai vu Téclair

% du buisson ardent, c'a été comme par hasard, à la dérobée. Une fois, c'était dans une hôtellerie de Catalogne : à la vue de la flamme, mes hôtes faillirent m'assommer; l'autre fois, c'était chez des moines, qui me prirent pour un démoniaque; une troisième fois, je produisis l'extrait de vie en compagnie d'une bande d'étudiants vivant de leur mandoline. Ils burent tout le godet que j'avais rempli ; deux en moururent.

HILARIUS

Gomment se fait-il que toi, qui as su faire voir à tant d'autres des choses merveilleuses, aies été le seul à ne point les voir?

PROSPERO

Il convenait que je fusse sobre dans la salle du festin que je présidais.

HILARIUS

Votre eau est assurément la découverte la plus étonnante qu'on ait jamais faite. Une force énorme entre avec vous dans l'atelier humain. Vous méprisez avec raison le vulgaire qui, incapable de comprendre la grandeur réelle de votre découverte, vous prête des chimères et transforme en recettes de bonne femme vos plus étonnants procédés.

PROSPERO

Ces chimères me perdront; mais nul n'est maître de sa renommée. Elle court devant vous, se fait sans vous.

Peu m'importe. Je me survivrai en vous, mes disciples fidèles. Mes vérités sont de l'ordre de celles qui ne périssent pas. Quiconque voudra refaire mes expériences arrivera au même résultat que moi. L'ordre d'investigation que j'ai ouvert peut être élargi indéfiniment. La distillation, que nous avons créée, amènera des analyses plus intimes encore. L'apparente variété de la matière sera ramenée à Tunité. On fera mieux alors que faire de For, insipide rêve de ceux qui ne conçoivent la science que comme un moyen de satisfaire leurs penchants grossiers. Les sots ! ils ne voient pas que changer tout en plomb serait la même chose que changer tout en or. Pour moi, j'aimerais autant savoir faire l'un que l'autre. Mais j'aimerais encore mieux savoir faire de la lumière avec de la boue, de Tesprit avec la matière. On y viendra ; on comprendra la vie, et sans pouvoir modifier ce qu'elle a d'essentiellement fragile, on rectifiera les voies souvent inutilement compliquées de la nature ; on corrigera des abus, restes d'un développement historique, que l'instinct n'a pas eu de motifs suffisants pour réformer. Une plus haute raison gouvernera le monde ; peut-être même un peu de justice finira par y pénétrer. On corrigera, du moins en détail, ce qu'il y a d'inique et de cruel dans les partis pris généraux de la création.

GOTESCALC.

Nos maîtres d'école de Poméranie nous disent, au contraire, que l'homme doit souffrir, que le grand crime est de vouloir faire les choses autrement que

Dieu ne les a faites. La réforme du monde n'est-elle pas la grande hérésie? Si le monde, comme le révent les réformateurs, était mieux que le monde tel qu'il existe. Dieu Teût fait tout d'abord ainsi. On ne commande pas à Dieu ; on ne guérit pas malgré lui, on ne s'enrichit pas malgré lui.

PROSPERO

Réformons toujours. Si, comme le veulent vos docteurs, le mal incorrigible est la dernière part de Dieu dans la nature, cette part sera toujours assez large.

HILARIUS

Ainsi la légendre populaire, en vous prêtant des miracles, ne fait en somme que matérialiser vos inspi-^ rations, donner une forme grossière à vos idées.

PROSPERO

Sans contredit. Parla science, l'homme ne prolongera pas considérablement le nombre de ses années ;. mais, en quarante ans, il vivra cent fois plus qu'autrefois en quatre-vingts. Il mourra dignement, au moment qu'il aura fixé. Dans chaque ville, de nombreux petits palais, ornés de rubans et de fleurs, offriront à l'homme épuisé ce que l'État lui doit avant tout, le; moyen de se procurer une mort douce, accompagnée de sensations exquises. Ceux qui souffriront alors^ ce sera parce qu'Us y auront consenti. L'homme saura le monde, il pénétrera le ciel. Cela vaudra mieux que de ressusciter pour deux jours, et, quelque doux

qu'il fût de voir en rêve ceux qu'on a aimés, il y aura, dans la communauté d'une grande himianité éclairée, tant de paix et de joie, que tout amour particulier sera sacrifié, comme un égoïsme blâmable, à l'amour de l'ensemble.

HILARIUS

Ne comptez-vous pas, d'ailleurs, sur le progrès politique et social ?

PROSPERO

C'est la science qui fait le progrès social, et non le progrès social qui fait la science. La science no demande à la société que de lui laisser les conditions nécessaires à sa vie et de produire un nombre suffisant d'esprits capables de la comprendre. Certes la science, absolument parlant, pourrait se passer d'être comprise; car elle est. Les œuvres d'Archimède, d'Euclide, ont dormi mille ans dans les manuscrits, sans que personne les comprît. Mais cela est fort dangereux, ôt c'est merveille que ces découvertes admirables de la science n'aient pas disparu de la tradition de l'humanité. Il faut tâcher que cela n'arrive plus. Le monde est gouverné presque tout entier par la brutaUté. Les paysans indépendants de Schwitz et de Claris ne sont guère plus éclairés que les seigneurs. Les empereurs et les rois pourraient plus pour nous; car ils représentent un principe supérieur au canton et àr la seigneurie féodale. Ah ! si les républiques italiennes voulaient I... Mais elles comprennent peu la science; elles ne vont que jusqu'à l'art. Usons donc de notre

pape, tandis qu'il est malade et qu'il fonde sur mon eau de vie des espérances illimitées. Il accomplit une bonne œuvre, après tout, cet excellent pape. Il force de bons rustiques à faire notre part de travail pendant que nous spéculons. Rien n'est assurément plus légitime. Rappelez-vous ce saint dont un ange laboure le champ, afin qu'il n'ait pas à interrompre sa prière. La prière, ou, pour mieux dire, la spéculation rationnelle, est le but du monde ; le travail matériel est le serf du travail spirituel. Tout doit aider celui qui prie, c'està-dire qui pense. Les démocrates, qui n'admettent pas la subordination des individus à l'œuvre générale, trouvent cela monstrueux, et, quand le sage et libéral Galiban ne sera plus, je ne sais pas bien ce qui arrivera.

LÉDUCATION DU PEUPLE

Ennoblissement et émancipation de tous les hommes par Faction civilisatrice de la société, tel est le devoir le plus pressant du gouvernement dans la situation présente. Tout ce que Ton fait sans cela est inutile ou prématuré. On parle sans cesse de liberté, de droit de réunion, de droit d'association. Rien de mieux, si les intelligences étaient dans Tétat normal; mais jusquelà rien de plus frivole. Des imbéciles ou des ignorants auront beau se réunir, il ne sortira rien de bon de leur réunion. Les sectaires et les hommes de parti s'imaginent que la compression seule empêche leurs idées de parvenir, et s'irritent contre cette compression. Ils se trompent. Ce n'est pas le mauvais vouloir des gou- A^ernements qui étouffe leurs idées ; c'est que leurs idées ne sont pas mûres ; de même que ce n'est pas la force des gouvernements absolus mais la dépression des sujets qui maintient les peuples dans l'assujettissement. Pensez-vous donc que, s'ils étaient mûrs

pour la liberté, ils ne se la feraient pas à Theure même?

La liberté de tout dire suppose que ceux à qui Ton s'adresse ont l'intelligence et le discernement nécessaires pour faire la critique de ce qu'on leur dit, l'accepter s'il est bon, le rejeter s'il est mauvais. S'il y avait une classe légalement définissable de gens qui ne pussent faire ce discernement, il faudrait surveiller ce qu'on leur dit; car la liberté n'est tolérable qu'avec le grand correctif du bon sens public, qui fait justice des erreurs. C'est pour cela que la liberté de l'enseignement est une absurdité, au point de vue de Tenfant. Car l'enfant, acceptant ce qu'on lui dit sans pouvoir en faire la critique, prenant son maître non comme un homme qui dit son avis à ses semblables afin que ceuxci l'examinent, mais comme une autorité, il est évident qu'une surveillance doit être exercée sur ce qu'on lui enseigne et qu'une autre liberté doit être substituée h la sienne pour opérer le discernement. Comme il est impossible de tracer des catégories entre les adultes, la liberté devient, en ce qui les concerne, le seul parti possible. Mais il est certain qu'avant l'éducation du peuple toutes les libertés sont dangereuses et exigent des restrictions. En effet, dans les questions relatives h la liberté d'exprimer sa pensée, il ne faut pas seulement considérer le droit qu'a celui qui parle, droit qui est naturel et n'est limité que par le droit d'autrui, mais encore la position de celui qui écoute, lequel n'ayant pas toujours le discernement nécessaire est comme placé sous la tutelle de l'État. C'est au point de vue de

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