LE CATHOLICISME
A Dieu ne plaise que je semble jamais méconnaître la grandeur du catholicisme et la part qui lui revient dans la lutte que soutient notre pauvre espèce contre les ténèbres et le mal! Que de bien jaillit encore au sein des eauxtroublées de cette fontaine intarissable, où l'humanité a bu si longtemps la vie et la mort î Même en cet âge de décadence, et malgré des fautes poussées à Textrême avec une obstination sans égale, le cathoUcisme donne des preuves d'une étonnante vigueur. Quelle fécondité dans son apostolat de charité ! Que d'âmes excellentes parmi ces fidèles qui ne puisent à ses mamelles que le lait et le miel, laissant à d'autres l'absinthe et le fiel ! Comme, à la vue de ces tentes rangées dans la plaine, et au milieu desquelles se promène encore Jéhovah, on est tenté, avec le prophète infidèle, de bénir celui qu'on voulait maudire et de s'écrier : « Que tes pavillons sont beaux! que tes demeures sont charmantes ! » Malgré les limites obligées que le catholicisme pose à certains côtés
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du développement intellectuel, combien d'esprits, qui sans les fondations religieuses seraient restés ensevelis dans la vulgarité ou Tignorance, lui doivent leur éveil! Où trouver quelque chose de plus vénérable que Saint-Sulpice, cette image vivante des anciennes mœurs, cette école de conscience et de vertu, où Ton donne la main à François de Sales, à Vincent de Paul, à Fénelon? Même dans cette association, parfois un peu niaise, entre le catholicisme et les débris de la \ieille société française, dans ce néo-catholicisme souvent affadi, que de distinction encore! quelle atmosphère pure et honnête ! quel effort naïf vers le bien ! Ah ! gardons-nous de croire que Dieu a quitté pour toujours cette vieille ÉgUse. Elle rajeunira comme Taigle, elle reverdira comme le palmier; mais il faut que le feu l'épure, que ses appuis terrestres se brisent, qu'elle se repente d'avoir trop espéré en la terre, qu'elle efface de son orgueilleuse basihque : Christus régnât j Christus imperat, qu'elle ne se croie pas humiliée quand elle occupera dans le monde une position ■qui ne sera grande qu'aux yeux de l'esprit.
La manie furieuse de Néron était arrivée à son paroxysme. C'était la plus horrible aventure que le monde eût jamais courue. L'absolue nécessité des temps avait tout livré à un seul, à l'héritier du grand nom légendaire de César ; un autre régime était impossible, et les provinces, d'ordinaire, se trouvaient assez bien de celui-ci; mais il recelait un immense danger. Quand le césar perdait l'esprit, quand toutes les artères de sa pauvre tête, troublée par un pouvoir inouï, éclataient en même temps, alors c'étaient des folies sans nom. On était livré à un monstre. Nul moyen de le chasser; sa garde, composée de Germains, qui avait tout à perdre s'il tombait, s'acharnait autour de lui; la bête acculée se baugeait et se défendait avec rage. Pour Néron, ce fut quelque chose à la fois d'épouvantable et de grotesque, de grandiose et d'ab^ surde. Comme le césar était fort lettré, sa folie fut principalement littéraire. Les rêves de tous les siècles, tous les poèmes, toutes les légendes, Bacchus et Sar*
danapale, Ninus et Priam, Troie et Babylone, Homère et la fade poétique du temps, ballotaient comme un chaos dans un pauvre cerveau d'artiste médiocre, mais très convaincu, à qui le hasard avait confié le pouvoir de réaliser toutes ses chimères. jQif on se figure un~pèrs(:)nnage" de mardi gras, un mélange de fou, de jocrisse et d'acteur, revêtu de la toute-puissance et chargé de gouverner le monde. Il n'avait pas la noire méchanceté de Domitien, l'amour du mal pour le mal ; ce n'était pas non plus un extravagant comme Caligula ; c'était un romantique consciencieux, un empereur d'opéra, un mélomane tremb lant d ev ant le parterre et le faisant tremblerJLe gouvernement étant la chose pratique par excellence, le romantisme y est tout à fait déplacé. Le romantisme est chez lui dans le domaine de l'art ; mais l'action est l'inverse de l'art. En ce qui touche à l'éducation d'un prince surtout, le romantisme est funeste. Sénéque, sous ce rapport, fît bien plus de mal à son élève, par soi mauvais goût littéraire, que de bien par sa belle philol- Sophie. C'était un grand esprit, un talent hors dehgne, et un homme au fond respectable, malgré plus d'une tache, mais tout gâté par la déclamation et la vanité littéraire, incapable de sentir et de raisonner sans pi j rases. A force d'exercer son élève à exprimer des cliûses qu'il ne pensait pas, à composer d'avance des mots sublimes, il en fit un comédien jaloux, un rhéteur méchant, disant des paroles d'humanité quand il était sûr qu'on l'écoutait. Le vieux pédagogue voyait avec profondeur le mal de son temps, celui de
son élève et le sien propre, quand il s'écriait dans ses moments de sincérité : Literarum tntemperantia laboramns.
Ces ridicules parurent d'abord chez Néron assez inofîensifs ; le singe s'observa quelque temps et garda la pose qu'on lui avait apprise. La cruauté ne se déclara chez lui qu'après la morl d'Agrippine ; elle l'envahit bien vite tout entier. Chaque année maintenant est marquée par ses crimes : Burrhus n'est plus, et tout le monde croit que Néron l'a tué; Octavie a quitté la terre abreuvée de honte; Sénèque est dans la retraite, attendant son arrêt à chaque heure, ne rêvant que tortures, endurcissant sa pensée à la méditation des supplices, s'évertuant à prouver que la mort est une délivrance. Tigellin maître de tout, la saturnale est complète. Néron proclame chaque jour que l'art seul doit être tenu pour chose sérieuse, que toute vertu est un mensonge, que le galant homme est celui qui est franc et avoue sa complète impudeur, que le grand homme est celui qui sait abuser de tout, tout perdre, tout dépenser. Un homme vertueux est pour lui un hypocrite, un séditieux, un personnage dangereux et surtout un rival; quand il découvre quelque horrible bassesse qui donne raison à ses théories, il éprouve un accès de joie. Les dangers politiques de l'enflure et de ce faux esprit d'émulation, qui fut dès l'origine le ver rongeur de la culture latine, se dévoilaient. Le cabotin avait réussi à se donner droit de vie et de mort sur son auditoire ; le dilettante menaçait les gens de la torture s'ils
n'admiraient ses vers. Un monomane grisé par la gloriole littéraire, qui tourne les belles maximes qu'on lui a fait apprendre en plaisanteries de cannibale, un gamin féroce visant aux applaudissements des turlupins jle carrefour, voilà le maître que l'empire subi ssait J On n'avait pas encore vu de pareille extravagance, ti^s despotes de l'Orient, terribles et graves, n'eurent point de ces fous rires, de ces débauches d'esthétique^erverse. La foHe de Caligula avait été courte ; ce fut un accès, et puis Caligula était surtout un bouffon; il avait vraiment de l'esprit; au contraire, la folie de celui-ci, d'or dinair e niaise, était parfois épouvantablement tragique][Ge qu'il y avait de plus horrible était de le voir, par manière de déclamation, jouer avec ses remords, en faire des matières de vers. De cet air mélodramatique qui n'appartenait qu'à lui, il se disait tourmenté par les Furies, citait des vers grecs sur les parricides. ^ Un dieu railleur paraissait l'avoir créé pour se donner l'horrible charivari d'une nature humaine où tous les ressorts grinceraient, le spectre obscène d'un monde épileptique, comme doit être une sarabande des singes du Congo ou une orgie sanglante d'un roi du Dahomey.
A son exemple, tout le monde semblait pris devertige. Il s'était formé une compagnie d'odieux espiègles, qu'on appelait les « chevahers d'Auguste »,. ayant pour occupation d'applaudir les folies du césar,, d'inventer pour lui des farces de rôdeurs de nuit. Nous verrons bientôt un empereur sortir de cette école. Un déluge d'imaginations de mauvais goût, de platitudes^
de mots prétendus comiques, un argot nauséabond, analogue à Tesprit de nos plus petits journaux, s'abattirent sur Rome et y firent la mode. Caligula avait déjà créé ce genre funeste d'histrion impérial. Néron le prit hautement pour modèle. Ce ne fut pas assez pour lui de conduire des chars dans le cirque, de s'égosiller en public, de faire des tournées de chanteur en province ; on le vit pécher avec des filets d'or, qu'il tirait avec des cordes de pourpre, dresser luimême ses claqueurs, mener de faux triomphes, se décerner toutes les couronnes de la Grèce antique, organiser des fêtes inouïes, jouer au théâtre des rôles sans nom.
La cause de ces aberrations était le mauvais goût du siècle, et l'importance déplacée qu'on accordait à un art déclamatoire, visant à l'énorme, ne rêvant que monstruosités. En tout, ce qui dominait, c'était le manque de sincérité, un genre fade comme celui des tragédies de Sénèque, l'habileté à peindre des sentiments non sentis, l'art de parler en homme vertueux sans l'être. Le gigantesque passait pour grand; l'esthétique était tout à fait dévoyée : c'était le temps des statues colossales, de cet art matérialiste, théâtral et faussement pathétique, dont le chef-d'œuvre est le Laocoon, admirable statue assurément, mais dont la pose est trop celle d'un premier ténor chantant son canticum^ et où toute l'émotion est tirée de la douleur du corps. On ne se contentait plus de la douleur toute morale des Niobides, rayonnante de beauté; on voulait l'image de la torture physique; on s'y
complaisait, comme le xvii* siècle dans un marbre de Puget. Les sens étaient usés; des ressources grossières, que les Grecs s'étaient à peine permises dans leurs représentations les plus populaires, devenaient l'élément essentiel de l'art. Le peuple était, à la lettre, affolé de spectacles, non de spectacles sérieux, de tragédies épurantes, mais de scènes à effet, de fantasmagories. Un goût ignoble de « tableaux vivants » s'était répandu. On ne se contentait plus de jouir en imagination des récits exquis des poètes ; on voulait voir les mythes représentés en chair, dans ce qu'ils avaient de plus féroce ou de plus obscène ; on s'extasiait devant les groupes, les attitudes des acteurs; on y cherchait des effets de statuaire. Les applaudissements de cinquante mille personnes, réunies dans une cuve immense, s'échauffant réciproquement, étaient chose si enivrante, que le souverain lui-même en venait à porter envie au cocher, au chanteur, à l'acteur ; la gloire du théâtre passait pour la première de toutes. Pas un seul des empereurs dont la tête eut quelque partie faible ne sut résister à la tentation de oueilUr.les couronnes de ces tristes jeux. CaHgula y avait laissé le peu de raison qu'il eut en partage ; il passait la journée au théâtre à s'amuser avec les oisifs; plus tard, Commode, Caracalla disputeront à Néron sur ce point la palme de la folie. On fut obligé défaire des lois pour défendre aux sénateurs et aux chevaliers de descendre dans l'arène, de lutter conmie gladiateurs, ou de se battre contre les bêtes. Le cirque était devenu le .centre de la vie ; le reste du monde ne
semblait fait que pour les plaisirs de Rome. C'étaient sans cesse de nouvelles inventions plus étranges le& unes que les autres, conçues et ordonnées par le chorège souverain. Le peuple allait de fête en fête, ne parlant que delà dernière journée, attendant celle qu'on lui promettait et finissait par être très attaché au prince qui faisait ainsi de sa vie une bacchanale sans fin. La popularité que Néron obtint par ces honteux moyens ne saurait être mise en doute ; elle suffit pour qu'après sa mort Othon ait pu arriver à Tempire en relevant son souvenir, en l'imitant, en rappelant que lui-même avait été Tun des mignons de sa coterie.
On ne peut pas dire précisément que le malheureux manquât de cœur, ni de tout sentiment du bien et du beau. Loin d'être incapable d'amitié, il se montrait souvent bon camarade, et c'était là justement ce qui le rendait cruel ; il voulait être aimé et admiré pour lui-même, et s'irritait contre ceux qui n'avaient pas envers lui ces sentiments. Sa nature était jalouse, susceptible, et les petites trahisons le mettaient hors de lui. Presque toutes ses vengeances s'exercèrent sur des personnes qu'il avait admises dans son cercle intime (Lucain, Vestinus), mais qui abusèrent de la familiarité qu'il encourageait pour le percer de leurs railleries : car il sentait ses ridicules et craignait qu'on ne les vît.
Quoique d'un talent médiocre, il avait des parties de l'âme d'un artiste : il peignait bien, sculptait bien ; ses vers étaient bons, nonobstant une certaine emphase d'écolier, et, malgré tout ce que l'on put dire.
il les faisait lui-même; Suétone vit ses brouillons autographes couverts de ratures. Il comprit le premier l'admirable paysage de Subiaco et s'y fit une délicieuse résidence d'été. Son esprit, dans l'observation des choses naturelles, était juste et curieux ; il avait le goût des expériences, des nouvelles inventions, des choses ingénieuses; il voulait savoir les causes, et démêla très bien le charlatanisme des sciences prétendues magiques, ainsi que le néant de toutes les religions de son temps. Le biographe que nous citions tout à l'heure nous a conservé le récit de la manière dont s'éveilla en lui la vocation de chanteur. Il dut son initiation au cithariste le plus renommé du siècle, à Terpnos. On le vit passer des nuits entières assis à côté du musicien, étudiant son jeu, perdu dans ce qu'il entendait, suspendu, haletant, enivré, respirant avidement l'air d'un autre monde qui s'ouvrait devant lui au contact d'un grand artiste. Ce fut là aussi l'origine de son dégoût pour les Romains, en général faibles connaisseurs, et de sa préférence pour les Grecs, selon lui seuls capables de l'apprécier, et pour les Orientaux, qui l'applaudissaient atout rompre. Dès lors, il n'admit plus d'autre gloire que celle de l'art; une nouvelle vie se révélait à lui; l'empereur s'oublia; nier son talent fut le crime d'État par excellence ; les ennemis de Rome furent ceux qui ne l'admiraient pas.
Son affectation d'être en tout le chef de la mode était sûrement ridicule. Cependant il faut dire qu'il y avait en cela plus de politique qu'on ne pense. Le
premier devoir du césar (vu la bassesse des temps) était d'occuper le peuple. Le souverain était avant tout un grand organisateur de fêtes ; l'amuseur en chef devait être amené à payer de sa personne. Beaucoup desénormités qu'on reprochait à Néron n'avaient toute leur gravité qu'au point de vue des mœurs romaines et de la sévère tenue à laquelle on avait été habitué jusque-là. Ce monde viril était révolté devoir l'empereur donner audience au Sénat en robe de chambre brodée, passer des revues dans un négligé insupportable, sans ceinture, avec une sorte de foulard autour du cou, pour la conservation de sa voix. Les vrais Romains s'indignaient avec raison de l'introduction des habitudes de l'Orient. Mais il était inévitable que la civilisation la plus vieille et la plus usée domptât par sa corruption la plus jeune. Déjà Cléopâtre et Antoine avaient rêvé un empire oriental. On suggérait à Néron lui-même une royauté du même genre ; réduit aux abois, il songera à demander la préfecturede l'Egypte. D'Auguste à Constantin, chaque année représente un progrès dans les conquêtes de la partie de l'empire qui parlait grec sur la partie qui parlait latin.
MARC-AURÉLE
C'est la gloire des souverains que deux modèles de vertu irréprochable se trouvent dans leurs rangs, et que les plus belles leçons de patience et de détachement soient venues d'une condition qu'on suppose volontiers Uvrée à toutes les séductions du plaisir et de la vanité. Le trône aide parfois à la vertu; certainement Marc-Aurèle n'a été ce qu'il fut que parce qu'il a exercé le pouvoir suprême. Il est des facultés que cette position exceptionnelle met seule en exercice, des côtés de la réalité qu'elle fait mieux voir. Désavantageuse pour la gloire, puisque le souverain, serviteur de tous, ne peut laisser son originalité propre s'épanouir librement, une telle situation, quand on y apporte une âme élevée, est très favorable au développement du genre particulier de talent qui constitue le moraliste. Le souverain vraiment digne de ce nom observe l'humanité de haut et d'une manière très complète. Son point de vue est à peu près celui de l'historien philosophe ; ce qui résulte de ces
•^ups d'œil d'ensemble jetés sur notre pauvre espèce.
c'estun sentiment doux, mêlé de résignation, de pitié, d'espérance. La froideur de l'artiste ne peut appartenir au souverain. La condition de Tart, c'est la liberté; or le souverain, assujetti qu'il est aux préjugés de la société moyenne, est le moins libre des hommes. Il n'a pas droit sur ses opinions; à peine a-t-il droit sur ses goûts. Un Goethe couronné ne pourrait pas professer ce royal dédain des idées bourgeoises, cette haute indifférence pour les résultats pratiques, qui sont le trait essentiel de l'artiste ; mais on peut se figurer Tâme du bon souverain comme celle d'un Goethe attendri, d'un Goethe converti au bien, arrivé à voir qu'il y a quelque chose de plus grand que l'art, amené à l'estime des hommes par la noblesse habituelle de ses pensées et par le sentiment de sa propre bonté.
Tels furent, à la tête du plus grand empire qui ait jamais existé, ces deux admirables souverains, Antonin le Pieux et Marc-Aurèle. L'histoire n'a offert qu'un autre exemple de cette hérédité de la sagesse sur le trône, en la pei'sonne des trois grands empereurs mongols Baber, Humaïoun, Akbar, dont le dernier présente avec Marc-Aurèle des traits si frappants de ressemblance. Le salutaire principe de l'adoption avait fait de la cour impériale, au u' siècle, une vraie pépinière de vertu. Le noble et habile Nerva, en posant ce principe, assura le bonheur du genre humain pendant près de cent ans, et donna au monde le plus beau siècle de progrès dont la mémoire ait été conservée.
C'est Marc-Aurèle lui-même qui nous a tracé, dans
le premier livre de ses Pensées ^ cet arrière-plan admirable, où se meuvent, dans une lumière céleste, les nobles et pures figures de son père, de sa mère, de son aïeul, de ses maîtres. Grâce à lui, nous pouvons comprendre ce que les vieilles familles romaines, qui avaient vu le règne des mauvais empereurs, gardaient encore d'honnêteté, de dignité, de droiture, d'esprit civil et, si j'ose le dire, républicain. On y vivait dans l'admiration de Gaton, de Brutus, de Thraséa et des grands stoïciens dont l'âme n'avait pas plié sous la tyrannie. Le règne de Domitien y était abhorré. Les sages qui l'avaient traversé sans flJchir étaient honorés comme des héros. L'avènement des Antonins ne fut que l'arrivée au pouvoir de la société dont Tacite nous a transmis les justes colères, société de sages formée par la Ugue de tous ceux qu'avait révoltés le despotisme des premiers Gésars. Ni le faste puéril des royautés orientales, fondées sur la bassesse et la stupidité des hommes, ni l'orgueil pédantesque des royautés du moyen âge, fondées sur un sentiment exagéré de Thérédité et sur la foi naïve des races germaniques dans les droits du sang, ne peuvent nous donner une idée de cette souveraineté toute républicaine de Nerva, de Trajan, d'Adrien, d'Antonin, de Marc-Aurèle. Rien du prince héréditaire ou par droit divin; rien non plus du chef mihtaire : c'était une sorte de grande magistrature civile, sans rien qui ressemblât à une cour, ni qui enlevât à l'empereur le caractère d'un particulier. Marc- Aurèle, notamment, ne fut ni peu ni beaucoup un roi
dans le sens propre du mot ; sa fortune était immense, mais toute patrimoniale; son aversion pour « les Césars », qu'il envisage comme des espèces de Sardanapales, magnifiques, débauchés et cruels, éclate à chaque instant. La civilité de ses mœurs était extrême; il rendit au Sénat toute son ancienne importance; quand il était à Rome, il ne manquait jamais une séance, et ne quittait sa place que quand le consul avait prononcé la formule : Nitdl vos moramur, Patres conscripti.
' La souveraineté, ainsi possédée en commun par un groupe d'hommes d'élite, lesquels se la léguaient ou se la partageaient selon les besoins du moment, perdit une partie de cet attrait qui la rend si dangereuse. On arriva au trône sans l'avoir brigué, mais aussi sans le devoir à sa naissance ni à une sorte de droit abstrait ; on y arriva désabusé, ennuyé des hommes, préparé de longue main. L'empire fut un fardeau, qu'on accepta à son heure, sans que l'on songeât à devancer cette heure. Marc-Aurèle y fut désigné si jeune, que l'idée de régner n'eut guère chez lui de commencement et n'exerça pas sur son esprit un moment de séduction. A huit ans, quand il était déjà prœsul des prêtres saliens, Adrien remarqua ce doux enfant triste et l'aima pour son bon naturel, sa docilité, son incapacité de mentir. A dix-huit ans, l'empire lui était assuré. Il Tattendit patiemment durant vingt-deux années. Le soir où Antonin, se sentant mourir, ût porter dans la chambre de son héritier la statue de la Fortune, il n'y eut pour celui-ci ni sur-
prise ni joie. Il était depuis longtemps blasé sur toutes les joies sans les avoir goûtées ; il en avait vu, par la profondeur de sa philosophie, l'absolue vanité.
Sa jeunesse avait été calme et douce, partagée entre les plaisirs de la vie à la campagne, les exercices de rhétorique latine à la manière un peu frivole de son maître Fronton, et les méditations de la philosophie. La pédagogie grecque était arrivée à sa perfection, et, comme il arrive en ces sortes de choses, la perfection approchait de la décadence. Les lettrés et les philosophes se partageaient Topinion et se livraient d'ardents combats. Les rhéteurs ne songeaient qu'à l'ornement affecté du discours ; les philosophes conseillaient presque la sécheresse et la négUgence de l'expression. Malgré son amitié pour Fronton et les adjurations de ce dernier, Marc-Aurèle fut bientôt un adepte de la philosophie. Junius Rusticus devint son maître favori et le gagna totalement à la sévère discipline qu'il opposait à l'ostentation des rhéteurs. Rusticus resta toujours le confident et le conseiller intime de son auguste élève, qui reconnaissait tenir de lui son goût d'un style simple, d'une tenue digne et sérieuse, sans parler d'unbienfait supérieur encore : « Je lui dois d'avoir connu les Entretiens d'Épictète, qu'il me prêta de sa propre bibliothèque. » Claudius Severus, le péripatéticien, travailla dans le même sens et acquit définitivement le jeune Marc à la philosophie. Marc avait l'habitude de l'appeler son frère et parait avoir eu pour lui un profond attachement.
La philosophie était alors une sorte de profession
religieuse, impliquant des mortifications, des règles presque monastiques. Dès l'âge de douze ans, Marc revêtit le manteau philosophique, apprit à coucher sur la dure et à pratiquer toutes les austérités de lascétisme stoïcien. Il fallut les instances de sa mère pour le décider à étendre quelques peaux sur sa couche. Sa santé fut plus d'une fois compromise par cet excès de rigueur. Cela ne Tempéchait pas de présider aux fêtes, de remplir ses devoirs de prince de la jeunesse avec cet air affable qui était chez lui le résultat du plus haut détachement.
Ses heures étaient coupées comme celles d un religieux. Malgré sa frêle santé, il put, grâce à la sobriété de son régime et à la règle de ses mœurs, mener une vie de travail et de fatigue. Il n'avait pas ce qu'on appelle de l'esprit, et il eut très peu de passionp L'esprit va bien rarement sans quelque malignité; ii habitue à prendre les choses par des tours qui ne sont ceux ni de la parfaite bonté ni du génie. Marc ne comprit parfaitement que le devoir. Ce qui lui manqua, ce fut, à sa naissance, le baiser d'une fée, une chose très philosophique à sa manière, je veux dire l'art de céder à la nature, la gaieté, qui apprend que Yabstine et sustine n'est pas tout et que la ^ne doit aussi pouvoir se résumer en « sourire et jouir ».
Dans tous les arts, il eut pour maîtres les professeurs les plus éminents : Claudius Severus, qui lui enseigna le péripatétisme ; Apollonius de Ghalcis, qu'Antonin avait fait venir d'Orient exprès pour lui confier son fils adoptif, et qui paraît avoir été un par-
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fait précepteur ; Sextus de Chéronée, neveu de Plutarque, stoïcien accompli; Diognète, qui lui fit aimer Tascétisme; Claudius Maximus, toujours plein de belles sentences ; Alexandre de Cotyée, qui lui apprit le grec ; Hérode Atticus, qui lui récitait les anciennes harangues d'Athènes. Son extérieur était celui de ses maîtres eux-mêmes : hahits simples et modestes, barbe peu soignée, corps exténué et réduit à rien, yeux battus par le travail. Aucune étude, même celle de la peinture, ne lui resta étrangère. Le grec lui devint famiher; quand il réfléchissait aux sujets philosophiques, il pensait en cette langue ;mais son esprit solide voyait la fadaise des exercices littéraires où l'éducation hellénique se perdait; son style grec, bien que correct, a quelque chose d'artificiel qui sent le thème. La morale était pour lui le dernier mot de l'existence, et il y portait une constante application.
Comment ces pédagogues respectables, mais un peu poseurs, réussirent-ils à former un tel homme? Voilà ce qu'on se demande avec quelque surprise. A en juger d'après les analogies ordinaires, il y avait toute apparence qu'une éducation ainsi surchauffée tournerait au plus mal. C'est qu'à vrai dire, au-dessus de ces maîtres appelés de tous les coins du monde, Marc eut un maître unique, qu'il révéra par-dessus tout ; ce fut Antonin. La valeur morale de l'homme est en proportion de sa faculté d'admirer. C'est pour avoir vu à côté de lui et compris avec amour le plus beau modèle de la vie parfaite que Marc-Aurèle fut ce qu'il a été.
La conséquence de cette philosophie austère aurait
pu être la raideur et la dureté. C'est ici que la bonté rare de la nature de Marc-Aurèle éclate dans tout son jour. Sa sévérité n'est que pour lui. Le fruit de cette grande tension d'âme, c'est une bienveillance infinie. Toute sa vie fut une étude à rendre le bien pour le mal.
Dans le commerce de la vie, il devait être exquis, quoique un peu naïf, comme le sont d'ordinaire les hommes très bons. Il était sincèrement humble, sans hypocrisie, ni fiction, ni mensonge intérieur. Une des maximes de l'excellent empereur était que les méchants sont malheureux, qu'on n'est méchant que malgré soi et par ignorance ; il plaignait ceux qui n'étaient pas comme lui ; il ne se croyait pas le droit de s'imposer à eux.
Il voyait bien la bassesse des hommes; mais û ne se lavouait pas. Cette façon de s'aveugler volontairement est le défaut des cœurs d'élite. Le monde n'étant pas tel qu'ils le voudraient, ils se mentent à eux-mêmes pour le voir autre qu'il n'est. De là un peu de convenu dans les jugements.
Saint Louis fut un homme très vertueux, et, selon les idées de son temps, un très bon souverain, parce qu'il était chrétien ; Marc-Aurèle fut le plus pieux des hommes, non parce qu'il était païen, mais parce qu'il ^tait un homme accompli. Il fut l'honneur de la nature humaine, et non d'une rehgion déterminée. Quelles que soient les révolutions religieuses et philosophiques de l'avenir, sa grandeur ne souffrira nulle atteinte ; car elle repose tout entière sur ce qui ne périra jamais, sur l'excellence du cœur.