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CHAPITRE XII Lieux où étaient les oracles

Nous allons entrer présentement dans le détail des artifices que pratiquaient les prêtres : cela renferme beaucoup de choses de l'antiquité assez agréables et assez particulières.

Les pays montagneux, et par conséquent pleins d'antres et de cavernes, étaient les plus abondants en oracles. Telle était la Béotie, qui anciennement, dit Plutarque, en avait une très >grande quantité. Remarquez, en passant, que les Boétiens étaient en réputation d'être les plus sottes gens du monde; c'était là un bon pays pour les oracles; des sots et des cavernes!

Je ne crois point que le premier établissement des oracles ait été une imposture méditée; mais le peuple tomba dans quelque superstition qui donna lieu à

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des gens un peu plus raffinés d'en profiter. Car les sottises du peuple sont telles assez souvent, qu'elles n'ont pu être prévues, et quelquefois ceux qui le trompent ne songeaient à rien moins, et ont été invités par lui-môme à le tromper. Ainsi ma pensée est qu'on a point mis d'abord des oracles dans la Béolie, parce qu'elle est montagneuse; mais que l'oracle de Delphes ayant une fois pris naissance dans la Béotie de la manière que nous avons dit, les autres que l'on fit à son imitation dans le même pays, furent mis dans des cavernes, parce que les prêtres en avaient reconnu la commodité.

Cet usage ensuite se répandit presque partout. Le prétexte des exhalaisons divines rendait les cavernes nécessaires; et il semble de plus que les cavernes inspirent d'elles-mêmes je ne sais quelle horreur qui n'est pas inutile à la superstition. Dans les choses qui ne sont faites que pour frapper l'imagination des hommes, il ne faut rien négliger. Peut-être la situation de Delphes a-t-elle bien servi à la faire regarder comme une ville sainte. Elle était à moitié chemin de la montagne du Parnasse, bâtie sur un peu de terreplein, et environnée de précipices, qui la fortifiaient sans le secours de l'art. La partie delà montagne, qui était au-dessus, avait à peu près la figure d'un théâtre, le cri des hommes et le son des trompettes se multipliaient dans les rochers. Croyez qu'il n'y avait pas jusqu'à ces échos qui ne valussent leur prix.

La commodité des prêtres et la majesté des oracles demandaient donc également des cavernes; aussi ne voyez-vous pas un si grand nombre de temples prophétiques en plat pays; mais s'il y en avait quelquesuns, on savait bien remédiera ce défaut de leur situation; au lieu de cavernes naturelles on en faisait d'artificielles, c'est-à-dire, de ces sanctuaires qui étaient des espèces d'antres où résidait particulière-

mcnl la divinité, ot où rrautres que los prêtres n'entraient jamais.

Ouand la Pythie se mettait sur le trépied, c'était dans son sanr-tuaire, lieu obscur et éloigné d'une certaine petite chambre où se tenaient ceux qui venaient consulter l'oracle . L'ouverture même de ce sanctuaire était couverte de feuillages de laurier ; et ceux à qui on permettait d'en approcher, n'avaient garde d'y rien voir.

D'où croyez-vous que vienne la diversité avec laquelle les anciens parlent de la Corme de leurs oracles? c'est qu'ils ne voyaient point ce qui se passait dans le fond de leur temples.

Par exemple, ils ne s'accordent point les uns avec les autres sur l'oracle de Dodone; et cependant que devait-il y avoir de plus connu des Grecs? Aristole, au rapport de Suidas, dit qu'à Dodone il y a deux colonnes, sur lune desquelles est un bassin d'airain, et sur l'autre la statue duneufant qui tient un fouet, dont les cordes, étant aussi d'airain, font du bruit contre le bassin, lorsqu'elles y sont poussées par le vent.

Démon, selon le même Suidas, dit que l'oracle de Jupiter Dodonéen, est tout environné de bassins qui, aussitôt que l'un est poussé contre l'autre, se communiquent ce mouvement en rond, et fontun brnitqni dure assez de temps.

D'autres disent ((ue c'était un chêne résonnant (pi i secouait ses branches et sçs feuilles lorsqu'il était consulté, et qui déclarait ses volontés par des prôtresses nommées Dodonides.

Il paraît bien, par tout cela, qu'il n'y avait que le bruit de constant, parce qu'on l'entendait de dehors; mais comme on ne voyait point le dedans du lieu où se rendait l'oracle, on ne savait que par conjecture ou par le rapport infidèle des prêtres, ce qui causait

le bruit. Il se trouve pourtant dans l'histoire, que quelques personnes ont eu le privilège d'entrer dans ces sanctuaires; mais ce n'élait pas des gens moins considérables qu'Alexandre et Vespasien. Strabon rapporte de Gallisthène, qu'Alexandre entra seul avec le prêtre dans le sanctuaire d'Ammon, et que lous les autres n'entendirent l'oracle que de dehors.

Tacite dit aussi que Vespasien étant à Alexandrie, et ayant déjà des desseins sur l'empire, voulut consulter l'oracle de Sérapis; mais qu'il fit auparavant sortir tout le monde du temple. Peut-être cependant n'entra-t-il pas pour cela dans le sanctuaire. A ce compte, les exemples d'un tel privilège seront très rares; car mon auteur avoue qu'il n'en connaît point d'autres que ces deux-là, si ce n'est peut-être qu'on veuille ajouter ce que Tacite dit de Titus, à qui le prêtre de la Vénus de Paphos ne voulut découvrir qu'en secret beaucoup de grandes choses qui regardaient les desseins qu'il méditait alors ; mais cet exemple prouve encore moins que celui de Vespasien, la liberté que des prêtres accordaient aux grands d'entrer dans les sanctuaires de leurs temples. Sans doute il fallait un grand crédit pour les obliger à la confidence de leurs mystères, et même ils ne la faisaient qu'à des princes naturellement intéressés à leur garder le secret, et qui, dans le cas où ils se trouvaient, avaient quelque raison particulière de faire valoir les oracles.

Dans ces sanctuaires ténébreux étaient cachées toutes les machines des prêtres, et ils y entraient par des conduits souterrains. Rufin nous décrit le temple de Sérapis tout plein de chemins couverts; et pour rapporter un témoignage encore plus fort que le sien, l'Écriture Sainte ne nous apprend-elle pas comment Daniel découvrit l'imposture des prêtres de Bélus, qui savaient bien rentrer secrètement dans

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son temple pour prendre les viandes qu'on y avait offertes? Il me semble que cette histoire seule devait décider toute la question en notre faveur. 11 s'agit là d'un des miracles du paganisme qui était cru le plus universellement, de ces victimes que les dieux prenaient la peine de venir manger eux-mêmes. L'Écriture attribue-t-elle ce prodige aux démons? Point du tout, mais à des prêtres imposteurs; et c'est là la seule t'ois où l'Ecriture s'étend un peu sur un prodige du paganisme; et en ne nous avertissant point que tous les autres n'étaient pas de la même nature, elle nous donne à entendre fort clairement qu'ils en étaient. Combien, après tout, devait-il être plus aisé de persuader aux peuples que les dieux descendaient dans des temples pour leur parler, leur donner des instructions utiles, que de leur persuader qu'ils venaient manger des membres de chèvres et de moutons? Et si les prêtres mangeaient bien en la place des dieux, à plus forte raison pouvaient-ils parler aussi en leur place.

Les voûtes des sanctuaires augmentaient la voix, et faisaient un retentissement qui imprimait de la terreur : aussi voyez-vous, dans tous les poètes, que la Pythie poussait une voix plus qu'humaine; peutêtre même les trompettes, qui multipliaient le son, n'étaient-elles pas alors tout à fait inconnues; peutêtre le chevalier iMorland n'a-t-il fait que renouveler un secret que les prêtres païens avaient su avant lui, et dont ils avaient mieux aimé tirer du profit, en ne le publiant pas, que de l'honneur en le publiant. Du moins le P. Kirker assure qu'Alexandre avait une de ces trompettes avec laquelle il se faisait entendre de toute son armée en même temps.

Je ne veux pas oublier une bagatelle, qui peut servir à marquer l'extrême application que les prêtres avaient à fourber. Du sancluaire ou du fond des

lomples, il sortait quelquefois une vapeur très agréable, qui remplissait tout le lieu où étaient les consultants. C'était l'arrivée du dieu qui parfumait tout. Jugez si des gens qui poussaient jusqu'à ces minuties presque inutiles l'exactitude de leurs impostures, pouvaient rien négliger d'essentiel.

Digression sur les anciens et les modernes.

LE CARTESIANISME

Et, en effet, ce qu'il y a de principal dans la philosophie, et ce qui de là se répand sur tout, je veux dire la manière de raisonner, s'est extrêmement perfectionné dans ce siècle. Je doute fort que la plupart des gens entrent dans la remarque que je vais faire : je la ferai cependant pour ceux qui se connaissent en raisonnements; et je puis me vanter que c'est avoir du courage, que de s'exposer, pour l'intérêt de la vérité, à la critique de tous les autres, dont le nombre n'est assurément pas méprisable. Sur quelque matière que ce soit, les anciens sont assez sujets à ne pas raisonner dans la dernière perfection, [Souvent de faibles convenances, de petites similitudes, des jeux d'esprit peu solides, des discours vagues et confus, passent chez eux pour des preuvesj] aussi rien ne leur coûte à prouver : mais ce qu'un ancien démontrait en se jouant, donnerait, à l'heure qu'il est, bien de la peine à un pauvre moderne; car de quelle rigueur n'est-on pas sur les raisonnements? On veut qu'ils soient intelligibles, on veut qu'ils soient justes, on veut (pi'ils concluent. On aura la

malig-nilé de démêler la moindre équivoque, ou d'idées, ou de mois; on aura la dureté de condamner la chose du monde la plus ingénieuse, si elle ne va pas au fait. Avant Descartes, on raisonnait plus commodément; les siècles passés sont bien heureux de n'avoir pas eu cet homme-là. C'est lui, à ce qu'il me semble, qui a amené cette nouvelle méthode de raisonner, beaucoup plus estimable que sa philosophie même, dont une bonne partie se trouve fausse ou incerlaine, selon les propres règles qu'il nous a apprises. Enfin il règne non seulement dans nos bons ouvrages de physique et de métaphysique, mais dans ceux de religion, de morale, de critique, une précision et une justesse qui, jusqu'à présent, n'avaient été ffuère connues.

Du bonheur.

Voici une matière la plus intéressante de toutes, dont tout le monde parle, que les philosophes, surtout les anciens, ont traitée avec beaucoup d'étendue : mais quoique très inléressaule, elle est dans le fond assez négligée; quoique tout le monde en parle, peu de gens y pensent; et quoique les philosophes l'aient beaucoup traitée, c'a été si philosophiquement, que les hommes n'en peuvent tirer guère de profit.

On entend ici par le mot de bonheur un état, une situation telle qu'on en désirât la durée sans changement; et en cela le bonheur est ditl'érent du plaisir, qui n'est qu'un sentiment agréable, mais court et passager, et qui ne peut jamais être un état. La douleur aurait bien plutôt le privilège d'en pouvoir elre un.

A mesurer le bonheur des hommes seulement par le nombre et la vivacité des plaisirs qu'ils ont dans le cours de leur vie, peut-être y a-t-il un assez grand nombre de conditions asspz égales, quoique fort difïerentes. Celui qui a moins de ])laisirsles sent plus vivement : il en sent une infinité que les autres ne sentent plus ou n'ont jamais sentis; et à cet égard la nature fait assez son devoir de mère commune. Mais si, au lieu de considérer ces instants répandus dans la vie de chaque homme, on considère le fond des vies mêmes, on voit qu'il est fort inégal; qu'un

homme qui a, si l'on veut, pendant sa journée autant de bons moments qu'un autre, est tout le reste du temps beaucoup plus mal à son aise, et que la compensation cesse entièrement d'avoir lieu.

C'est donc l'état qui fait le bonheur, mais ceci est très fâcheux pour le genre humain. Une infinité d'hommes sont dans des états qu'ils ont raison de ne pas aimer; un nombre presque aussi grand sont incapables de se contenter d'aucun état : les voilà donc presque tous exclus du bonheur, et il ne leur reste pour ressource que des plaisirs, c'est-à-dire des moments semés çà et là sur un fond triste qui en sera un peu égayé. Les hommes, dans ces moments, reprennent les forces nécessaires à leur malheureuse situation, et se remontent pour souffrir. 1 Celui qui voudrait fixer son état, non par la crainte ■^d'être pis, mais parce qu'il serait content, mériterait (le nom d'heureux : on le reconnaîtrait entre tous les autres hommes à une espèce dimmobilité dans sa situation ; il n'agirait que pour s'y conserver, et non pas pour en sortir. Mais cet homme-là a-t-il paru en quelque endroit de la terre? On en pourrait douter, parce qu'on ne s'aperçoit guère de ceux qui sont dans cette immobilité fortunée; au lieu que les malheureux qui s'agitent composent le tourbillon du monde, et se font bien senlir les uns aux autres par les chocs violents qu'ils se donnent. Le repos même de l'heureux, s'il est aperçu, peut passer pour être forcé, et tous les autres sont intéressés à n'en pas prendre une idée plus avantageuse. Ainsi l'existence de l'homme heureux pourrait être assez facilement contestée. Admettons-la cependant ne fût-ce que pour nous donner des espérances agréables : mais il est vrai que, retenues dans de certaines bornes, elles ne seront pas chimériques.

Ouoi qu'en disent les fiers stoïciens, une grande

partie de notre bonheur ne dépend pas de nous. Si Fun d'eux, pressé par la goutte, lui a dit : Je n avouerai pourtant pas que tu sois un mal: il a dit la plus extravagante parole qui soit jamais sortie de la bouche d'un philosophe. Un empereur de l'univers, enfermé aux petites-maisons, déclare naïvement un sentiment dont il a le malheur d'être plein; celui-ci, par engagement de système, nie un sentiment très vif, et en môme temps l'avoue par l'elïbrt qu'il fait pour le nier. N'ajoutons pas à tous les maux que la nature et la fortune peuvent nous envoyer, la ridicule et inutile vanité de nous croire invulnérables.

Il serait moins déraisonnable de se persuader que notre bonheur ne dépend jioint du tout de nous; et presque tous les hommes ou le croient, ou agissent comme s'ils le croyaient. Incapables de discernement et de choix, poussées par une impétuosité aveugle, attirés par des objets qu'ils ne voient qu'au travers de mille nuages, entraînés les uns par les autres sans savoir où ils vont, ils composent une multitude confuse et tumultueuse, qui semble n'avoir d'autre dessein que de s'agiter sans cesse. Si, dans tout ce désordre, des rencontres favorables peuvent en rendre quelques-uns heureux pour quelques moments, à la bonne heure ; mais il est bien sûr qu'ils ne sauront ni prévenir ni modérer le choc de tout ce qui peut les rendre malheureux. Ils sont alisolument à la merci du hasard.

Nous pouvons quelque chose à notre bonheur, mais ce n'est que par nos façons de penser; et il faut convenir que cette condition est assez dure. La plupart ne pensent que comme il plaît à tout ce qui les environne; ils n'ont pas un certain gouvernail qui leur puisse servir à tourner leurs pensées d'un autre côté qu'elles n'ont été poussées par le courant. Les autres ont des pensées si fortement pliées ^ ers le mauvais

côlé, el si inflexibles, qu'il serait inutile de les vouloir tourner d'un autre. Enfin, quelques-uns à qui ce travail pourrait réussir, et serait môme assez facile, le rejettent parce que c'est un travail, et en dédaignent le fruit qu'ils croient trop médiocre. Que serait-ce que ce misérable bonheur factice pour lequel il faudrait tant raisonner? Vaut-il la peine qu'on s'en tourmente? On peut le laisser aux philosophes avec leurs autres chimères : tant d'étude pour être heureux empêcherait de lètre.

Ainsi il n'y a qu'une partie de notre bonheur qui puisse dépendre de nous; et de cette petite partie peu de gens en ont la disposition ou en tirent le profit. Il faut que les caractères, ou faibles et paresseux, ou impétueux et violents, ou sombres et chagrins, y renoncent tous. Il en reste quelques-uns, doux et modérés, et qui admettent plus volontiers les idées ou les impressions agréables : ceux-là peuvent travailler utilement à se rendre heureux. Il est vrai que parla faveur de la nature ils le sont déjà assez, et que le secours de la philosophie ne paraît pas leur être fort nécessaire; mais il n'est presque jamais que pour ceux qui en ont le moins de besoin; et ils ne laissent pas d'en sentir l'importance : surtout quand il s'agit du bonheur, ce n'est pas à nous de rien négliger. Écoutons donc la philosophie, qui prêche dans le désert une petite troupe d'auditeurs qu'elle a choisis, parce qu'ils savaient déjà une bonne partie de ce qu'elle peut leur apprendre.

Afin que le sentiment du bonheur puisse entrer dans l'âme, ou du moins afin quil y puisse séjourner, il faut avoir nettoyé la place, et chassé tous les maux imaginaires. Nous sommes dune habileté infinie à en créer; et quand nous les avons une fois produits, il nous est très difficile de nous en défaire. Souvent même il semble que nous aimions notre malheureux

ouvrage, et que nous nous y complaisions. Les maux imaginaires ne sont pas tous ceux qui n'ont rien de corporel, et ne sont que clans l'esprit; mais seulement ceux qui tirent leur origine de quelque façon de penser fausse, ou du moins problématique. Ce n est pas un mal imaginaire que le déshonneur; mais c'en est un que la douleur de laisser de grands biens après sa mort à des héritiers en ligne collatérale, et non pas en ligne directe, ou à des filles, et non pas à des fils. Il y a tel homme dont la vie est empoisonnée par un semblable chagrin. Le bonheur n'habite point dans des tètes de cette trempe; il lui en faut ou qui soit naturellement plus saines, ou qui aient le courage de se guérir. Si l'on est susceptible des maux imaginaires, il y en a tant, qu'on sera nécessairement la proie de quelqu'un. La principale force de ces sortes de monstres consiste en ce qu'on s'y soumet, sans oser ni les attraper, ni même les envisager : si on les considérait quelque temps d'un œil fixe, ils seraient à demi vaincus.

Assez souvent aux maux réels nous ajoutons des circonstances imaginaires qui les aggravent. Qu'un malheur ait quelque chose de singulier, non seulement ce qu'il a de réel nous afflige, mais sa singularité nous irrite et nous aigrit. Nous nous représentons une fortune, un destin, je ne sais quoi, qui met de l'art et de l'esprit à nous faire un malheur d'une nature particulière. Mais qu'est-ce que tout cela? employons un peu notre raison, et ces fantômes disparaissent. Un malheur commun n'en est pas réellement moindre, un malheur singulier n'en est pas moins possible, ni moins inévitable. Un homme qui a la peste, lui cent millième, est-il moins à plaindre que celui qui a une maladie bizarre et inconnue?

Il est vrai que les malheurs communs sont prévus; et cela seul nous adoucit l'idée de la mort, 'le plus

grand de tous les maux. Mais qui nous empoche de prévoir en général ce que nous appelons les maux singuliers? On ne peut pas prédire les comètes comme les éclipses : mais on est bien sûr que de temps en temps il doit paraître des comètes; et il n'en faut pas davantage pour n'en être pas elîrayé. Les malheurs singuliers sont rares; cependant il faut s'attendre à en essuyer quelqu'un : il n'y a presque personne qui n'ait eu le sien : et si on voulait, on leur contesterait avec assez de raison leur ({ualité de singulier.

Une circonstance imaginaire qu'il nous plaît d'ajouter à nos afflictions, c'est de croire que nous serons inconsolables. Ce n'est pas que cette persuasion-là même ne soit quelquefois une espèce de douceur et de consolation; elle en est une dans les douleurs dont on peut tirer gloire, comme dans celle que Ion ressent de la perte d'un ami. Alors se croire inconsolable, c'est se rendre témoignage que l'on est tendre, fidèle, constant; c'est se donner de grandes louanges. Mais dans les maux où la vanité ne soutient point l'affliction, et où une douleur éternelle ne serait d'aucun mérite, gardons-nous bien de croire qu'elle doive être éternelle. Nous ne sommes pas assez parfaits pour être toujours affligés : notre nature est trop variable, et cette imperfection est une de ses plus grandes ressources.

Ainsi, avant que les maux arrivent, il faut les prévoir du moins en général; quand ils sont arrivés, il faut prévoir que l'on s'en consolera. L'un rompt la première violence du coup, l'autre abrège la durée du sentiment : on s'est attendu à ce que l'on souffre; et du moins on s'épargne par là une impatience, une révolte secrète qui ne sert qu'à aigrir la douleur : on s'attend à ne pas souffrir longtemps; et dès lors on anticipe en quelque sorte sur ce temps qui sera plus heureux, on l'avance.

Les circonslances mêmes réelles de nos maux, nous prenons plaisir à nous les faire valoir à nous-mêmes, à nous les étaler, comme si nous demandions raison à quelque juge d'un tort qui nous eût été fait. Nous augmentons le mal en y appuyant trop notre vue, et en recherchant avec tant de soin tout ce qui peut le grossir.

On a pour les violentes douleurs je ne sais quelle comj)laisance qui s'oppose aux remèdes, et repousse la consolation. Le consolateur le plus tendre paraît un indilTérent qui déplaît. Nous voudrions que tout ce qui nous approche prît le sentiment qui nous possède; et n'en être pas plein comme nous, c'est nous faire une espèce d'offense : surtout ceux qui ont l'audace de combattre les motifs de notre affliction, sont nos ennemis déclarés. Ne devrions-nous pas au contraire être ravis que l'on nous fit soupçonner de fausseté et d'erreur des façons de penser qui nous causent tant de tourments?

Enfin, quoiqu'il soit fort étrange de l'avancer, il est vrai cependant que nous avons un certain amour pour la douleur, et que dans quelques caractères il est invincible. Le premier pas vers le bonheur serait de s'en défaire, et de retrancher à notre imagination tous ses talents malfaisants, ou du moins de la tenir pour fort suspecte. Ceux qui ne peuvent douter qu'ils n'aient toujours une vue saine de tout, sont incurables; il est bien juste qu'une moindre opinion de soimême ait quelquefois sa récompense.

N'y aurait-il point moyen de tirer des choses plus de bien que de mal, et de disposer son imagination, de sorte qu'elle séparât les plaisirs d'avec les chagrins, et ne laissât passer que les plaisirs? cette proposition ne le cède guère en difficulté à la pierre philosophale; et si on la peut exécuter, ce ne peut être qu'avec le i)lus heureux naturel du monde, et tout

lart de la philosophie. Songeons que la plupart des choses sont d'une nature très douteuse ; et que quoiqu'elles nous frappent bien vite comme biens ou comme maux, nous ne savons pas trop au vrai ce qu'elles sont. Tel événement vous a paru d'abord un grand malheur, que vous auriez été bien fâché dans la suite qui ne fût pas arrivé; et si vous aviez connu ce qu'il amenait après lui, il vous aurait transporté de joie. Et sur ce pied-là, quel regret ne devez-vous pas avoir à votre chagrin? il ne faut donc pas se presser do s'affliger : attendons que ce qui nous paraît agréable peut amener aussi, peut cacher quelque chose de mauvais, et il ne faut pas se presser de se réjouir. Ce n'est pas une conséquence; on ne doit pas tenir la même rigueur à la joie qu'au chagrin.

Un grand obstacle au bonheur, c'est de s'attendre à un trop grand bonheur. Figurons-nous qu'avant que de nous faire naître, on nous montre le séjour qui nous est préparé, et ce nombre infini de maux qui doivent se distribuer entre ses habitants. De quelle frayeur ne serions-nous pas saisis à la vue de ce terrible partage où nous devrions entrer? et ne compterions-nous pas pour un bonheur prodigieux d'en être quittes à aussi bon marché qu'on l'est dans ces conditions médiocres, qui nous paraissent présentement insupportables : les esclaves, ceux qui n'ont pas de quoi vivre, ceux qui ne vivent qu'à la sueur de leur front, ceux qui languissent dans des maladies habituelles, voilà une grande partie du genre humain. A quoi a-t-il tenu que nous n'en fussions! apprenons combien il est dangereux d'être homme, et comptons tous les malheurs dont nous sommes exempts pour autant de périls dont nous sommes échappés.

Une infinité de choses que nous avons et que nous ne sentons pas, feraient chacune le suprême bonheur

de quelqu'un : il y a lel homme dont tous les désirs se termineraient à avoir deux bras. Ce n'est pas que ces sortes de biens, qui ne le sont que parce que leur privation serait un grand mal, puissent jamais causer un sentiment vif, même à ceux qui seraient les plus appliqués à faire tout valoir. On ne saurait être transporté de se trouver deux bras : mais en faisant souvent réflexion sur le grand nombre de maux qui pourraient nous arriver, on pardonne plus aisément à ceux qui arrivent. Notre condition est meilleure quand nous nous y soumettons de bonne grâce, que quand nous nous révoltons inutilement contre elle.

Nous regardons ordinairement les biens que nous font la nature ou la fortune comme des dettes qu'elles nous paient, et par conséquent nous les recevons avec une espèce d'indifférence ; les maux au contraire nous paraissent des injustices, et nous les recevons avec impatience et avec aigreur. Il faudrait rectifier des idées si fausses. Les maux sont très communs, et c'est ce qui doit naturellement nous échoir : les biens sont très rares, et ce sont des exceptions flatteuses faites l en noire faveur à la règle générale. ^^

Le bonheur est en effet bien plus rare que l'on ne pense. Je compte pour heureux celui qui possède un certain bien que je désire, et que je crois qui ferait me féhcité : le possesseur de ce bien-là est malheureux; ma condition est gâtée par la privation de ce qu'il a, la sienne Test par d'autres privations. Chacun brille d'un faux éclat aux' yeux de quelque autre; chacun est envié pendant qu'il est lui-même envieux; et, si être heureux était un vice ou un ridicule, les hommes ne se le renverraient pas mieux les uns aux autres. Ceux qui en seraient les plus accusés, les grands, les princes, les rois, seraient justement les moins coupables. Désabusons-nous de cette illusion qui nous peint beaucoup plus d'heureux qu'il n'y en

a ; et nous serons ou flattés cFôtre du nombre ou moins irrités de n'en être pas

Puisqu'il y a si peu de biens, il ne faudrait négliger aucun de ceux qui tombent dans notre partage : cependant on en use comme dans une grande abondance, et dans une grande sûreté d'en avoir tant qu'on voudra : on ne daigne pas s'arrêter à goûter ceux que l'on possède ; souvent on les abandonne pour courir après ceux que l'on n'a pas. Nous tenons le présent dans nos mains; mais l'avenir est une espèce de charlatan, qui en nous éblouissant les yeux, nous l'escamote. Pourquoi lui permettre de se jouer ainsi de nous? pourquoi souiïrir que des espérances vaines et douteuses nous enlèvent des jouissances certaines? il est vrai qu'il y a beaucoup de gens pour qui ces espérances mêmes sont des jouissances, et qui ne savent jouir que de ce qu'ils n'ont pas. Laissons-leur cette espèce de possession si imparfaite, si peu tranquille, si agitée, puisqu'ils n'en peuvent avoir d'autre; il serait trop cruel de la leur ôter : mais tâchons, s'il est possible, de nous ramener au présent, à ce que nous avons, et qu'un bien ne perde pas tout son prix parce qu'il nous a été accordé.

Ordinairement on dédaigne de sentir les petits biens, et on n'a pas le même mépris pour les maux médiocres. Que la chose soit du moins égale. Si le sentiment des biens médiocres est étouffé en nous par l'idée de quelques biens plus grands auxquels on aspire, que l'idée des grands malheurs où l'on n'est pas tombé nous console des petits.

Les petits biens que nous négligeons, que savonsnous si ce ne seront pas les seuls qui s'offrent à nous? Ce sont des présents faits par une puissance avare, qui ne se résoudra peut-être plus à nous en faire. Il y a peu de gens qui quelquefois en leur vie n'aient eu regret à quelque état, à quelque situation dont ils

n'avaient pas assez goùlé le bonheur. Il yen a peu qui naient eux-mêmes trouvé injustes quelques-unes des plaintes qu'ils avaient faites de la fortune. On a été ingrat, et on est puni.

Il ne faut pas, disent les philosophes rigides, mettre notre bonheur dans tout ce qui ne dépend pas de nous; ce serait trop le mettre àlaventure. Il va beaucoup à rabattre d'un précepte si magnifique : mais le plus quon en pourra conserver, ce sera le mieux. Figurons -nous que notre bonheur devrait entièrement dépendre de nous, et que c'est par une espèce d'usurpation que les choses de dehors se sont mises en possession d'en disposer : ressaisissons-nous autant qu'il est possible dun droit si important, et dangereux à confier; remettons sous notre puissance ce qui en a été détaché injustement.

D'abord, il faut examiner pour ainsi dire, les titres de ce qui prétend ordonner de notre bonheur ; peu de choses soutiendront cet examen, pour peu qu'il soit rigoureux. F^ourquoi cette dignité que je poursuis m'est-elle si nécessaire? c'est qu'il faut être élevé audessus des autres. Et pourquoi le faut-il? c'est pour recevoir leurs respects et leurs hommages. Et que me feront ces hommages ? ces respects? ils me flatteront très sensiblement. Et comment me flatteront-ils, puisque je ne les devrai qu'à ma dignité et non pas à moi-même? Il en est ainsi de plusieurs autres idées qui ont pris une place fort importante dans mon esprit : si je les attaquais, elles ne tiendraient pas longtemps. Il est vrai qu'il y en a qui feraient plus de résistance les unes que les autres : mais selon qu'elles seraient incommodes et plus dangereuses, il faut revenir à la charge plus souvent et avec plus de courage. Il n'y a guère de fantaisie que l'on ne mine peu à peu, et que l'on ne fasse tomber enfin à force de réflexions,

Mais comme nous ne pouvons pas rompre avec lout ce qui nous environne, quels seront les objets extérieurs auxquels nous laisserons des droits sur nous? ceux dont il y aura plus à espérer qu'à craindre. Il n'est question que de calculer, et la sagesse doit toujours avoir les jetons à la main. Combien valent ces. plaisirs-là, et combien valent les peines dont il faudrait les acheter, ou qui les suivraient? on ne saurait disconvenir que selon les dilTérentes imaginations les prix ne changent, et qu'un même marché ne soit bon pour l'un et mauvais pour l'autre. Cependant il }• a à peu près un prix commun pour les choses principales ; et de l'aveu de tout le monde, par exemple, l'amour est un peu cher : aussi ne se laisse-t-il pas évaluer.

Pour le plus sûr, il en faut revenir aux plaisirs simples, tels la tranquillité de la vie, la société, la chasse, la lecture, etc. S'ils ne coûtaient moins que les autres, qu'à proportion de ce qu'ils sont moins vifs, ils ne mériteraient pas de leur être préférés, et les autres vaudraient autant leur prix que ceux-ci le leur : mais les plaisirs simples sont toujours des plaisirs, et ils ne coûtent rien. Encore un grand avantage, c'est que la fortune ne nous les peut guère enlever. Quoiqu'il ne soit pas raisonnable d'attacher notre bonheur à tout ce qui est le plus exposé aux caprices du hasard, il semble que le plus souvent nous choisissons avec soin les endroits les moins sûrs pour l'y placer. Nous aimons mieux avoir tout notre bien sur un vaisseau qu'en fonds de terre. Enfin les plaisirs vifs n'ont que des instants, et des instants souvent funestes par un excès de vivacité qui ne laisse rien goûter après eux; au lieu que les plaisirs simples sont ordinairement de la durée que l'on veut; et ne gâtent rien de ce qui les suit.

Les gens accoutumés aux mouvements violents des

passions, trouveront sans doute l'ort insipide tout le bonheur que peuvent produire les plaisirs simples. Ce qu'ils appellent insipidité, je l'appelle tranquillité; et je conviens que la vie la plus comblée de ces sortes de plaisirs n'est guère qu'une vie tranquille. Mais quelle idée a-t-on de la condition humaine, quand on se plaint de n'être que tranquille? et l'état le plus délicieux que l'on puisse imaginer, que devient-il après que la première vivacité du sentiment est consumée? il devient un état tranquille; c'est même le mieux qui puisse lui arriver.

11 n'y a personne qui dans le cours de sa vie n'ait quelques événements heureux, des temps ou des moments agréables. Notre imagination les détache de tout ce qui les a précédés ou suivis ; elle les rassemble, et se représente une vie qui en serait toute composée : voilà ce qu'elle appellerait du nom de bonheur, voilà à quoi elle aspire, peut-être sans oser trop se l'avouer. Toujours est-il certain que tous les intervalles languissants, qui dans les situations les plus heureuses sont et fort longs et en grand nombre, nous les regardons à peu près comme s'ils n'y devaient pas être. Ils y sont cependant, et en sont bien inséparables. Il n'y a point en chimie d'esprit si vif qui n'ait beaucoup de flegme; l'état le plus délicieux en a beaucoup aussi, beaucoup de temps insipide, qu'il faut tâcher de prendre en gré.

Souvent le bonheur dont on se fait l'idée, est trop composé et trop compliqué. Combien de choses, par exemple, seraient nécessaires pour celui d'un courtisan? du crédit auprès des ministres, la faveur du roi, des établissements considérables pour lui et pour ses enfants, de la fortune au jeu, dos maîtresses fidèles et qui flattassent sa vanité; enfin tout ce qui peut lui représenter une imagination effrénée et insatiable. Cet homme-là ne pourrait être heureux qu'à trop

grands frais; certainemenl la nature n'en fera pas la dépense.

Le bonheur que nous nous proposons sera toujours d'autant plus facile à obtenir, qu'il y entrera moins de choses dilïérentes, et qu'elles seront moins indépendantes de nous. La machine sera plus simple, et en même temps plus sous notre main.

Si l'on est à peu près bien, il faut se croire tout à fait bien. Souvent on ij;âlerait tout pour attraper ce bien complet. Rien n'est si délicat ni si fragile qu'un état heureux; il faut craindre d'y toucher, même sous prétexte d'amélioration.

La plupart des changements qu'un homme fait à son état pour le rendre meilleur, augmentent la place qu'il tient dans le monde, son volume, pour ainsi dire : mais ce volume plus grand donne plus de prise aux coups de la fortune. Un soldat qui va à la tranchée, voudrait-il devenir un géant pour attraper plus de coups de mousquet? Celui qui veut être heureux se réduit et se resserre autant qu'il est possible. Il a ces deux caractères; il change peu de place, et en 'tient peu.

Le plus grand secret pour le bonheur, c'est d'être bign avec soi. Naturellement tous les accidents fâcheux qui viennent du dehors, nous rejettent vers nous-mêmes, et il est bon d'y avoir un retraite agréable; mais elle ne peut l'être si elle n'a été préparée par les mains de la vertu. Toute l'indulgence de l'amour-propre n'empêche point qu'on ne se reproche du moins une partie de ce qu'on a à se reprocher : et combien est-on encore troublé par le soin humiliant de se cacher aux autres, par la crainte d'être connu, par le chagrin inévitable de l'être? On se fuit, et avec raison : il n'y a que le vertueux qui puisse se voir et se reconnaître. Je ne dis pas qu'il rentre en lui-même pour s'admirer et pour s'applau-

dir : et le pourrait-il, quelque vertueux qu'il fût? Mais comme on s'aime toujours assez, il suffit d'y pouvoir rentrer sans honte pour y rentrer avec plaisir.

Il peut fort bien arriver que la vertu ne conduise ni à la richesse ni à l'élévation, et qu'au contraire elle en exclue : ses ennemis ont de grands avantages sur elle par rapport à l'acquisition de ces sortes de biens. Il peut encore arriver que la gloire, sa récompense la plus naturelle, lui manque : peut-être s'en priverat-elle elle-même; du moins, en ne la recherchant pas, hasardera-t-elle d'en être privée. Mais une récompense infaillible pour elle, c'est la satisfaction intérieure. Chaque devoir rempli en est payé dans le moment : on peut sans orgueil appeler à soi-même des injustices de la fortune; on s'en console par le témoignage légitime qu'on se rend de ne les avoir pas méritées; on trouve dans sa propre raison et dans sa droiture un plus grand fonds de bonheur que les autres n'en attendent des caprices du hasard.

Il reste un souhait à faire sur une chose dont on n'est pas le maître; car nous n'avons parlé que de celles qui étaient en notre disposition; c'est d'être placé par la fortune dans vme condition médiocre. Sans cela, et le bonheur et la vertu seraient trop en péril. C'est là cette médiocrité si recommandée par les philosophes, si chantée par les poètes, et quelquefois si peu recherchée par eux tous.

Je conviens qu'il manqup à ce bonheur une chose qui, selon les façons de penser communes, y serait cependant Ijien nécessaire; il n'a nul éclat. L'heureux que nous supposons ne passerait guère pour l'être; il n'aurait pas le plaisir d'être envié : il y a plus; peut-être lui-même aurait-il de la peine à se croire heureux, faute de l'être cru par les autres; car leur jalousie sert à nous faire assurer de notre état, tant nos idées sont chancelantes sur tout, et ont besoin

d'être appuyées. Mais enfin, pour peu que cet heureux se compare à ceux que le vulgaire croit plus heureux que lui, il sent facilement les avantages de sa situation; il se résoudra volontiers à jouir d'un bonheur modeste et ignoré, dont l'étalage n'insultera personne : ses plaisirs, comme ceux des amants discrets, seront assaisonnés du mystère.

Après tout, ce sage, ce vertueux, cet heureux est toujours un homme; il n'est point arrivé à un état inébranlable que la condition humaine ne comporte point; il peut tout perdre, et même par sa faute. Il conservera d'autant mieux sa sagesse ou sa vertu, qu'il s'y fiera moins; et son bonheur, qu'il s'en assurera moins.

Vie de P. Corneille avec l'histoire du théâtre français jusqu'à lui.

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