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UN SAVANT A LA MODE

A peine arrivé dans celle j»rancle ville, il alla chez le fameux abbé Bourtlelot, qui tenait des conférences de gens de lellres de toutes les espèces. Il leur fit une anatomie du cerveau, et d'autres ensuite chez Denys, savant médecin, où Ton s'assemblait aussi. 11 démontrait ce qui avait été découvert par Stenon, Swammerdam, Graaf, et les autres grands anatomistes; et il eut bienlùt une répulation.

Outre ses connaissances, déjà grandes et rares par rapport à son âge, ce qui contribua beaucoup à le mettre promptcment en vogue, ce fut l'éloquence avec laquelle il parlait sur ces matières. Cette éloquence n'était pas seulement de la clarté, de la justesse, de l'ordre, toutes les perfections froides que demandent les sujets dogmatiques, c'était un feu dans les expressions, dans les tours, et jusque dans la prononciation, qui aurait presque suffi à un orateur. Il n'eût pas pu annoncer indifleremment la découverte d'un vaisseau, ou un nouvel usage d'une partie; ses yeux en brillaient de joie, et toute sa personne s'animait. Cette chaleur ou se communique aux auditeuis, ou du moins les préserve d'une lan-

gucur involontaire qui aurait pu les gagner. On pont ajouter qu'il était jeune et d'une figure assez agréable. Ces petites circonstances n'auront lieu, si Ton veut, qu'à l'égard d'un certain nombre de dames, qui furent elles-mêmes curieuses de Fenlendre.

A mesure qu'il parvenait à être plus à la mode, il y mettait l'anatomie, qui, renfermée jusque-là dans les écoles de médecine, ou à Saint-Côme, osa se produire dans le beau monde, présentée de sa main.

Je me souviens d'avoir vu des gens de ce monde-là qui portaient sur eux des pièces sèches préparées par lui, pour avoir le plaisir de les montrer dans les compagnies : surtout celles qui appartenaient aux sujets les plus intéressants. Les sciences ne demandent pas à conquérir l'univers; elles ne le peuvent ni ne le doivent; elles sont à leur plus haut point de gloire, quand ceux qui ne s'y attachent pas, les connaissent assez pour en sentir le prix et Timportance.

Il entra en IGTG dans l'Académie, qui ne comptait encore que dix années depuis son établissement. On crut réparer par lui la perte que la compagnie avait faite de Gayant et Pecquet, tous deux habiles analomistes, mais le dernier plus fameux par la découverte du réservoir du chyle, et du canal Ihoracique. Du caractère dont était Du ^'erncy, il n'avait pas besoin de grands motifs pour prendre beaucoup d'ardeur. Il se mit à travailler à l'histoire naturelle des animaux, qui faisait alors une partie des occupations de l'Académie, et il tient beaucoup do place dans l'histoire latine de Du llamel.

Ounnd ceux qui étaient chargés de l'éducation du dauphin, aïeul du roi, songèrent à lui donner des connaissances de physique, on fit l'honneur à l'Académie de tirer de son corps ceux qui auraient cette fonction; et ce furent Roëmer pour les expériences générales, et Du Verney pour l'anatomie. Celui-ci

préparait les parties à Paris, et les transportait à Saint-Germain ou à Versailles. Là, il trouvait un auditoire redoutable; le dauphin environné du duc de Montausier, de lévèque de Meaux, de Huct, depuis évêque d'Avranches, de Cordemoy, qui tous, en ne comptant pour rien les titres, quoiqu'ils fassent toujours leur impression, étaient fort savants, et fort capables de juger môme de ce qui leur eût été nouveau. Les démonstrations d'anatomie réussirent si bien auprès du jeune prince, qu'il offrit quelquefois de ne point aller à la chasse si on les lui pouvait continuer après son diner.

Ce qui avait été fait chez lui, se recommençait chez M. de Meaux avec plus d'étendue et de détail. Il s'y assemblait de nouveaux auditeurs, tels que le duc de Chevreuse, le P. de la Chaise, Dodard, tous ceux que leur goût y attirait, et qui se sentaient dignes d'y paraître. Du Verney fut de cette sorte pendant près d'un an l'anatomiste des courtisans, connu de tous, et presque ami de ceux qui avaient le plus de mérite. Ses succès de Paris l'avaient porté à la cour, et il en revint à Paris avec je ne sais quoi de plus l)rillant que donnent les succès de la cour.

Éloge du comte Wlarsigli.

{Fragment).

TRIBULATIONS DU COxMTE MAUSIGLI

Il alla à Constantinople en 1G79, avec le Bayle que Venise y envoyait. Comme il se destinait à la guerre, il s'informa, mais avee toute l'adresse et les précautions? nécessaires, de Tétat des forces ottomanes, et en même temps il examina en philosophe le Bosphore de Thrace et ses fameux courants. 11 écrivit sur Tun et l'autre de ces deux sujets. Le Traité du Bosphore parut à Rome en 1G81, dédié à la reine Christine de Suède, et c'est le premier qu'on ait de lui. L'autre intitulé : Del incremenlo^ e deeremento deir imperio Ollomano, doit paraître présentement imprimé à Amsterdam, avec une traduction française.

Il revint de Constantinople dès Tan 1G80, et peu de temps après, lorsque les Turcs menaçaient dune irruption en Hongrie, il alla à Vienne offrir ses services à l'empereur Léopold, qui les accepta. Il lui fui aisé de prouver combien il était au-dessus d'un simple soldat, par son intelligence dans les fortifications et dans toute la science de la guerre. Il fit, avec une grande approbation des généraux, des lignes et des travaux sur le Raab, pour arrêter les Turcs; et il en fut récompensé par une compagnie d'infanterie

ELOGE DU COMTE MARSIGLl 289

en 1G83, quand les ennemis parurent pour passer cette rivière. Ce fut là qu'après une action vive, il tomba blessé el presque mourant entre les mains des Tartares, le -1 juillet, jour de la Visitation. Ce n'est pas sans raison que nous ajoutons le nom de cette fête à la date du jour. 11 a fait de sa captivité une relation, où il a bien senti que fart n'était point nécessaire pour la rendre touchante. Le sabre toujours levé sur sa tète, la mort toujours présente à ses yeux, des traitements plus que barbares, qui étaient une mort de tous les moments, feront i'rémir les plus impitoyables; et l'on aura seulement de la peine à concevoir comment sa jeunesse, sa bonne constitution, son courage, la résignation la plus chrétienne, ont pu résister à une si alTreuse situation. 11 se crut heureux d'être acheté par deux Turcs, frères et très pauvres, avec qui il soutTrit encore beaucoup, mais plus par leur misère que par leur cruauté; il comptait qu'ils lui avaient sauvé la vie. Ces maîtres, si doux, le faisaient enchaîner toutes les nuits à un pieu planté au milieu de leur chétive cabane, et un troisième Turc, qui vivait avec eux, était chargé de ce soin.

Enfin, car nous supprimons beaucoup de détails, quoique intéressants, il trouva moyen de donner de ses nouvelles en Italie, et de se faire racheter; et le jour de sa liberté fut le 25 mars 1684, jour de l'Annonciation. Ses réflexions sur ces deux dates de sa captivité et de sa délivrance font la plus remarquable partie de son éloge, puisqu'elles découvrent en lui un grand fonds de piété. Il conçut, et ce sont ici ses paroles, que dans deux jours, où l'auguste protectrice des fidèles est particulièrement honorée, elle lui avait obtenu deux grâces du ciel : l'une consistait à le punir salulairement de ses fautes passées, l'autre à faire cesser la punition

PAGES CHOISIES DE l'ONTENELLE. 19

La succession d'Espagne ayant rallumé en 1701 une guerre qui embrasa IKurope, l'importante place de Brissach se rendit par capitulation à feu le duc de Bourgogne le 6 septembre 1703, après treize jours de tranchée ouverte. Le comte d'Arco y commandait, et sous lui Marsigli, parvenu alors au grade de général de bataille. L'empereur persuadé que Brissach avait été en état de se défendre, et qu'une si prompte capitulation s'était faite contre les règles, nomma des juges pour connaître de cette grande affaire. Ils prononcèrent le A février 1704 une sentence, par laquelle le comte d'Arcoétaitcondamnéà avoir la tète tranchée, ce qui fut exécuté le 18 du même mois; et le comte Marsigli à cire déposé de tous honneurs el charges, avec la ruplure de lépée. Un coup si terrible lui dut faire regretter l'esclavage chez les Tarlares.

11 est presque impossible que de pareils coups fassent la même impression sur le coupable et sur l'innocent; l'un est terrassé, malgré lui-même, par le témoignage de sa conscience; l'autre en est soutenu et relevé. Il alla à Vienne pour se jeter aux pieds de l'emperear, et lui denumder la revision du procès: il ne put en huit mois approcher de Sa Majesté impériale, grâce en effet très difficile à obtenir du prince le plus juste, à cause des consécpiences ou dangereuses, ou tout au moins désagréables. Il eut donc recours au public, et remplit l'Europe d'un grand mémoire imprimé pour sa justification. Par bonheur pour lui, un anonyme, et ce ne fut qu'un anonyme, y répondit; ce qui lui donna lieu de lever jusqu'aux moindres scrupules que son apologie aurait pu laisser. Le fond en est que longtemps avant le siège de Brissach, il avait représenté très instamment que la place ne pourrait se défendre, et il le fait voir par les états de la garnison, des munitions de guerre, etc., pièce dont on ne lui a pas contesté la vérité. On

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