LE SENS CRITIQUE
Ce qui convertit, c'est la science, c'est la philosophie, c'est la vue étendue et comparée des choses, c'est l'esprit moderne en un mot. Il faut laisser aux esprits médiocres la satisfaction de se croire invincibles dans leurs lourds arguments. Il ne faut pas essayer de les réfuter. Les résultats de la critique ne se prouvent pas, ils s'aperçoivent ; ils exigent pour être compris un long exercice et toute une culture de finesse. Il est impossible de réduire celui qui les rejette obstinément, aussi bien qu'il est impossible de prouver l'existence des animalcules microscopiques à celui qui refuse de faire usage du microscope. Décidés à fermer les yeux aux considérations déUcates, à ne tenir compte d'aucune nuance, ils vous portent à la figure leur mot éternel : prouvez que c'est impossible. (Il y a si peu de choses qui sont impossibles!) Le critique les laissera triompher seuls, et, sans disputer avec des esprits bornés et décidés à rester tels, ils poursuivra sa route, appuyé sur les mille inductions que l'étude universelle des choses fait jailUr de toutes parts, et qui convergent si puissamment au point de vue rationaUste. La négation obstinée est inabordable; dans aucun ordre de choses, on ne fera voir celui qui ne veut pas voir. C'est d'ailleurs faire tort aux résultats de la critique que de leur donner cette lourde forme syllogistique où triomphent les esprits médiocres, et que les considérations déUcates ne sauraient revêtir.
Comment saisir la physionomie et Toriginalité des littératures primitives, si on ne pénètre la vie morale et intime de la nation, si on ne se place au point même de l'humanité qu'elle occupa, afin de voir et de sentir comme elle, si on ne la regarde vivre, ou plutôt si on ne vit un instant avec elle? Rien de plus niais d'ordinaire que l'admiration que l'on voue à l'antiquité. On n'y admire pas ce qu'elle a d'original et de véritablement admirable ; mais on relève mesquinement dans ies œuvres antiques les traits qui se rapprochent de notre manière ; on cherche à faire valoir des beautés qui, chez nous, on est forcé de l'avouer, seraient de second ordre. L'embarras des esprits superficiels visà-vis des grandes œuvres des littératures classiques 'est des plus risibles. On part de ce principe qu'il faut à tout prix que ces œuvres soient belles, puisque les connaisseurs l'ont décidé. Mais, comme on n'est pas <5apable, faute d'érudition, d'en saisir la haute originalité, la vérité, le prix dans l'histoire de l'esprit hu-
main, on se relève par les menus détails; on s'extasie devant de prétendues beautés, auxquelles Fauteur ne pensait pas; on s'exagère à soi-même son admiration; on se figure enthousiaste du beau antique, et on n'admire en effet que sa propre niaiserie. Admiration toute conventionnelle, qu'on excite en soi pour se conformer à ^l'usage, et parce qu'on se tiendrait pom* un barbare si on n'admirait pas ce que les connaisseurs admirent. De là les tortures qu'on se donne pour s'exciter devant des œuvres qu'il faut absolument trouver belles, et pour découvrir çà et là quelque menu détail, quelque épithète, quelque trait brillant, une phrase qui traduite en français donnerait quelque chose de sonnant. Si Ton était de bonne foi, on mettrait Sénèque au-dessus de Démosthène. Certaines pei»sonnes à qui on a dit que Rollin est beau s'étonnent de n'y trouver que des phrases simples, et ne savent à quoi s'en prendre pour admirer, incapables qu'elles sont de concevoir la beauté qui résulte de ce caractère de naïve et délicieuse probité. C'est l'homme qui est beau; ce sont les choses qui sont belles, et non le tour dont on les dit. Mais il y a si peu de personnes capables d'avoir un jugement esthétique I On admire de confiance et pour ne pas rester en arrière. Combien y a-t-il de spectateurs qui, devant un tableau de Raphaël, sachent ce qui en fait la beauté, et ne préféreraient, s'ils étaient francs, un tableau moderne, d'un «tyle clair et d'un coloris éclatant? Un des plaisirs les plus piquants qu'on puisse se donner est de faire ainsi patauger les esprits médiocres à propos d'œuvres
qu*on leur a bien persuadé d*avance être belles. Fréron admire Sophocle pour avoir respecté certaines convenances, auxquelles assurément ce poète ne pensait guère. En général, les Grecs ne connaissaient pas les beautés de plan, et c'est bien gratuitement que nous leur en faisons honneur. J'en ai vu qui trouvaient admirable l'entrée de VŒdipe Roi^ parce que le premier vers renferme une jolie antithèse et peut se traduire par un vers de Racine.
Depuis qu'on a répété (et avec raison) que la Bible, est admirable, tout le monde prétend bien admirer la Bible. Il est résulté de cette disposition favorable qu'on y a précisément admiré ce qui n'y est pas. Bossuet, que Ton croit si biblique, et qui Test si peu, s'extasie devant les contresens et les solécismes de la Vulgate^ et prétend y découvrir des beautés dont il n'y a pas trace dans l'original. Le bon Rollin y va plus naïvement encore et relève dans le Cantique de la mer Rouge, Vexorde, la suite des pensées, le plan, le style même. Enfin Lowth, plus insipide que tous les autres, nous fait un traité de rhétorique aristotéhcienne sur la poésie des Hébreux, où l'on trouve un chapitre sur les métaphores de la Bible^ un autre sur les comparaisons, un autre sur les prosopopées, un autre sur le sublime de diction, etc., sans soupçonner un instant ce qui fait la beauté de ces antiques poèmes, savoir l'inspiration spontanée, indépendante des formes artificielles et réfléchies de l'esprit humain jeune et neuf dans le monde, portant partout le Dieu dont il conserve encore la récente impression.
L'admiration, pour n'être point vaine et sans objet, doit donc être historique, c'est-à-dire érudite. Chaque œuvre est belle dans son milieu, et non parce qu'elle rentre dans l'un des casiers que Ton s'est formé d'une manière plus ou moins arbitraire. Tracer des divisions absolues dans la littérature, déclarer que toute œuvre sera une épopée, ou une ode, ou un roman, et critiquer les œuvres du passé d'après les règles qu'on s'est posées pour chacun de ces genres, blâmer Dante d'avoir fait une œuvre qui n'est ni une épopée, ni un drame, ni un poème didactique, blâmer Klopstock d'avoir pris un héros trop parfait', c'est méconnaître la liberté de l'inspiration et le droit qu'a l'esprit de souffler où il veut. Toute manière de réaliser le beau est légitime, et le génie a toujours le môme droit de créer. L'œuvre belle est celle qui représente, sous des traits finis et individuels, Téternelle et infinie beauté de la nature humaine.
Le savant seul a le droit d'admirer. Non seulement la critique et l'esthétique, qu'on considère comme opposées, ne s'excluent pas ; mais Tune ne va pas sans l'autre. Tout est à la fois admirable et critiquable, et celui-là seul sait admirer qui sait critiquer. Comment comprendre par exemple la beauté d'Homère sans être savant, sans connaître l'antique, sans avoir le sens du primitif? Qu'admire-t-on d'ordinaire dans ces vieux poèmes? De petites naïvetés, des traits qui font sourire, non ce qui est véritablement admirable, le tableau d'un âge de l'humanité dans son inimitable vérité. L'admiration de Chateaubriand n'est si souvent défec-
tueuse, que parce que le sens esthétique si éminent dont il était doué ne reposait pas sur une solide instruction.
C'est donc par des travaux de philosophie scientifique que Ton peut espérer d'ajouter, dans Tétat actuel de l'esprit humain, au domaine des idées acquises. Quand on songe au rôle qu'ont joué dans l'histoire de l'esprit humain des hommes comme Érasme, Bayle, Wolf, Niebuhr, Strauss ; quand on songe aux idées qu'ils ont mises en circulation, ou dont ils ont hâté l'avènement, on s'étonne que le nom de philosophie, prodigué si Ubéralement à des pédants obscurs, à d'insignifiants disciples, ne puisse s'appliquer à de tels hommes. Les résultats de la haute science sont longtemps, je le sais, à entrer en circulation. Des immenses travaux déjà accomplis par les indianistes modernes, quelques atomes à peine sont déjà devenus de droit commun. Un innombrable essaim de doctes philologues a complètement réformé en Allemagne l'exégèse bibUque, sans que la France connaisse encore le premier mot de leurs travaux. Toutefois, pour la science comme pour la philosophie, il y a des canaux secrets par lesquels s'infiltrent les résultats. Les idées de Wolf sur l'épopée ou plutôt celles qu'il a amenées sont devenues du domaine pubhc. La grande poésie panthéiste de Goethe, de Victor Hugo, de Lamartine, suppose tout le travail de la critique moderne, dont le dernier mot est le panthéisme Uttéraire. J'ai peine à croire que M. Hugo aitluHeyne, Wolf, William Jones, et pourtant sa poésie les suppose. Il vient un certain
jour où les résultats de la science se répandent dans Tair, si j'ose le dire, et forment le ton général de la littérature. M. Fauriel n'était qu'un savant critique; le don de la production artistique lui fut presque refusé; peu d'hommes ont pourtant exercé sur la littérature productive une aussi profonde influence.
S'il est un homme pour lequel il soit vrai de dire que l'histoire de sa vie fut l'histoire de ses travaux, c'est assurément Eugène Burnouf. Jamais pensée ne fut plus absorbée que la sienne dans la recherche du vrai; jamais existence ne fut plus exclusivement vouée à Tobjet qu'elle s'était assigné. Et pourtant ceux qui ne connaîtront cet homme éminent que par ses livres n'apprécieront jamais que la moindre partie de ses admirables facultés. Il fut supérieur à ses travaux, non qu'il ne les ait portés au plus haut degré de perfection qu'il soit possible d'atteindre dans l'état actuel de la science, mais parce que volontairement il s'y borna à l'œuvre la plus humble et la plus utile, évitant avec autant de soin que d'autres les recherchent, les occasions de déployer les parties brillantes de son génie.
Le trait essentiel du caractère d'Eugène Burnouf fut le dévouement et l'oubli de soi-même. Non content de donner à ses livres la forme la plus stricte-
ment scientifique, il se refusait jusqu'aux moyens les plus légitimes de publicité, moyens dont le charlatanisme peut abuser, il est vrai, mais que la bonne science n'est pas obligée pour cela de s'interdire. « Il en est des vérités philosophiques, disait-il en 1848, en présidant la séance annuelle des cinq académies, comme des vérités morales : l'homme ne doit pas en détourner un seul instant ses regards, parce que c'est dans la contemplation incessante de ces vérités qu'il trouve, avec une règle infaillible, la récompense pro- ■ mise à qui sait les comprendre. Analyser les œuvres de la pensée humaine en assignant à chacune son caractère essentiel, découvrir les analogies qui les rapprochent les unes des autres, et chercher la raison de ces analogies dans la nature même de TinteUigence qui, sans rien perdre de son unité indivisible, se multiplie par les productions si variées de la science et de l'art, tel est le problème que le génie des philosophes de tous les temps s'est attaché à résoudre, depuis le jour où la Grèce a donné à l'homme les deux puissante leviers de l'analyse et de l'observation. » Telle était la pensée dominante d'Eugène Burnouf. L'histoire de l'esprit humain était le but suprême qu'il posait à la science, histoire non pas improvisée par l'esprit de système ou devinée a priori par une prétendue philosophie, mais fondée sur l'étude la plus patiente et la plus attentive des détails. C'est parce que l'Inde lui parut une des pages les plus importantes de cette histoire qu'il y consacra tous les efforts de sa noble intelligence ; et c'est parce que les
études indiennes lui semblaient encore à leur enfance qu'il se confina dans les travaux de la philologie la plus spéciale. Il pensait avec raison qu'il ne s'agit pas encore de disserter sur une littérature que l'on connaît depuis un demi-siècle, et dont on ne possède les monuments en Europe que d'une manière très incomplète. Quelques personnes semblaient croire qu'avec ses hautes facultés, il eût fait une œuvre plus méritoire et plus honorable en écrivant sur l'Inde de savantes généralités qu'en se livrant à ce pénible travail d'éditeur et de traducteur. Eugène Burnouf résistait à ces entraînements, et, quand l'occasion le forçait à développer ces vues générales où éclatait la pénétration de sa critique, il ne le faisait qu'à contrecœur, en s'excusant d'avance des belles pages qu'il allait écrire, et en protestant que l'étude positive, la discussion philologique étaient à ses yeux, dans l'état actuel de la science, l'œuvre la plus urgente et la plus essentielle.
Cette admirable abnégation, il la portait jusqu'au mépris de ses droits les plus acquis. La priorité des découvertes le touchait peu quand il s'agissait des siennes. Dans plusieurs circonstances où des personnes moins désintéressées eussent engagé de vives polémiques, il se tut. Il regardait comme perdu le temps employé à ces stériles débats. Son cours au Collège de France était le reflet du même esprit. Nul n'était plus capable que lui d'attacher un auditoire par sa parole vive, élevée, pleine de justesse. Il se refusait ce moyen si légitime de séduction ; il n'était
éloquent qu'à la dérobée et dans ses moments d'oubli. Il croyait mieux faire pour la science en se bornant à une analyse purement philologique des .textes les plus difficiles de la littérature sanscrite, les Commentaires du code de Manou. Lui seul possédait le secret de ce style étrange, vraie algèbre de la pensée humaine ; à peine quatre ou cinq personnes en Europe étaient capables de le suivre. Il préférait cet austère enseignement à des développements qu'il jugeait prématurés, ou à des explications plus accessibles, mais que d'autres maîtres eussent pu donner comme lui.
Et ne croyons pas que ce fût là une fantaisie d'érudit, un simple amour de la difficulté pour ellemême et pour le plaisir qu'on trouve à la vaincre. Eugène Burnouf était convaincu que la science n'est solide que si elle repose sur la plus scrupuleuse philologie. Voilà pourquoi une des intelligences les plus vives et les plus ouvertes de ce siècle se voua au rude métier de manœuvre, se borna presque à la tâche de recueillir des documents, d'apprendre des langues, de se créer des dictionnaires, des grammaires. La disproportion apparente qu'on peut trouver entre sa réputation méritée d'homme supérieur et le caractère de ses écrits, trop sérieux pour être généralement appréciés, n'eut pas d'autre cause. Cuvier est plus connu par son superficiel Discours sur les révolutions du globe que par les mémoires spéciaux qui forment, aux yeux du savant, ses véritables titres scientifiques.
Eugène Burnouf ne voulut laisser aucun écrit de cette espèce, n ne faisait nulle concession à la frivo-
lité (de cela, il faut le louer sans réserve), ni même au public simplement curieux (de ceci, on peut éprouver quelques regrets). Cet habile maître, appelé par la supériorité de son esprit et ses précieuses qualités morales à devenir le centre d'une grande école, resta ainsi dans Tisolement. Il craignait d'abaisser la science, et, ne tenant pas compte de la faiblesse de son siècle, il la rendait presque inabordable. La fière et noble manière des maîtres d'autrefois, repoussant comme indigne d'eux tout effort pour rendre Tins- Iruction attrayante et facile, suppose dans l'élève unç force de volonté, une résolution, un désintéressement bien rares de nos jours. L'œuvre scientifique, d'ailleurs, renferme deux fonctions bien distinctes : le génie de la découverte, le travail des recherches originales et l'art de les rendre accessibles au public. Ces deux rôles ne peuvent être bien remplis que par la même personne. La science se trouve presque toujours mal des interprètes qui veulent parler pour elle sans connaître sa méthode et ses procédés. Par un rare bonheur, Eugène Burnouf réunissait ces deux aptitudes presque opposées ; mais, des riches dons de sa nature, il préféra les plus sévères, et négligea les plus brillants. Le public distrait ne sut pas comprendre cette haute abnégation. Eugène Burnouf put d'abord y être sensible ; mais cela n'atteignit pas le fond de son âme. Nous lui avons souvent entendu répéter qu'il n'était guidé dans ses travaux que par la vue la plus abstraite du devoir, et qu'il n'avait besoin d'attendre aucune récompense de l'opinion. Les joies
exquises de Tintérieur, qui lui furent si abondamment départies, d'abord auprès d'un père, dont le souvenir était pour lui un véritable culte, puis au sein d'une famille digne de lui, suffisaient à son bonheur; tout le reste, il le faisait parce qu'il croyait devoir le faire. Il avouait que, dans ses premières années, il avait été soutenu par une noble émulation de gloire et, que peut-être, sans ce mobile, il n'eût pu mener à fin les immenses travaux par lesquels il débuta dans la science. Mais cette chaleur de jeunesse l'abandonna; il en était venu à cette paix inaltérable de l'homme qui ne connaît au monde qu'un seul juge, sa conscience.
Et c'est précisément parce qu'il la fuyait, que la gloire vint le chercher. L'opinion fut vraiment étrange à son égard. Elle ne sut pas le suivre dans la haute voie où il s'était engagé, et pourtant elle le comprit d'instinct ; elle sentit tout ce qu'il y avait de grave et d'élevé dans cette noble figure. Son immense réputation dans les écoles savantes de l'étranger réagit sur l'indifférence de ses compatriotes. Ses derniers jours furent son triomphe : à quelques semaines d'intervalle, il se vit élevé par le gouvernement aux fonctions d'inspecteur général de renseignement supérieur, et par l'Académie des inscriptions et belles-lettres, à la charge de secrétaire perpétuel. Les louanges unanimes et sans mélange qui éclatéient h sa mort prouvèrent qu'en prenant la part du sérieux et de l'honnête, il avait réellement pris la meilleure part.
Son souvenir restera, pour tous ceux qui Font connu, un sublime et cher entretien, un motif de foi et de confiance, une excitation à bien penser et à bien faire. Cette vie toute consacrée aux choses supérieures, cet exemple d un homme possédé par la passion désintéressée du vrai, avec un rare génie pour la satisfaire, leur rappellera que, si la gloire n'est pas faite pour tous, les pures joies de l'étude et du devoir accompli sont ouvertes à tous. Non, aucun de ceux qui ont senti le parfum qui s'exhale de cet illustre mort ne croira qu'il eût mieux fait de suivre une voie moins noble et moins pure.
Les grandes vocations sont irrésistibles et se décèlent de bonne heure par un singulier caractère de précision et dé fermeté. Au début de ses études et presque au sortir du collège, M. Thierry eut la vue claire de la mission qu'il devait accomplir ; il annonça avec assurance que l'histoire serait le cachet du XIX* siècle, et qu'elle lui donnerait son nom, comme la philosophie avait donné le sien au xviii®. Ce paradoxe du jeune homme de vingt ans est aujourd'hui un fait pleinement vérifié. Oui, l'histoire est, en un sens, la création propre et originale de notre temps ► Chaque siècle a ainsi un genre particulier de littéra-^ ture qui lui sert de prétexte pour tout dire et sous lequel les nuances les plus délicates de la pensée trouvent à s'exprimer. Il faut avouer que la société contemporaine forme un miUeu peu favorable au développement de la poésie, de l'art, de toutes les productions spontanées. Ces sortes de productions supposent une foi et une simplicité que nous n'avons plus ; on ne
redevient pas enfant, et la dose de naïveté qu'il faut pour la composition des œuvres franches et absolues est la qualité du monde qu'on se donne le moins. Un génie à l'ancienne manière, s'il paraissait de nos jours, semblerait lourd et grossier. Sa foi exclusive nous fatiguerait; nous aurions bientôt découvert son peu d'instruction, sa manière partielle et étroite de juger les choses. Mais ce qui fait notre impuissance dans les genres qui supposent une grande originalité d'esprit ou de caractère est précisément la cause de notre supériorité en histoire. L'ampleur des événements qui ont signalé la fin du dernier siècle et le commence ment de celui-ci, le nombre et la variété des incidents qui ont suivi, notre réflexion si exercée à saisir le jeu et les lois des révolutions humaines, tout cela forme une excellente condition pour l'intelligence du passé. De même qu'en philosophie nous sommes incapables d'inventer un nouveau système, mais mieux placés qu'on ne le fut jamais pour les juger tous; de même on peut affirmer qu'aucun moment ne fut plus favorable que le nôtre pour comprendre des mouvements que la raideur dogmatique du xvii" siècle et l'âpreté philosophique du xviu* ne pouvaient saisir dans leur fuyante vérité. La critique commence où finit le génie créateur, et c'est précisément lorsque l'âge des grandes choses est passé que l'on aperçoit dans les œuvres anciennes un caractère de puissance dont les contemporains de ces œuvres n'avaient qu'à demi le secret.
Ainsi entendue, il n'y a nulle exagération à le dire,
Thistoire n'a pas quarante ans et se rattache à une série d'études qui se continue et s'achève sous nos yeux. Certes, l'antiquité et quelques époques des temps modernes ont eu de merveilleux narrateurs, qui nous ont transmis la vivante image de la société de leur temps et des événements dont ils furent les témoins. Jamais les luttes intérieures de la cité et les alternatives de la vie poUtique ne seront décrites avec plus de vivacité qu'elles ne l'ont été par les historiographes de la Grèce, de Rome, de la Renaissance italienne, et en général des pays grecs et latins. Israël eut un autre don, celui de l'histoire prophétique et apocalyptique, l'idée d'une formule providentielle, entraînant les empires à l'exécution d'un plan divin, idée qui a trouvé dans Bossuet son dernier interprète, et qui renfermait le germe de la philosophie de l'histoire, telle que les modernes l'ont conçue. Mais nulle part avant notre temps je ne trouve le sentiment immédiat de la vie du passé. Les plus intelligents historiens de l'antiquité veulent-ils nous représenter une -époque un peu éloignée de la leur, ce sont d'étranges méprises, d'énormes anachronismes. Ne comprenant que ce qu'ils avaient sous les yeux, jugeant tout à la mesure du présent, ils commettent sur les questions d'origine des contresens qui nous font sourire. Tite- Live est ici à la hauteur de Mézeray; le génie grec lui-même, malgré son extrême pénétration, n'eut rien de ce que nous regardons comme essentiel à l'intelligence critique des époques reculées. Notre siècle le premier a eu ce genre de finesse qui saisit, dans l'uni-
formité en apparence incolore des récits anciens, des traits de mœurs et de caractère qui n'ont plus d'analogues dans l'état actuel de la société.
C'est la gloire d'Augustin Thierry d'avoir travaillé pour une large part à cette conquête, l'une des plus belles du xix« siècle. Le sens historique se manifesta en lui spontanément et comme par une sorte de révélation. Lui-même a raconté l'impression que lui fit, dès son enfance, au collège de Blois, une page de Chateaubriand, pleine du vif sentiment des époques et des races. Dès 1817, il montrait l'insuffisance de l'ancienne école et traçait les lignes essentielles de la méthode qui lui a depuis inspiré des œuvres accomplies.
Quelques hommes, dont il serait injuste de séparer le nom du sien, Fauriel, Chateaubriand, Walter Scott^ lui servirent d'initiateurs dans cette œuvre de résurrection ; le premier par sa vaste curiosité et sa rare ouverture d'esprit, les deux autres par leur profondeentente des instincts éternels de l'humanité.
Si nous cherchons, en effet, à déterminer quel fut entre les dons que se partagèrent les génies historiques de notre siècle, celui qui échut au maître illustredont nous essayons de caractériser la manière, nous trouverons que ce fut l'intuition directe des sentiments et des passions du passé. Où des historiens plus portés» à la spéculation ont vu soit le résultat de formulesgénérales, soit Taccomplissement de desseins providentiels, M. Thierry a vu l'action des hommes. Nul n'a saisi d'un coup d'œil aussi clair le jeu des mobile&
humains ; nul n'a rendu une vie si active aux générations éteintes; nul n'a ressenti d'une manière aussi personnelle les joies et les douleurs des hommes d'autrefois. Loin de nous la pensée même d'un reproche contre l'école qui veut voir dans la suite des affaires de ce monde l'application de lois supérieures à la volonté des individus. L'histoire admet une extrême variété de méthode et donne lieu à des modes d'exposition profondément divers. Depuis la théorie la plus abstraite, à condition bien entendu qu'elle ne soit pas chimérique, jusqu'au récit le plus minutieux, à condition qu'il soit exact, tout a sa valeur et son prix quand il s'agit de ressaisir la chaîne infinie de causes dont le présent est le dernier anneau. Si l'on envisage sur une petite étendue les rides qui, en se croisant, forment le mouvement des eaux de la mer, on est tenu de prendre ce mouvement pour un va-et-vient fortuit, qu'il serait impossible d'assujettir à une loi régulière; considérées sur une plus grande échelle, les rides, en s'ajoutant l'une à l'autre, deviennent des vagues qui constituent par leur réunion des vagues plus grandes encore ; enfin, en se plaçant de manière à embrasser l'ensemble de l'Océan, on saisit des marées, des courants irrésistibles, qui transportent d'un pôle à l'autre des masses gigantesques. De même, en histoire, le mélange des événements divers qui forment le tissu des choses humaines ne parait d'abord qu'une mêlée confuse de passions et d'intérêts, sous lesquels il est difficile de saisir un mouvement général. Mais l'existence et la formule de ce mouvement se révèlent
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h celui qui possède une vue plus étendue de l'ensemble. L'histoire n'est ni une géométrie inflexible, ni l'œuvre nue de la liberté humaine, ni un jeu du hasard; elle est conduite par de profondes raisons, mais ces raisons sont appliquées par des hommes. La comédie de ce monde est à la fois divine et humaine. Le jeu des individus et le jeu des formules sont donc également essentiels à montrer; l'histoire théorique et l'histoire narrative se complètent et se supposent l'une l'autre, loin de s'exclure et de se contrarier.
Peu philosophe, si Ton prend ce mot pour synonyme de métaphysicien, mais grand philosophe, si on l'entend dans son acception la plus large, Thierry a vu dans l'histoire une lutte d'agents libres, où chacun se fait sa destinée : la nature humaine a été sa grande loi, et, si j'ose le dire, sa Providence; l'explication des événements que d'autres cherchent dans une volonté supérieure aux causes finies ou dans la force des choses, il ne l'a demandée qu'aux instincts du cœur de l'homme, à l'opposition des races et à l'éternelle inégaUté qui maintient à travers les âges la distinction primitive des vainqueurs et des vaincus.
Là est la raison du charme infini que les écrits d'Augustin Thierry ont exercé sur toutes les classes de lecteurs. Il n'est pas donné à tous de suivre le fil déUé d'inductions subtiles, de saisir des aperçus qui supposent la comparaison d'une grande masse de faits, de s'intéresser à des êtres collectifs que les personnes peu familières avec la réflexion philosophique sont
tentées de prendre pour des fictions arbitraires. Mais tous comprennent la nature humaine agissant et se déployant avec largeur dans un sympathique récit, quelque éloignés de nos mœurs que soient les faits racontés.
M. Thierry possédait avec une lucidité qui tenait du prodige la faculté essentielle à ce genre de restitution, je veux dire le sens intime qui, sous la lettre morte des chartes et des chroniques, sait découvrir Tesprit. Peu d'historiens ont mieux su tirer d'un texte tout ce qu'il renferme sur les relations sociales et les mœurs d'une époque. Chargé quelquefois par son amitié de faire pour lui quelques recherches, je n'assistais jamais sans étonnement à la vive et prompte opération par laquelle il saisissait le document original, l'embrassait, le devançait parfois, et rassimilait à son récit. Le moindre débris lui révélait un ensemble organique qui, par l'effet d'une sorte de puissance régénératrice, jaillissait complet devant son imagination. Quand ses yeux affaiblis ne lui permirent plus de lire les monuments écrits, ce don singulier d'intuition se porta sur l'architecture. Parcourant avec M. Fauriel le midi de la France, et n'ayant tout juste de vue que ce qu'il fallait pour se conduire, il retrouvait, en présence des ruines, toute sa facilité de lecture. Son œil, si incertain dans les circonstances ordinaires, était alors d'une merveilleuse promptitude : aucune des lignes principales, aucun trait caractéristique ne lui échappaient.
L'histoire d'ailleurs est un art autant qu'une science ;
la perfection de la forme y est essentielle, et toute critique qui ne tient compte, dans Tappréciation des œuvres historiques, que des recherches spéciales est par là même défectueuse. Dès qu'il s'agit de sujets touchant à la morale et h la politique, la pensée n'est complète que quand elle est arrivée à une forme irréprochable, même sous le rapport de l'harmonie, et il n'y a pas d'exagération à dh^e qu'une phrase mal agencée correspond toujours à une pensée inexacte. La langue française est arrivée sous ce rapport à un tel degré de perfection, qu'on peut la prendre comme une sorte de diapason dont la moindre dissonance indique une faute de jugement ou de goût. On ne comprendra jamais l'artifice infini que M. Thierry mettait dans sa composition, ce qu'il dépensait de temps et de labeurs pour fondre les tons, pondérer les parties, construire un ensemble harmonieux avec des matériaux barbares, ici maigres, là surabondants. Toute son œuvre, soumise au plus rigoureux examen, n'oflfri* rait pas un trait de déclamation : la peinture y résulte des faits vivement présentés, sans aucun des procédés artificiels de couleur locale par lesquels les novices croient suppléer à l'art savant, dont ils n'ont pas le secret.
Le soin du style était poussé chez lui à un degré incomparable. Cette humble partie du travail littéraire, qui consiste surtout à éteindre et à effacer, partie si peu comprise des personnes inexpérimentées, qui ne peuvent se figurer ce qu'il en coûte à l'art pour se cacher, était celle qu'il affectionnait le plus. Il dictait
quinze à vingt lignes par jour, et ne les fixait qu'après les avoir amenées au dernier degré de perfection dont il était capable. Admirable leçon, au milieu de l'abaissement des mœurs littéraires dont nous sommes les témoins I L'œuvre d'un maître tout adonné à sa pensée ne dépasse pas cinq volumes. Il sut résister à Tentraînement du succès, et protesta par son inaltérable conscience contre les scandales qui ont souillé en ces dernières années le champ de Thistoire. Les récits improvisés, les misérables compilations décorées d'un nom illustre, par lesquels on a exploité la bienveillance d'un public qu'on savait favorable, tous ces procédés de littérature mercantile appliqués à son étude de prédilection lui paraissaient des sacrilèges. Pline avait déjà remarqué que l'histoire a le privilège de plaire, même quand elle n'est point soutenue par des qualités essentielles dans tous les autres genres. Cette observation ne pouvait échapper au génie industriel qui, de notre temps, a envahi jusqu'au domaine de l'esprit. L'histoire, en effet, a souffert plus qu'aucune autre étude de la grande dépréciation dont le travail sérieux a été frappé depuis quelques années. Des gens sans vocation s'y sont abattus comme sur une proie facile, et ont détruit la fleur même de ce qu'ils n'ont pas touché. Les honteuses excuses par lesquelles on essaye de justiûer tant de profanations trouvaient Thierry sans pitié. La fonction de l'homme voué aux travaux intellectuels lui apparaissait comme sacrée : il croyait que les droits de la beauté et de la vérité sont imprescriptibles, et qu'aucime circonstance atté-
nuante ne peut être invoquée en faveur de récrivain qui sacriûe à des nécessités extérieures le développement spontané de sa p>ensée.
La fermeté de principes littéraires qui le prémunit toujours contre les dangereux succès de la littérature frivole tenait au profond sérieux de son esprit, à son horreur pour la légèreté et le mauvais goût, au merveilleux éveil qui le passionnait pour tout ce qui appartient au noble exercice de l'intelligence. Ceux qui Font connu dans sa jeunesse ont gardé un frappant souvenir de la vivacité qu'il portait dans les dii^ections les plus variées. Les cruelles infirmités qui eussent écrasé tant d'autres existences n'enlevèrent rien à la plénitude de la sienne. « Il avait fait, suivant sa touchante expression, amitié avec les ténèbres. » J'ai sous les yeux une correspondance des premiers temps de sa cécité, adressée à un intime et illustre ami. Les impatiences et les illusions qui ont laissé leur trace dans ces feuilles jaunies par les années sont chose surprenante. Son ardeur, loin d'être abattue par une épreuve qui eût surpassé tout autre courage, est plus grande que jamais. On sent que le mobile de son activité n'est point atteint par la mort des organes et que la forte passion qui l'attache à la vie est supérieure aux coups du sort.
Ainsi se conserva jusqu'au bout le beau feu de cette vie si limpide et si pure. Le dégoût, l'ennui, le désespoir, ne l'atteignirent jamais. Le monde comprend peu un pareil stoïcisme et voit souvent une sorte de sécheresse dans l'âpre té de ces grandes âmes, dures pour
elles-mêmes et par conséquent un peu pour les autres, qui ont Tair de se consoler de tout, pourvu que Tunivers reste livré à leur contemplation. Mais, au fond, c'est là le plus haut degré du désintéressement et le plus beau triomphe de Tâme humaine. Ce que la conscience timorée des âmes tendres et vertueuses appelle Tégoïsme du génie n'est d'ordinaire que le détachement des jouissances personnelles et l'oubli de soi pour l'idéal. Comme toutes les saines et fortes natures, peu préoccupées d'elles-mêmes, passionnées pour les choses, M. Thierry garda au milieu des souffrances le goût de la vie, l'amour de son œuvre, la grande curiosité. Je le vis peu de jours avant le moment où la paralysie gagnant, de proche en proche atteignit l'organe même qui servait de foyer à la vie de l'esprit, la seule qui lui restât. De funestes symptômes faisaient pressentir une fin prochaine: il n'en était pas moins ardent, moins empressé de vivre. Une seule pensée l'occupait : auràit-il le temps d'achever les corrections qu'il avait commencées? Le jour où il cessa d'exister pour la pensée, il réveilla à quatre heures du matin son domestique et lui dicta un léger changement à une phrase de la Conquête^ que lui seul pouvait désirer meilleure qu'elle n'était. En dictant cette correction, sa langue s'embarrassa, et dès lors s'étendit sur son intelligence un voile qui ne se dissipa plus. Insatiable de perfection, il est mort, comme tous les grands artistes, en rêvant mieux encore que ce qu'il a fait, et pourtant nul plus que lui n'eut le droit d'emporter au tombeau la satisfaction de l'œuvre achevée. Ses écrits, empreints
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du double sceau du génie, la hardiesse dans la création et le fini du détail, resteront comme un monument de ce que peut la volonté humaine contre des obstacles en apparence insurmontables, et sa vie aura réalisé le prodige, sans exemple peut-être, d'une âme forte sachant se passer des sens extérieurs et continuant durant trente années une brillante carrière intellectuelle avec des organes plus qu'à demi conquis par la mort. Là est la grande leçon morale qu'Augustin Thierry a donnée à notre temps. Le monde des sens lui a manqué, et il a toujours eu des raisons de vivre. L'univers lui apparut comme quelque chose de curieux et d'attachant qui mérite qu'on s'en occupe : il eut cet esprit d'investigation, cet immense appétit de vérité qui fait embrasser la vie avec ardeur ou la supporter avec courage. C'est par là, disons-le, que notre siècle se relèvera de son abattement. Quand le monde sera épuisé, quand la terre et le ciel, le présent et le passé, seront connus dans tous leurs secrets, alors il sera temps de dire avec l'Ecclésiaste : « Rien de nouveau sous le soleil... Tout est vanité. » Mais jusque-là on n'aura point le droit de parler d'ennui et de dégoût. L'immortalité consiste à travailler à une œuvre immortelle, telles que sont l'art, la science, la religion, la vertu, la tradition du beau et du bien sous toutes leurs formes. Ces œuvres-là étant de tous les temps, il y a toujours, môme aux plus tristes époques, des vocations pour les hautes intelligences et des devoirs pour les nobles cœurs.