CHAPITRE XI Nouveaux établisscmonts d'fjracles
Les oracles qu'on établissait quelquefois de nouveau, font autant de tort aux démons que les oracles corrompus.
Après la mort d'Ephestion, Alexandre voulut absolument, pour se consoler, qu'Ephestion fût dieu. Tous les courtisans y consentirent sans peine; aussitôt voilà des temples que l'on bâtit à Ephestion en plusieurs villes, des fêtes qu'on institue en son honneur, des sacrifices qu'on Jui fait, desguérisons miraculeuses qu'on lui attribue, et, afin qu'il n'y manquai rien, des oracles qu'on lui fait rendre. Lucien dit qu'Alexandre étonné d'abord de voir la divinité d'Ephestion réussir si bien, la crut enfin vraie luimême, et se sut bon gré de n'être pas seulement dieu, mais d'avoir encore le pouvoir de faire des dieux,
Adrien fit les mêmes folies pour le bel Antinous. II
fit bàlir, en mémoire de lui, la ville d'Aiilinopolis, lui donna des temples et des prophètes, dit saint Jérôme. Or, il n'y avait des prophètes que dans les temples à oracles. Nous avons encore une inscription grecque, qui porte :
A Aî^TINOUS, LE COMPAGNON DES DIEUX D'ÉGYI'TE, M. ULPIUS APOLLONIUS SON PROPHÈTE.
Après cela on ne sera pas surpris qu'Auguste ait aussi rendu des oracles, ainsi que nous l'apprenons de Prudence. Assurément Auguste valait bien Antinous et Ephestion, qui, selon toutes les apparences, ne durent leur divinité qu'à leur beauté.
Sans doute ces nouveaux oracles faisaient faire des réflexions à ceux qui étaient le moins du monde capables d'en faire. N'y avait-il pas assez de sujet de croire qu'ils étaient de la même nature que les anciens; et l)our juger de l'origine de ceux d'Amphiaraûs, de Trophonius, d'Orphée, d'Apollon môme, ne suffisaitil pas de voir l'origine de ceux d'Antinous, d'Ephestion et d'yVuguste?
Nous ne voyons pourtant pas, à dire le vrai, que ces nouveaux oracles fussent dans le même crédit que les anciens; il s'en fallait beaucoup.
On ne faisait rendre à ces dieux de nouvelle création, qu'autant de réponses qu'il en fallait pour en pouvoir faire sa cour aux princes ; mais du reste, on ne les consultait pas bien sérieusement ; et quand il était question de quelque chose d'important, on allait à Delphes. Les vieux trépieds étaient en possession de l'avenir, depuis un temps immémorial; etla parole d'un dieu expérimenté était bien plus sûre que celle de ces dieux qui n'avaient encore nulle expérience.
Les empereurs romains, qui étaient intéressés à faire valoir la divinité de leurs prédécesseurs, puis-
HISTOIRE DES OUACLES 7'J
qu'une pareille divinité les allendait, auraient dû tâcher à rendre plus célèbres les oracles des em|)ereurs déitiés comme Auguste, si ce n'eût été que les peuples accoutumés à leur anciens oracles, ne pouvaient prendre la même confiance pour les autres. Je croirais bien même que quelque penchant qu'ils eussent aux plus ridicules superstitions, ils se moquaient de ces nouveaux oracles, et, en général, de toutes les nouvelles institutions de dieux. Le moyen qu'on prît l'aigle qui se lâchait du bûcher d'un empereur romain, pour l'ame de cet empereur (jui allait prendre sa place au ciel?
Pourquoi donc le peuple avait-il été trompé, à la première institution des dieux et des oracles? En voici, je crois, la raison. Pour ce qui regarde les dieux, le paganisme n'en a eu que de deux sortes principales : ou des dieux que l'on supposait être essentiellement de nature divine, ou des dieux qui ne Tétaient devenus qu'après avoir été de nature humaine. Les premiers avaient été annoncés par les sages ou par les législateurs, avec beaucoup de mystère, et le peuple, ni ne les voyait, ni ne les avait vu. Les seconds, quoiqu'ils eussent été hommes aux yeux de tout le monde, avaient été érigés en dieux par un mouvement naturel des peuples, touchés de leurs bienfaits. On se formait une idée très relevée des uns, parce qu'on ne les voyait point; et des autres, parce qu'on les aimait; mais on n'en pouvait pas faire autant pour un empereur romain, qui était dieu par ordre de la cour, et non pas' par l'amour du peuple, et qui, outre cela, venait d'être homme publi(piemcnt.
Quant aux oracles, leur premier établissement n'est pas non plus difficile à expliquer. Donnez-moi une demi-douzaine de personnes à qui je puisse persuader que ce n'est pas le soleil qui fait le jour, je ne désespérerai pas que des nations entières n'embrassent
celte opinion. Quelque ridicule que soit une pensée, il ne faut que trouver moyen de la maintenir pendant quelque temps; la voilà qui devient ancienne, et elle est suffisamment prouvée. 11 y avait sur la Parnasse un trou, d'où il sortait un exhalaison qui faisait danser les chèvres, et qui montait à la tète. Peut-être quelqu'un qui en fut entêté, se mit à parler sans savoir ce qu'il disait, et dit quelque vérité. Aussitôt il faut qu'il y ait quelque chose de divin dans cette exhalaison; elle contient la science de l'avenir : on commence à ne s'approcher plus de ce trou qu'avec respect; les cérémonies se forment peu à peu : Ainsi naquit apparemment l'oracle de Delphes ; et comme il devait son origine à une exhalaison qui entêtait, il fallait absolument que la Pythie entrât en fureur pour prophétiser. Dans la plupart des autres oracles, la fureur n'était pas nécessaire. Qu'il y en ait une fois un d'établi, vous jugez bien qu'il va s'en établir mille. Si les dieux parlent bien là, pourquoi ne parleront-ils point ici? Les peuples, frappés du merveilleux de la chose, et avides de l'utilité qu'ils en espèrent, ne demandent qu'à voir naître des oracles en tous lieux, et puis l'ancienneté survient à tous ces oracles, qui leur fait tous les biens du monde. Les nouveaux n'avaient garde de réussir tant; c'était les princes qui les établissaient. Les peuples croient bien mieux à ce qu'ils ont l'ail eux-mêmes.
Ajoutez à tout cela, que dans le temps de la première institution et des dieux et des oracles, l'ignorance était beaucoup plus grande qu'elle ne fut dans la suite. La philosophie n'était point encore née, et les superstitions les plus extravagantes n'avaient aucune contradiction à essuyer de sa part. Il est vrai que ce qu'on appelle le peuple n'est jamais fort éclairé : cependant, la grossièreté dont il est toujours, reçoit encore quelque diiïerence selon les siècles ; du moins,
il y en a OÙ loul le monde est peuple, et ceux-là sont sans comparaison les plus favorables à rétablissement des erreurs. Ce n'est donc pas merveille, si les peuples faisaient moins de cas des nouveaux oracles que des anciens; mais cela n'empêchait pas que les anciens ne ressemblassent parfaitement aux nouveaux. Ou un démon allait se loger dans un temple d'Ephestion, pour y prendre des oracles, dès qu'il avait plu à Alexandre d'en faire élever un à Ephestion comme à un dieu ; ou, s'il se rendait des oracles dans ce temple sans démon, il pouvait bien s'en rendre de même dans le temple d'Apollon Pythien. Or, il serait, ce me semble, fort étrange et fort surprenant qu'il n'eût fallu qu'une fantaisie d'Alexandre pour envoyer un démon en possession d'un temple, et faire naître par là une éternelle occasion d'erreur à tous les hommes.