‹ Pages choisies. Avec une introdChapitre 15 sur 57 · INTRODUCTION XXI · texte numérisé non relu

INTRODUCTION XXI

mesure que la peinture se complète, comme il arrive parfois avec Ernest Renan. Des manies, de légers travers sont indiqués d'une main délicate, qui n'insiste pas. On nous conte de Leibnitz certaines histoires d'alchimie et de chapelet qui ne montrent pas en lui un esprit sans détour. S'agit-il de Viviani, et de son culte un peu emphatique pour la mémoire de Galilée, son maître, Fontenelle écrità propos d'un de ses livres : « Cet ouvrage de géométrie est principalement considérable par les sentiments de son cœur qu'il y a répandus en tous lieux. » — Il touche même en passant à des défauts plus graves. I.e géomètre RoUe tenait beaucoup à ses opinions et les déclarait sans ménagements. Fontenelle observe : « La gi'ométrie n'a qu'un son ; mais peut-être ferait-elle bien elle-même d'en changer quelquefois un peu puisqu'elle parle à des hommes. » Quelques vivants peut-être, qui écoutaient l'orateur, pouvaient tirer profit de la leçon. Ailleurs, nous voyons le jauséniste Des ihllettes, si scrupuleux à l'endroit du bien public, que, « quand il passait sur les marches du Ponl- >'euf, il en prenait les bouts qui était moinsusés, afin que le milieu qui Test davantage ne devint pas trop tôt un glacis •'. Mais l'accent de la sympathie domine toujours, et quelqui-fois, sous cette parole calme etunie, on distingue un sentiment qu'on a souvent refusé à Fontenelle, celui de l'admiration. S'il n'a jamais fait ah! ah! comme le prétend M™" Geoffrin,il n'a Jamais non plus fait oh! o//.^ ajoute Sainte-Reuve, qui n'est peut-être pas très fondé à lui adresser ce reproche. Sans doute il n"a ni grands gestes ni grands éclats de voix. .Mais il a compris, sinon senti, la grandeur d'un Descartes. d"un Malebranche, d'un Newton même. Il a tenu sur Vauban le langage de l'histoire. « Il devenait le débiteur particulier de quiconque avait obligé le public... C^était un Romain qu'il semblait que notre siècle eût dérobé aux plus heureux temps de la République. » L'apparition d'une àme sublime, d'un héros, ne soulevait pas dans son esprit une houle de visions et de paroles superbes, comme chez un orateur ou un poète, mais elle se reilétait sans se déformer ni se diminuer dans ce miroir limpide et inaltérable qu'était l'intelligence de Fontenelle. Si le cœur lui faisait défaut, comme l'ont répété les femmes qu'il a fréquentées, c'est qu'apparemment toutes les grandes pensées ne viennent pas de là.

Page 1