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SUR MA VIEILLESSE

Il fallait n'être vieux qu'à Sparte, Disent les anciens écrits.

O Dieux! combien je m'en écarte,

Moi qui snis si vieux dans Paris!

O Sparte! Sparte, hélas! quY-tes-vous devenue? Vous saviez tout le prix d'une tète chenue. Plus dans la canicule on était bien lourré, Plus l'oreille était dure et l'œil mal éclairé, Plus on déraisonnait dans sa triste i'amille, Plus on épiloguait sur la moindre vétille, Plus contre tout son siècle on était déclaré. Plus on était chagrin et misanthrope outré. Plus on avait de g-outte et d'autre béatille, Plus on avait perdu de dents de leur bon gré, Plus on marchait courbé sur sa grosse béquille, Plus on était eniin digne d'être enterré. Et plus dans vos remparts on était honoré. 0 Sparte! Sparte, hélas! qu'êtes-vous devenue? Vous saviez tout le prix d'une tête chenue.

1. Fontenelle, à l'époque où il compose cette pièce de vers, était âgé de quatre-vingt-douze ans.

Préface de l'histoire de l'Académie des Sciences, depuis 1666 jusqu'en 1699.

Lorsque après une longue barbarie, les sciences et les arts commencèrent à renaître en Europe, Féloquence, la poésie, la peinture, l'architecture, sortirent les premiers des ténèbres : et dès le siècle passé, elles reparurent avec éclat. Mais les sciences d'une méditation plus profonde, telles que les mathématiques et la physique, ne revinrent au monde que plus tard, du moins avec quelque sorte de perfection; et l'agréable qui a presque toujours l'avantage sur le solide, eut alors celui de le précéder.

Ce n'est guère que de ce siècle-ci que l'on peut compter le renouvellement des mathématiques et de la physique. Descartes et d'autres grands hommes y ont travaillé avec tant de succès que dans ce genre de littérature tout a changé de face. On a quitté une physique stérile, et qui depuis plusieurs siècles en était toujours au même "point; le règne des mots et des termes est passé, on veut des choses; on établit des principes que Ton entend, on les suit; et de là vient qu'on avance. L'autorité a cessé d'avoir plus de poids que la raison ; ce qui était reçu sans contradiction, parce qu'il l'était depuis longtemps, est présentement examiné, et souvent rejeté; et comme on s'est avisé de consulter sur les choses naturelles la nature

clle-mcmc, pluLùt que les anciens, elle se laisse plus aisément découvrir; et assez souvent, pressée parles nouvelles expériences que l'on l'ait pour la sonder, elle accorde la connaissance de quelqu'un de ses secrets. D'un autre côté les mathématiques n'ont pas l'ait un progrès moins considérable. Celles qui sont mêlées avec la physique, ont avancé avec elle, et les mathématiques pures sont aujourd'hui plus fécondes, plus universelles, plus sublimes, et, pour ainsi dire, plus intellectuelles qu'elles n'ont jamais été. A mesure que ces sciences ont acquis plus d'étendue, les méthodes sont devenues plus simples et plus faciles. Enfin, les mathématiques n'ont pas seulement donné,^ depuis quelque temps, une infinité de vérités de l'espèce qui leur appartient, elles ont encore produit assez généralement dans les esprits une justesse plus précieuse peut-être (jne toutes ces vérités.

En Italie, Galilée, mathématicien du Grand-Duc, observa le premier, au commencement de ce siècle, des taches sur le soleil. Il découvrit les satellites de Jupiter, les phases de Vénus, les petites étoiles <)ui composent la voie de lait; et, ce qui est encore plus considérable, l'instrument dont il s'était servi pour les découvrir. Torricelli, son disciple et son successeur" imagina la fameuse expérience du vide, qui adonnénaissance à une infinité de phénomènes nouveaux. Cavallerius trouva l'ingénieuse et subtile géométriedes indivisibles, que l'on pousse maintenant si loin, et qui, à tout moment, embrasse linfini. En France, le fameux Descartes a enseigné aux géomètres des routes qu'ils ne connaissaient point encore et a donné' aux physiciens une infinité de vues, ou qui peuvent suffire, ou qui servent à en faire naître d'autres. En Angleterre, le baron j\e[)er s'est rendu célèbre par l'invention des logarithmes; et Harvé par la découverte, ou du moins par les preuves incontestables de-

HISTOIRE DE L'ACADKMfE DES SCIENCES HT

la circulation du sang. L'honneur qui o«t revenu à toute la nation anglaise de ce nouveau système de Ilarvé, semble avoir attach(' les Anglais à l'anatomie. Plusieurs d'entre eux ont pris certaines parties du corps en particulier pour le sujet de leurs recherches, comme \\'arthon les glandes, Glisson le foie, Willis le cerveau et les nerfs, Lower le cœur et ses mouvements. Dans ce temps-là le réservoir du chyle et le canal thorachique ont été découverts par Pecquet, Français; et les vaisseaux lymphatiques par Thomas Bartholin, Danois, sans parler ni des conduits salivaires que Stenon, aussi Danois, nous fit connaître plus exactement sur les premières idées de Warthon, ni de tout ce que Marcel Malpigi, Italien, qui est mort premier médecin du pape Innocent XII, a observé dans l'épiploon, dans le cœur et dans le cerveau; découvertes anatomiques qui, quelque importantes qu'elles soient, lui feront encore moins d'honneur que l'heureuse idée qu'il a eue le premier d'étendre l'anatomie jusqu'aux plantes. Enfin toutes les sciences et tous les arts, dont le progrès était presque entièrement arrêté depuis plusieurs siècles, ont repris dans celui-ci de nouvelles forces, et ont commencé, pour ainsi dire, une nouvelle carrière.

Ce goût de philosophie, assez universellement répandu, devait produire entre les savants l'envie de se communiquer mutuellement leurs lumières. Il y a plus de cinquante ans que ceux qui étaient à Paris, se voyaient chez le P. Mersenûe, qui, étant ami des plus habiles gens de l'Europe, se faisait un plaisir d'être le lien de leur commerce. Gassendi, Descartes, Hobbes, Roberval, les deux Pascal père et fils, Blondel, et fjuelques autres s'assemblaient chez lui. Il leur proposait des problèmes de mathématiques, ou les priait de faire quelques expériences par rapport à de certaines vues, et jamais on n'avait cultivé avec plus

de soin les sciences qui naissent de Tunion de la géométrie et de la physique.

Jl se fit des assemblées plus léjjulières chez de Monmor, maître des requêtes, et ensuite chez Thevenot. On y examinait les expériences et les découvertes nouvelles, l'usage ou les conséquences qu'on en pouvait tirer. Il y venait des étrangers, qui se trouvaient alors à Paris, el qui étaient dans le goût de ces sortes de sciences; et, pour ne rien dire de tous les autres, c'est là que Tilluslre Slenon, Danois, qui a été depuis évêque, donna dans sa jeunesse les premières preuves de sa capacité et de sa dextérité en fait d'anatomie.

Peut-être ces assemblées de Paris ont-elles donné occasion à la naissance de plusieurs académies dans le reste de l'Europe. Il est toujours certain que les gentilshommes anglais, qui ont jeté les premiers fondements de la Société royale de Londres, avaient voyagé en France, et s'étaient trouvés chez de Monmor et Thevenot. Quand ils furent de retour en Angleterre, ils s'assemblèrent à Oxford, et continuèrent les exercices auxquels ils s'étaient accoutumés en France. La domination de Cromwell contribua même à cet établissement. Ces Anglais, attachés en secret au roi légitime, et résolus de ne point prendre part aux alTaires présentes, furent bien aises d'avoir une occupation qui leur donnât lieu de se retirer de Londres, sans se rendre suspects au Protecteur. Leur société demeura en cet état jusqu'à ce que Charles II, étant remonté sur le trône, la fit venir à Londres, la confirma par l'autorité royale, et lui donna des privilèges, récompensant ainsi les sciences d'avoir servi de prétexte à la fidélité qu'on lui gardait.

Enfin le renouvellement de la vraie philosophie a rendu les académies de mathématiques et de physique si nécessaires, qu'il s'en est établi aussi en Italie,

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quoique, d'ailleurs, ces sortes de sciences ne régnent guère en ce pays-là, soit à cause de la délicatesse des Italiens, qui saccommodent peu de ces épines, soit à cause du gouvernement ecclésiastique, qui rend ces études absolument inutiles pour la l'ortunc, et quelquefois même dangereuses. La principale académie de cette espèce qui soit en Italie, est celle de Florence, fondée par le Grand-Duc. Elle a produit Galilée, Torricelli, Borelli, Redi, Bellini, noms à jamais illustres, et qui rendent témoignage des talents de la nation.

La France devait, par toutes sortes de titres, avoir une académie des sciences; et déjà cette compagnie y naissait d'elle-même, comme dans un terroir naturellement bien disposé. Aussi, après que la paix des Pyrénées eut été conclue, le roi jugea que son royaume, fortifié par les conquêtes qui venaient de lui être assurées, n'avait plus besoin que d'être embelli par les arts et par les sciences, et il ordonna à Colbert de travailler à leur avancement.

Ce ministre, porté de lui-même à favoriser les lettres, et propre à concevoir de grands desseins, forma d'abord le projet d'une académie, composée de tout ce qu'il y aurait de gens les plus habiles en toutes sortes de littérature. Les savants en histoire, les grammairiens, les mathématiciens, les philosophes, les poètes, les orateurs, devaient être également de ce grand corps, où se réunissaient et se conciliaient tous les talents les plus opposés. La bibliothèque du roi était destinée à être le rendez-vous commun. Ceux qui s'appliquaient à l'histoire, s'y devaient assembler les lundis et les jeudis; ceux qui étaient dans les belles-lettres, les mardis et vendredis, les mathématiciens et les physiciens, les mercredis et les samedis. Ainsi aucun jour de la semaine ne demeurait oisif; et, afin qu'il y eût cpielque chose de commun

qui liât ces différentes compagnies, on avait résolu d'en faire, tous les premiers jeudis du mois, une assemblée générale, où les secrétaires auraient rapporté les jugements et les décisions de leurs assemblées particulières, et où chacun aurait pu demander Féclaircissement de ses difficultés : car sur quelle matière ces étals généraux de la littérature n'eussent-ils pas été prêts à répondre? Si cependant les difficulté eussent été trop considérables pour être résolues sur-le-champ, on les eût données par écrit; on y eût répondu de môme, et toutes les décisions auraient été censées partir de TAcadémic entière.

Ce projet n'eut point d'exécution. D'abord on retrancha du corps de cette grande Académie le membre qui appartient à l'histoire. On n'eût pas pu s'empêcher de tomber dans des questions, où les faits deviennent trop importants et trop chatouilleux par la liaison inévitable qu'ils ont avec le droit.

Ceux qui avaient les belles-lettres en partage, ne furent pas plus longtemps compris dans lAcadémie universelle. Gomme ils étaient presque tous de l'Académie française, établie par le cardinal de Richelieu, ils représentèrent à Colberl (ju'il n'était point besoin de faire deux compagnies différentes qui n'auraient que le même objet, les mêmes occupations, et presque tous les mêmes membres; et qu'il valait mieux faire refleurir l'ancienne Académie, en lui donnant l'attention et les marques de bonté qu'il destinait à une compagnie nouvelle. Ce conseil fut suivi; et Colbert entreprit de rendre à l'Académie française son premier éclat. Le roi fît l'honneur à cette compagnie de s'en déclarer protecteur : le ministre devint un de ses membres; et ce fut alors qu'elle prit une nouvelle naissance.

11 ne resta donc du débris de cette grande Académie qu'on avait projetée, que les mathématiciens, au

nombre de six ou sepl; Carcavy, Huyghens, Roberval, l'renicle, Auzoïit, Picarl et Buot. Ils s'assemblèrent (lès lors à la bibliothèque de Colbert, et commencèrent quelques exercices académiques, au mois de juin de Tannée 1666.

Il sembla que le ciel voulût favoriser cette compagnie naissante de mathématiciens par deux éclipses, qui devaient arriver à quinze jours Tune de l'autre, ce qui est le temps le plus court où l'on en puisse voir deux; et Ton sait assez combien les éclipses sont précieuses aux astronomes pour tous les usages qu'ils en tirent. De plus, la première, qui était lunaire, devait être horizontale, phénomène extraordinaire, où le soleil et la lune se voient en même temps sur Thorizon, quoique dans l'opposition où ils sont alors, l'jn étant au-dessus de ce cercle, l'autre dût être réellement au-dessous. Aussi n'a-t-on encore observé jusqu'à présent que trois éclipses horizontales, non que ce phénomène soit rare, mais parce qu'il ne peut durer que très peu de temps et que, les deux astres touchant à l'horizon, ils sont presque toujours enveloppés dans les nuages ou dans les vapeurs. Ce qui fait que ce phénomène dure si peu, c'est qu'il est l'elfet d'une réfraction, qui élève sur le bord de l'horizon l'image de la lune, dont réellement le corps est encore au-dessous. Aussitôt après, le corps de la lune monte lui-même et prend la place de son image, et, pendant ce peu de temps, le soleil tombe nécessairement sous Ihorizon.

Cette éclipse de lune qui devait arriver le 16 juin 1666 fut dérobée par les nuages aux mathématiciens qui l'attendaient avec tous les préparatifs nécessaires. On n'en a eu qu'une seule relation un peu exacte, par les mathématiciens que le prince Léopold de Florence avait envoyés dans la petite île de Gorgone. Ceux qui étaient allés aussi par son ordre en doux autres en-

droits, ne la purent voir; ce qui marque combien il est important de poster des observateurs en dilîérenls lieux, afin que ce qui échappe aux uns n'échappe pas aux autres.

L'autre éclipse, qui était de soleil, et qui arriva le 2 juillet, fut heureusement observée chez Colbert, par les mathématiciens que nous avons nommés. Elle commença à 5 heures 43' :20" du matin et finit à 7 heures 42' 20"; elle fut, dans son milieu, de 7 doigts .')G', et l'on remarqua que le temps qu'on appelle d'incidence ou d'immersion, qui est depuis le commencement de Téclipse, jusqu'à ce point du milieu oi^i elle est la plus grande, fut de quelques minutes plus court que le temps de l'émersion, par où l'on s'aperçut que Ton ne prenait pas exactement le milieu d'une éclipse, en coupant par la moitié le temps de sa durée entière.

Ceux qui, dans ce môme temps, prenaient la hauteur du soleil dans le jardin de la bibliothèque du roi, trouvèrent, vers le milieu de l'éclipsé, que l'air était plus froid ; et, ce qui ne peut être sujet à erreur, c'est que les miroirs ardents avaient, en ce temps-là, beaucoup moins de force qu'au commencement et à la fin de l'éclipsé. Ils bridaient encore du bois, mais sans flamme, et ils ne pouvaient brûler le papier blanc : c'était la même chose que si la moitié du miroir eût été couverte, et qu'il n'eût reçu que la moitié des rayons qu'il peut recevoir; car un peu plus de la moitié du disque du soleil était caché par celui de la lune. Cependant les yeux ne s'apercevaient pas beaucoup de l'affaiblissement de la lumière, et ceux qui n'étaient pas avertis de l'éclipsé, pouvaient bien ne pas s'en douter qu'il y en eût une. Le petit froid que l'on sentit, répond à la diminution de clarté qui pouvait devenir sensible en y faisant attention; mais tout cela prouve bien que les sens sont fort éloignés

(faller jusqu'aux fines différences, puisqu'il leur en ('•chappe même d'assez i^rossières.

Dans tout le temps de l'éclipsé, le disque de la lune, interposé entre le soleil et la terre, parut, avec le télescope, également noir en toutes ses parties, d'où l'on jugea que la lune n'était point enveloppée d'une atmosphère, parce que, dans la situation où elle est, lorsqu'elle cache le soleil à nos yeux, celte atmosphère serait traversée de quelques rayons du soleil, qui la feraient paraître comme une bordure moins noire que le reste du disque de la lune.

Le diamètre de la lune parut un peu plus petit que celui du soleil, ou tout au plus il parut lui être égal ; et l'on remarqua l'erreur des tables de Kepler et des autres, qui faisaient le diamètre du soleil plus petit, et celui de la lune plus grand qu'ils n'étaient effectivement.

On commençait alors à connaître, mieux que jamais, de quelle importance il était d'avoir, dans la dernière précision, les diamètres apparents des planètes de toutes les différentes élévations où elles se peuvent trouver, soit par les mouvements annuels soit par les diurnes. De là dépend toute la justesse du calcul des éclipses solaires et lunaires; car on ne peut juger ni de la quantité de doigts qu'elles occuperont, ni du temps qu'elles dureront, que par la grandeur que l'on suppose aux diamètres apparents du soleil et de la lune à l'égard l'un de l'autre, et, quelque peu qu'on s'y mépYenne, l'erreur tire fort à conséquence.

Pour mesurer donc les diamètres apparents avec une exactitude inconnue à toute l'ancienne astronomie, Huyghens avait eu la première idée d'une machine très ingénieuse que tout le monde connaît présentement. C'est ce petit treillis, divisé en un certain nombre de carrés égaux, que forment des (ils

de soie ou de métal très déliés. On le place dans le foyer de verre objectif; et là, les petits carrés sont vus très distinctement. On sait d'ailleurs, et même assez facilement, à quelle quantité dun degré céleste répond le côté de chacun de ces carrés, et, par conséquent, on sait la grandeur apparente d'un objet compris dans un ou plusieurs de ces intervalles. Mais ily avait un inconvénient considérable; l'objet n'était pas toujours compris juste dans dans un ou plusieurs carrés, et le plus ou le moins ne s'estimait qu'à peu près. Auzout et Picart réparèrent parfaitement ce défaut par le moyen de deux lils qu'ils rendirent mobiles. Picard rendit encore le tout plus parfait par vme règle d'un pied, divisée en quatre cents parties avec le secours du microscope, et qui faisait connaître ce que valaient les distances insensibles des deux fils. Nous ne ferons pas une description plus exacte de cette machine, parce qu'elle est dans le recueil de quelques ouvrages d'académiciens, que de la Hire a fait imprimer en 1693; elle y est nommée micromètre.

On s'appliqua à profiter de cette nouvelle invention ; et pendant toute la lunaison qui suivit cette éclipse du 2 juillet, on s'attacha à la mesure des différents diamètres apparents de la lune. On fut étonné de voir tomber aussitôt les hypothèses que les nouveaux astronomes mômes avaient faites sur cette planète, et l'on s'assura que pour être si proche de nous, et pour appartenir en quelque façon à notre terre, elle ne nous en était pas mieux connue.

Outre la nouvelle justesse que produit l'invention du micromètre, on avait égard aux réfractions dont jusque-là on ne s'était pas trop mis en peine; l'astronomie devenait de jour en jour plus scrupuleuse et plus circonspecte.

Picard conjectura que les réfractions devaient être plus grandes en hiver qu'en été, parce que mesurant

HiSTOIKE DE L' ACADÉMIE DES SCIEiNCES 125

le diamèlro, ou du soleil, ou de la lune, à la même hauteur horizontale, il trouvait en hiver le diamètre vertical plus petit. Il faut supposer que les réfractions, en même temps qu'elles haussent ces astres sur rhorizon, accourcissent leurs diamètres verticaux, parce que, comme leur plus g'rande force est à l'horizon, et que de là elles vont toujours en diminuant, elles élèvent plus la moitié inférieure du diamètre vertical du soleil ou de la lune, qu'elles ne font la moitié supérieure; et, par conséquent, c'est la môme chose que si une partie de la moitié inférieure du diamètre se cachait derrière la supérieure, ce qui diminuerait nécessairement la grandeur apparente de ce diamètre; et plus les réfractions sont gi'andes, plus cet effet est sensible.

Vers la fin de la môme année, Auzoul écrivit sur toute cette matière des diamètres apparenis, à Oldembourg, secrétaire de la Société royale d'Angleterre. Il lui rendait compte de tout ce qu'ils avaient fait, Picart et lui, pour parvenir au point de précision où ils en étaient: il lui apprenait qu'ils savaient diviser un pied en trois mille parties, avec tant de sûreté, qu'à peine se pouvaient-ils tromper d'une seule; que par là ils mesuraient les diamètres du soleil et de la lune jusqu'aux secondes, et que tout au plus ils se tromperaient de trois ou quatre. Il ajoutait que par le moyen ils avaient trouvé que le diamètre du soleil, ■dans son apogée, n'avait guère été plus petit que 31' 37", ni dans son périgée, plps grand que 32' 45"; que do même, celui de la lune n'avait encore guère passé 33', et n'avait pas eu moins de 29' 40" ou 35''. Il apportait la raison pour laquelle, à l'éclipsé du 2 juillet, liévélius avait trouvé le diamètre de la lune plus grand de 8 ou 9' à la fin qu'au commencement; c'est (pie, comme elle arriva le matin, la lune était à la fin plus élevée sur l'horizon; et plus les astres s'élèvent

vers le méridien, plus leurs diamètres apparents aug'mentent, quoique les yeux jugent loul le contraire. Si léclipse était arrivée le soir, il est clair que le diamètre de la lune eût été plus petit à la fin, parce qu'elle eût été plus basse. Cela vient de ce que les astres sont plus près de Tobservateur au méridien qu'à l'horizon de près d'un demi-diamètre de la terre, et cette ditl'érence est quelque chose, principalement par rapport à la petite distance de la lune, qui n'est que de 50 demi-diamètres terrestres environ.

C'est ainsi que l'Académie qui se formait à Paris, entrait déjàen commerce de découvertes avec les académies étrangères. Rien ne peut être plus utile que cette communication, non seulement parce que les esprits ont besoin de s'enrichir des vues les uns des autres, mais encore parce que différents pays ont difierentes commodités et différents avantages pour les sciences. La nature se montre diversement aux divers habitants du monde, elle fournit aux uns des sujets de réflexion qui manquent aux autres; elle se déclare ([uelquofois plus ou moins, selon les lieux; et enfin, pour la découvrir, il n'y a point trop de tout ce qui peut nous être connu.

La compagnie des mathématiciens étant déjà dans l'état qu'on la pouvait souhaiter, on songea à leur joindre deux physiciens, dont le roi laissa le choix à Colbert. Ceux qu'il nomma furent de la Chambre, médecin ordinaire du roi, fameux par ses ouvrages; Perrault, aussi médecin, en qui brillait le génie qui fait les découvertes, Duclos et Bourdelin, habiles chimistes; Pecquet et Gayant, savants anatomistes, et Marchand, qui avait une grande connaissance de la botanique. Le ministre joignit à ces géomètres et à ces physiciens consommés, déjeunes gens propres à les aider dans leurs travaux. Ce furent Xiquet, Couplet, Richer, Pivert, de la Voye. Peu de moisaupara-

vant, Duhamel, prêtre, avait été choisi pour être secrétaire de cette Académie, comme étant dune assez vaste érudition, pour entendre les dillerentes langues do tant de savants hommes, et recueillir tout ce qui sortirait de leur bouche. Il semble que Tordre dans lequel se forma l'Académie des Sciences, représente celui que les sciences mêmes doivent garder entre elles; les mathématiciens furent les premiers, et les physiciens vinrent ensuite.-

Le roi, pour assurer aux académiciens le repos et le loisir dont ils avaient besoin, leur établit des pensions, que les guerres même n'ont jamais fait cesser; en quoi sa bonté pour l'Académie des Sciences a surpassé celle du cardinal de Richelieu pour l'Académie française, qui lui était néanmoins si chère, et celle de Charles II, roi d'Angleterre, pour la Société Royale de Londres.

Le roi voulait même qu'il y eût toujours un fonds pour les expériences, si nécessaires dans toute la physique, et dont la dépense est quelquefois au-dessus des forces du physicien. La chimie la plus raisonnable n'opère qu'avec assez de frais, et les mathématiques même, hormis la géométrie pure et l'algèbre, demandent un grand attirail d'instruments, faits avec un extrême soin. D'ailleurs il se propose . quelquefois de nouvelles inventions, que les auteurs, \ séduits par le charme de la production, ont rendu si \ spécieuses, qu'à peine en peut-on apercevoir les inconvénients ou les impossibilités; et il est de l'intérêt public qu'il y ait une compagnie toujours en étal de les examiner et d'en faire l'épreuve après quoi les défauts seront découverts, et peut-être même réparés.

Le 22 décembre, les mathématiciens et les physiciens que nous avons nommés, s'assemblèrent, pour la première fois, à la bibliothèque du roi. De Garcavy leur exposa le dessein qu'avait le roi d'avancer

et de favoriser les sciences, cl ce qu'il attendait deux pour Futilité publique et pour la gloire de son règne. On mit d'abord en délibération si les deux sociétés des géomètres et des physiciens demeureraient séparées, ou si elles n'en Icraient qu'une. Presque toutes les voix allèrent à les mettre ensemble. La géométrie et la physique sont trop unies par elles-mêmes, et trop dépendantes du secours l'une de lautre, La géométrie n'a presque aucune utilité, si elle n'est appliquée à la physique; et la physique n'a de solidité qu'autant qu'elle est fondée sur la géométrie. Il faut que les subtiles spéculations de lune prennent un corps, pour ainsi dire, en se liant avec les expériences naturellement bornées à des cas particuliers, prennent, par le moyen de la spéculation, un esprit universel, et se changent en principes. En un mot, si toute la nature consiste dans les combinaisons innombrables des figures et des mouvements, la géométrie, qui seule peut calculer des mouvements et déterminer des figures, devient indispensablement nécessaire à la physique; cl c'est ce qui paraît visiblement dans les systèmes des corps célestes, dans les lois du mouvement, dans la. chute accélérée des corps pesants, dans les réflexions et les réfractions de la lumière, dans l'équilibre des liqueurs, dans la mécanique des organes des animaux; enfin dans toutes les matières de physique qui sont susceptibles de précision; car, pour celles qu'on ne peut amener à ce degré de clarté, comme les fermentations des liqueurs, les maladies des animaux, etc., ce n'est pas que la même géométrie n'y domine, mais c'est qu'elle y devient obscure et presque impénétrable par la trop grande complication des mouvements et des figures. Les plus grands physiciens de notre siècle, Galilée, Descartes, Gassendi, le père Fabry ont été aussi de grands géomètres; et sans doute une des principales

causes qui avaient si longlenips empêché la physique de rien produire que des lermcs, c'est qu'on l'avait séparée de la géométrie.

Cependant, pour mettre (juclque distinction entre ces deux sciences, il tut arrêté que les mercredis on traiterait des mathématiques, et que les samedis appartiendraient à la physique.

Il fut résolu aussi que Ton ne révélerait rien de ce qui se dirait dans TAcadémie, à moins que la compagnie n'y consentît. Mais comme il est difficile que, dans un assez grand nombre d'académiciens, il n'y ait quelqu'un qui confie à quelque ami des vues ou des découvertes nouvelles qui auront été proposées dans rassemblée, il est arrivé assez souvent que ce qui avait été trouvé par l'Académie et gardé pour être publié dans un certain temps, lui a été enlevé par des étrangers qui s'en sont fait honneur. Car quelquefois, à des gens versés dans certaine matière, il ne faut qu'un mot pour leur faire comprendre toute la finesse d'une invention et peut-être ensuite la pousseront-ils plus loin que les premiers. C'est ce que fit Galilée à l'égard des lunettes. On lui apprit qu'un Hollandais, qui ne savait point de mathématiques, ajustait de telle sorte deux verres, qu'il voyait les objets plus grands et plus distincts. Galilée fut suffisamment instruit en apprenant la possibilité d'une chose si nouvelle et si étonnante. Il se mit à chercher, par voie de maihématiques, comment des objets pouvaient paraître plus distincts et plus grands; et enfin le raisonnement lui fit trouver ce que le hasard seul avait donné aux Hollandais. Aussitôt se découvrirent à ses yeux les satellites de Jupiter, les taches du Soleil, les phases de Vénus, cette innombrable multitude de petites étoiles qui font la voie lactée; et il ne s'en est fallu de beaucoup que le même qui a trouvé les lunettes, n'ait fait le miracle de

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les poiler à leur dernière perfection. Le lélescope dont Galilée s'est servi est conservé dans le cabinet de racadémie, à qui un savant italien en a fait présent.

Ce n'est pas qu'il importe extrêmement au public de savoir qui est Fauteur d'une nouvelle invention, pourvu qu'elle soit utile; mais comme il lui importe qu'il y ait des inventions nouvelles, il en faut conserver la gloire à leurs auteurs, qui sont excites au travail par cette récompense.

Rien ne peut plus contribuer à l'avancement des sciences que l'émulation entre les savants, mais renfermée dans de certaines bornes. C'est pourquoi l'on convint de donner aux conférences académiques une forme bien différente des exercices publics de philosophie, où il n'est pas question d'éclaircir la vérité, mais seulement de n'être pas réduit à se taire. Ici l'on voulut que tout fût simple, tranquille, sans ostentation d'esprit ni de science; que personne ne se crut engagé à avoir raison, et que l'on fût toujours en état de céder sans honte; surtout qu'aucun système ne dominât dans l'Académie à l'exclusion des autres, et qu'on laissât toujours toutes les portes ouvertes à la vérité.

Enfin il fut résolu dans l'Académie que Ion examinerait avec soin les livres, ou de mathématiques, ou de physi(]ue, qui paraîtraient au jour, et (jue l'on ferait toutes les expériences considérables qui y seraient rapportées; ce que l'on jugea devoir être d'une grande utilité, surtout dans la chimie et dans l'anatomie, qui sont de toutes les parties de la physique les plus fécondes en découvertes, et celles aussi dont les découvertes veulent être examinées de plus près.

Préface sur l'utilité des Mathématiques

et de la Physique,

et sur les travaux de l'Académie des Sciences.

On Lraile volontiers crinutilc ce qu'on ne sait point : c'est une espèce de vengeance; et comme les mathcmathiques et la physique sont assez généralement inconnues, elles passent assez généralement pour inutiles. La source de leur malheur est manifeste : elles sont épineuses, sauvages et d'un accès difficile.

Nous avons une lune pour nous éclairer pendant nos nuits : que nous importe, dira-t-on, que Jupiter en ait quatre? Pourquoi tant d'observations si pénibles, tant de calculs si fatigants, pour connaître exactement leur cours? Nous n'en serons pas mieux éclairés; et la natur<^, qui a mis ces petits astres hors de la portée de nos yeux, ne paraît pas les avoir faits pour nous. En vertu d'un raisonnement si plausible, on aurait dû négliger de les observer avec le télescope, et de les étudier; il est sûr qu'on y eût beaucoup perdu. Pour peu qu'on entende les principes de la géographie et de la navigation, on sait que depuis que ces quatre lunes de Jupiter sont connues, elles nous ont été plus utiles par rapport à ces sciences, que la nôtre elle-même; qu'elles servent et serviront toujours de plus en plus à faire des caries marines incomparablement {)lus justes que les

iincicnnes, eL qui sauveront apparemment la vie à une infinité de navigateurs. N"v eùt-il dans Fastronomie d'autre utilité que celle qui se tire des satellites de Jupiter, elle justifierait suffisamment ces calculs immenses, ces observations si assidues et si scrupuleuses, ce grand appareil d'instruments travaillés avec tant de soin, ce bâtiment superbe uniquement élevé pour l'usage de cette science. Cependant le gros du monde ou ne connaît point les satellites de Jupiter, si ce n'est peut-èlre de réputation et fort confusément, ou ignore la liaison qu'ils ont avec la navigation, ou ne sait pas môme qu"en ce siècle la navigation soit devenue plus parfaite.

Telle est la destinée des sciences maniées par un petit nombre de personnes; l'utilité de leur progrès est invisible à la plupart du monde, surtout si elles se renferment dans des professions peu éclatantes. Que l'on ait présentement une plus grande facilité de conduire des rivières, de tirer des canaux, et d'établir des navigations nouvelles, parce que l'on sait sans comparaison mieux niveler un terrain et faire des écluses, à quoi cela aboutit-il? Des maçons et des mariniers ont été soulagés dans leur travail; eux-mêmes ne se sont pas aperçus de l'habileté du géomètre qui les conduisait; ils ont été mus à peu près comme le corps l'est par une àme qu'il ne connaît point : le reste du monde s'aperçoit encore moins du génie qui a présidé à l'entreprise, et le public ne jouit du succès quelle a eu qu'avec une espèce d'ingratitude.

L'anatomie, que l'on étudie depuis quelque temps avec tant de soin, n'a pu devenir plus exacte sans rendre la chirurgie beaucoup plus sûre dans ses opérations. Les chirurgiens le savent, mais ceux qui profitent de leur art n'en savent rien. Et comment le sauraient-ils? II faudrait qu'ils comparassent

ràiiciennc cliirurgio avec la moderne. Ce seraiL une o-rande élude, el qui ne leur convient pas. L'opéralion a réussi, c'en est assez; il n'importe guère de savoir si dans un autre siècle elle aurait réussi de même.

Il est étonnant combien de choses sont devant nos yeux sans que nous les voyions. Les boutiques des artisans brillent de tous côtés d'un esprit et d'une invention qui cependant n'attirent pas nos regards ; il manque des spectateurs à des instruments et à des pratiques 1res uliles et très ingénieusement imaginées; et rien no serait plus merveilleux pour qui saurait en élrc élonné.

Si une compagnie savante a contribué par ses lumières à perfectionner la géométrie, l'anatomie, les mécaniques, enfin quelque autre science utile, il ne Jaut pas prétendre que l'on aille rechercher cette source éloignée, pour lui savoir gré et pour lui faire honneur de l'utilité de ses productions. Il sera toujours plus aisé au public de jouir des avantages qu'elle lui procurera, (|ue de les connaître. La détermination des longitudes par les satellites, la découverte du canal thoraciqiie, un niveau plus commode et plus juste, ne sont pas des nouveautés aussi propres à faire du bruit, qu'un poème agréable, ou un beau discours d'éloquence.

L'utilité des mathématiques et de la physique, quoique à la vérité assez obscure, n'en est donc pas moins réelle. A ne prendre les hommes que dans leur état naturel, rien ne leur est plus utile que ce qui peut leur conserver la vie, et leur produire les arts, qui sont et d'un si grand secours, et d'un si grand ornement à la société.

Ce qui regarde la conservation de la vie appartient particulièrement à la physique; et par rapport à cette vue, elle a été partagée dans l'Académie en trois

Ijranche.s, qui font trois espèces dilTérentes d'académiciens, Fanatomie, la chimie et la Ijotanique. On voit assez combien il est important de connaître exactement le corps humain, et les remèdes que Ton p(Mil tirer des minéraux et des plantes.

Pour les arts, dont le dénombrement serait infini, ils dépendent les uns de la physique, les autres des mathématiques.

Il me semble d'abord que si Ton voulait renfermer les mathématiques dans ce qu'elles ont d'utile, il faudrait ne les cultiver (ju'aulant qu'elles ont un rapport inunédiat et sensible aux arts, et laisser lout le reste comme une vaine théorie. Mais cetle idée serait bien fausse. L'art de la navigation, par exemple, tient nécessairement à l'astronomie, et jamais l'astronomie ne peut être poussée trop loin pour l'intérêt de la navigation. L'astronomie a un besoin indispensable de l'optique, à cause des lunettes de longue vue ; et l'une et l'autre, ainsi que toutes les parties des mathématiques, sont fondi'-es sur la géométrie, et, pour aller jusqu'au bout, sur l'algèbre même.

La géométrie, et surtout l'algèbre, sont la clef de toutes les recherches que l'on peut faire sur la grandeur. Ces sciences, qui ne s'occupent que de rapports abstraits et d'idées simples, peuvent paraître infructueuses, tant qu'elles ne sortent point, pour ainsi dire, du monde intellectuel; mais les mathématiques mixtes qui descendent à la matière, et qui considèrent les mouvements des astres, l'augmentation des forces mouvantes, les différentes routes que tiennent des rayons de lumière en différents milieux, les différents effets du son par les vibrations des cordes, en un mot toutes les sciences qui découvrent des rapports particuliers de grandeurs sensibles, vont d'autant plus loin et plus sûrement, que l'art de découvrir des rapports en général est plus parfait. L'instrument

universel ne peut devenir trop étendu, trop maniable, trop aisé à appliquer à tout ce qu'on voudra. Il est utile pour toutes les sciences, c^ui ne sauraient se passer de son secours. C'est par cette raison qu'entre les mathématiciens de l'académie, que l'on a prétendu rendre tous utiles au public, les géomètres ou algébristes font une classe, aussi bien que les astronomes et les mécaniciens.

Il est vrai cependant que toutes les spéculations de géométrie pure ou d'algèJjre, ne s'appliquent pas à des choses utiles. ]\Iais il est vrai aussi que la plupart de celles qui ne s'y appliquent pas, conduisent ou tiennent à celles qui s'y appliquent. Savoir que dans une parabole la sous-tangente est double de Tabscisse correspondante, c'est une connaissance fort stérile par elle-même; mais c'est un degré nécessaire pour arriver à l'art de Urer des bombes avec la justesse dont on sait les tirer présentement. Il s'en faut beaucoup qu'il y ait dans les mathématiques autant d'usages évidents que de propositions ou de vérités; c'est bien assez que le concours de plusieurs vérités produise presque toujours un usage.

De plus, telle spéculation géométrique, qui ne s'appliquait d'abord à rien d'utile, vient à s'y appliquer dans la suite. Quand les plus grands géomètres du xvii" siècle se mirent à étudier une nouvelle courbe qu'ils appelèrent la cycloïde, ce ne fut qu'une pure spéculation, où ils s'engagèrent par la seule vanité de découvrir à l'envi les uns des autres des théorèmes difficiles. Ils ne prétendaient pas euxmêmes travailler pour le bien public; cependant il s'est trouvé, en approfondissant la nature de la cycloïde, qu'elle était destinée à donner aux pendules toute la perfection possible, et à porter la mesure du temps jusqu'à sa dernière précision.

Il en est de la physique connue de la géométrie.

Lanalomie des animaux nous devrait être assez iiidilïéi'cnlo; il ny a que le corps humain qu'il nous importe de connaître. ]Mai< telle partie dont la structure est dans le corps humain si délicate et si confuse qu'elle en est invisible, est sensible et manifeste dans le corps d'un certain animal. De là vient que les monstres mêmes ne sont pas à négliger. La mécanique cachée dans une certaine espèce ou dans une structure commune, se développe dans une autre espèce, ou dans une structure extraordinaire; et l'on dirait presque que la nature, à force de mulliplier cl de varier ses ouvrages, ne peut s'empêcher de trahir quelquefois son secret.

Les anciens ont connu l'aimant, mais ils n'en onl connu que la vertu d'attirer le fer. Soit (qu'ils n'aient pas fait beaucoup de cas d'une curiosité qui ne les menait à rien, soit qu'ils n'eussent pas assez le génie des expériences, ils n'ont pas examiné celte pierre avec assez de soin. Une seule expérience de plus leur apprenait qu'elle se tourne d'elle-même vers les pôles du monde, et leur meltait entre les mains le trésor inestimable de la boussole. Ils touchaient à cette découverte si importante qu'ils ont laissé échapper: et s'ils avaient donné un peu plus de temps à une curiosité inutile en apparence, l'utilité cachée se déclarait.

Amassons toujours des vérités de mathématiques et de physique au hasard de ce qui en arrivera, ce n'est pas risquer beaucoup. Il est certain qu'elles seront puisées dans un fonds d'où il en est déjà sorti un grand nombre qui se sont trouvées utiles. Nous pouvons présumer avec raison, que de ce môme fonds nous en tirerons plusieurs, brillantes dès leur naissance, d'une utilité sensible et incontestable. Il y en aura d'autres qui attendront quelque temps qu'une fine méditation ou un heureux hasard découvre leur

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usage. Il y en aura qui, prises séparément, seront stériles, et ne cesseront de lètre que quand on s'avisera de le^ rapprocher. Enlin, au pis aller, il y en aura qui seront éternellement inutiles.

J'entends inutiles, par rapport aux usages sensibles, et, pour ainsi dire, grossiers; car du reste elles ne le seront pas. Un objet vers lequel on tourne uniquement ses yeux, en est plus clair et plus éclatant, quand les objets voisins, qu'on ne regarde pourtant pas, sont éclairés aussi bien que lui. C'est qu'il profite de la lumière qu'ils lui communiquent par réflexion. Ainsi les découvertes sensiblement utiles, et qui peuvent mériter notre attention principale, sont en quelque sorte éclairées par celles qu'on peut traiter d'inutiles. Toutes les vérités deviennent plus lumineuses les unes par les autres.

Il est toujours utile de penser juste, même sur des sujets inutiles. Quand les nombres et les lignes ne conduiraient absolument à rien, ce seraient toujours les seules connaissances certaines qui aient été accordées à nos lumières naturelles, et elles serviraient à donner plus sûrement à notre raison la première habitude et le premier pli du vrai. Elles nous appren-draient à opérer sur les vérités, à en prendre le fil souvent très délié et presque imperceptible, à le suivre aussi loin qu'il peut s'étendre ; enfin elles nous rendraient le vrai si familier, que nous pourrions en d'autres rencontres le reconnaître au premier coup d'œil et presque par instinct.

L'esprit géométrique n'est pas si attaché à la géométrie qu'il n'en puisse être tiré, et transporté à d'autres connaissances. Un ouvrage de morale, de politique, de critique, peut-être nuMue d'éloquence, en sera plus beau, toutes choses d'ailleurs égales, s'il est fait de main de géomètre. L'ordre, la netteté, la précision, l'exactitude qui régnent dans les bons

livres tlej)uis un certain temps, pourraient, l^ien avoir leur première source dans cet esprit géométrique, qui se répand plus que jamais, et qui en quelque façon se communique de proche en proche à ceux même qui ne connaissaient pas la géométrie. Quelquefois un grand homme donne le ton à tout son siècle ; celui à qui on pourrait le plus légitimement accorder la gloire d'avoir établi un nouvel art de raisonner était un excellent géomètre.

Enfin tout ce qui nous élève à des réflexions, qui, quoique purement spéculatives, sont grandes et nobles, est d'une utilité qu'on peut appeler spirituelle et philosophique. L'esprit a ses besoins, et peut-être aussi étendus que ceux du corps. Il veut savoir; tout ce qui peut être connu lui est nécessaire ; et rien ne marque mieux combien il est destiné à la vérité : rien n'est peut-être plus glorieux pour lui, que le charme que l'on éprouve, et quek[uefois malgré soi, dans les plus sèches et les plus épineuses recherches de l'algèbre.

Mais sans vouloir changer les idées communes, et sans avoir recours à des utilités qui peuvent paraître •trop subtiles et trop raffinées, on peut convenir nettement que les mathématiques et la physique ont des endroits qui ne sont que curieux; et cela leur est commun avec les connaissances les plus généralement reconnues pour utiles, telle qu'est l'histoire.

L'histoire ne fournit pas dans toute sonétendue des exemples de vertu, ni des règles de conduite. Hors de là, ce n'est qu'un spectacle de révolutions perpétuelles dans les atfaires humaines, de naissances, de chutes d'empire, de mœurs, de coutumes, d'opinions qui se succèdent incessamment; enfin de tout ce mouvement rapide, quoique insensible, qui emporte tout, et change continuellement la face de la terre.

Si nous voulons opposer curiosité à curiosité, nous

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li'ouverons qu'au lieu de ce niouvemcnl qui agile les nations, qui fait naître et qui renverse les étals, la l)hysique considère ce grand et universel mouvement qui a arrangé loute la nature, qui a suspendu les corps célestes en dilïérentes sphères, qui allume et qui éteint des étoiles, et qui, en suivant toujours des lois invariables, diversifie à l'infini ses efïets. Si la dilïérence étonnante des mœurs et des opinions des peuples est si agréable à considérer, on étudie aussi avec un extrême plaisir la prodigieuse diversité de la structure des dill'érentes espèces d'animaux, par rapport à leurs dilTércntes fonctions, aux éléments où ils vivent, aux climalsqu'ils habitent, aux aliments qu'ils doivent prendre, etc. Les traits d'histoire les plus curieux auront peine à l'être plus que les phosphores, les liqueurs froides qui, en se mêlant, produisent de la flamme, les arbres d'argent, les jeux presque magiques de l'aimant, et une infinité de secrets que l'art a trouvés en observant de près et en épiant la nature. En un mot, la physique suit et démêle, autant qu'il est possible, les traces de l'intelligence et de la sagesse infinie qui a tout produit; au lieu que l'histoire a pour objet les effets irréguliers des passions et des caprices des hommes, et une suite d'événements si bizarres, que l'on a autrefois imaginé une divinité aveugle et insensée pour lui en donner la direction.

Ce n'est pas une chose que l'on doive compter parmi les simples curiosités de la physique, que les sublimes réflexions où elle nous conduit sur l'auteur tle l'univers. Ce grand ouvrage, toujours plus merveilleux à mesure qu'il est plus connu, nous donne une si grande idée de son ouvrier, que nous en sentons notre esprit accablé d'admiration et de respect. Surtout l'astronomie et l'analomie sont les deux sciences qui nous offrent le pju< seiisiMiMiient deux

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gi-ands caraclrres du Créaleiir; runc, son immeasiLr, par les dislances, la grandeur el le nombre des corps célestes; Taulre, son intelligence infinie, parla mécanique des animaux. JLa véritable pli^iquc s'élève jusqu'à devenir une espèce de théologieT]

Les did'érenles vues de l'esprit hnmam sont presque infinies, et la nature l'est véritablement. Ainsi l'on peut espérer chaque jour, soit en mathématiques, soit en physique, des découvertes qui seront d'une espèce nouvelle d'ulihté ou de curiosité. Rassemblez tous les dilïérents usages dont les mathématiques pouvaient être il y a cent ans ; rien ne ressemblait aux lunettes qu'elles nous ont données depuis ce lemps-là, et qui sont un nouvel organe de la vue, que l'on n'eût pas osé attendre des mains de l'art. Quelle eût été la surprise des anciens, si on leur eût prédit qu'un jour leur postérité, par le moyen de quelques instruments, verrait une infinité d'objets qu'ils ne voyaient pas, un ciel qui leur était inconnu, des plantes et des animaux dont ils ne soupçonnaient seulement pas la possibilité? Les physiciens avaient déjà un grand nombre d'expériences curieuses; mais voici encore, depuis près d'un demi-siècle, la machine pneumatique qui en a produit une infinité d'une nature toute nouvelle, et, qui en nous montrant les corps dans un lieu vide d'air, nous les montre transportés dans un monde ditïérent du nôtre, où ils éprouvent des altérations dont nous n'avons pas d'idée. Peut-être l'excellence des méthodes géométriques que l'on invente ou que l'on perfectionne de de jour en jour, fera-t-elle voir à la fin le bout de la géométrie, c'est-à-dire, de l'art de l'aire des découvertes en géométrie, ce qui est tout : mais la physique, qui contemple un objet d'une variété et d'une fécondité sans bornes, trouvera toujours des observations à faire et des occasions de s'enrichir, el

aura l'avantage de n'être jamais une science complète.

Tant de choses qui restent encore, et dont apparemment plusieurs resteront toujours à savoir, donnent lieu au découragement afïecté de ceux qui ne veulent pas entrer en physique. Souvent, pour mépriser la science naturelle, on se jette dansFadmiration de la nature, que Ton soutient absolument incompréhensible. La nature cependant n'est jamais si admirable ni si admirée que quand elle est connue. 11 est vrai que ce que Ton sait est peu de chose en comparaison de ce qu'on ne sait pas, quelquefois même ce que l'on ne sait pas est justement ce qu'on devrait le plus tôt savoir. Par exemple, on ne sait pas, du moins bien certainement, pourquoi une pierre jetée en l'air retombe; mais on sait avec certitude quelle est la cause de larc-en-ciel, pourquoi il ne passe jamais une certaine hauteur, pourquoi la largeur en est toujours la même; pourquoi quand il y a deux arcs-en-ciel à la fois, les couleurs de l'un sont renversées à l'égard de celles de l'autre, etc. Et cependant combien la chute d'une pierre dans l'air paraît-elle un phénomène plus simple que l'arc-enciel? Mais enlin, quoique l'on ne sache pas tout; on n'ignore pas tout aussi; quoique l'on ignore ce qui paraît plus simple on n"ignore pas tout, on ne laisse pas de savoir ce qui parait plus compliqué ; etsi nous devons craindre que notre vanité ne nous flatte souvent de pouvoir parvenir à des connaissances qui ne sont pas faites poumons, il est dangereux que notre paresse ne nous flatte aussi quelquefois d'être condamnés à une plus grande ignorance que nous ne le sommes elTectivement.

Il est permis de compter que les sciences ne font que naître, soit parce que chez les anciens elles ne pouvaient être encore qu'assez imparfaites, soit

parce que nous en avons presque enlièremenL perdu les traces pendant les longues ténèbres de la barbarie, soit parce qu'on ne s'est mis sur les bonnes voies que depuis environ un siècle. Si Ton examinait historiquement le chemin qu'elles ont déjà fait dans un si petit espace de temps , malgré les faux préjugés qu'elles ont eus à combattre de toutes parts, et qui leur ont longtemps résisté, quelquefois même malgré les obstacles étranges de l'autorité et de la puissance, malgré le peu d'ardeur que l'on a eu pour des connaissances éloignées de l'usage commun, malgré le petit nombre de personnes qui se sont dévouées à ce travail, malgré la faiblesse des motifs qui les y ont engagées, on serait étonné de la grandeur et de la rapidité du progrès des sciences, on en verrait môme de toutes nouvelles sortir du néant, et peut-être laisserait-on aller trop loin ses espérances pour l'avenir. Plus nous avons lieu de nous promettre qu'il sera heureux, plus nous sommes obligés à ne regarder présentement les sciences que comme étant au berceau, du moins la physique. Aussi l'Académie n'en est-elle encore qu'à faire une ample provision d'observations et de faits bien avérés, qui pourront être un jour les fondements dun système; car il faut que la physique systématique attende à élever des édifices, que la physique expérimentale soit en état de lui fournir les matériaux nécessaires.

Pour cet amas de matériaux, il n'y a (juc des compagnies protégées par les princes, qui puissent réussir à le faire et à le préparer. Ni les lumières, ni les soins, ni la vie, ni les facultés d'un particulier'n'y suffiraient. Il faut un trop grand nombre d'expériences, il en faut de ti-op d'espèces dilférenles, il faut trop répéter les mêmes, il faut varier de trop de manières, il faut les suivi-e Irop longtemps avec un même esprit. La cause du muindre eflf'et est presque

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loiijunrs enveloppée sous tant de plis et de replis, qu'à moins qu'on ne les ail tous démêlés avec un extrême soin, on ne doit pas prétendre qu'elle vienne à se manifester.

Jusqu'à présent l'Académie des Sciences ne prend la nature que par petites parcelles. Nul système général, de peur de tomber dans l'inconvénient des systèmes précipités, dont l'impatience de l'esprit humain ne s'accommode que trop bien, et qui étant une fois établis, s'opposent aux vérités qui surviennent. Aujourd'hui on s'assure d'un fait, demain d'un autre qui n"y a nul rapport. On ne laisse pas de hasarder des conjectures sur les causes, mais ce sont des conjectures. Ainsi les recueils que l'Académie présente tous les ans au public, ne sont composés que de morceaux détachés, et indépendants les uns des autres, dont chaque particulier qui en est l'auteur, garantit les faits et les expériences, et dont l'Académie n'approuve les raisonnements qu'avec toutes les restrictions d'un sage pyrrhonisme.

Le temps viendra peut-être que Ion joindra en un corps régulier ces membres épars ; et s'ils sont tels qu'on les souhaite, ils s'assembleront en quelque sorte d'eux-mêmes. Plusieurs vérités séparées, dès qu'elles sont en assez grand nombre, offrent si vivement à l'esprit leurs rapports et leur mutuelle dépendance, qu'il semble qu'après avoir été détachées par une espèce de violence les unes d'avec les autres, elles cherchent naturellement à se réunir.

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