‹ Pages choisies. Avec une introdChapitre 55 sur 57 · ELOGE DE LOUVILLE 3U · texte numérisé non relu

ELOGE DE LOUVILLE 3U

fièvre revint, et l'emporta le 10 du mois au bout de quarante heures, pendant lesquelles il lut absolument sans connaissance.

Il avait Tair d'un parfait stoïcien, renfermé en luimême, et ne tenant à rien d'extérieur; bon ami cependant, officieux, généreux, mais sans ces aimables dehors qui souvent suppléent à l'essentiel, ou du moins le font extrêmement valoir. Il était fort taciturne, même quand il était question de mathématiques; et s'il en parlait, ce n'était pas pour faire parade de son savoir, mais pour le communiquer à ceux qui l'en priaient sincèrement. Le savant, qui ne parle que pour instruire les autres, et qu'autant qu'ils veulent être instruits, fait une g-râce: au lieu que lorsqu'il ne parle que pour étaler, on lui fait une grâce si on l'écoute. Dans les lectures que Louville faisait à nos assemblées, il ne manquait pas de s'arrêter tout court dès qu'on l'interrompait : il laissait avec un flegme parfait un cours libre à l'objection, et quand il l'avait désarmée ou lassée par son silence, il reprenait tranquillement où il avait quitté : apparemment il faisait ensuite ses réflexions, mais il ne l'avait seulement pas promis. On prétend que ce stoïcien, si austère et si dur, ne laissait pas d'avoir sur sa table, sur ses habillements, certaines attentions raffinées, qui le rapprochaient un peu des philosophes du parti opposé.

Éloge de Saurin

(Fnigiuenl).

LE « Il OMAN DE SA VIF, »

Josc|>l» Saurin na{{uiL en 1051) à C^ouiiaison, dans la principauté d'Orange. Pierre Saurin, ministre calviniste à Grenoble, eut trois garçons, «prit destina tous trois au niinisLcre, et dont il l'ut le seul précej)leur, depuis l'alphabet jusqu'à la théologie et à l'hébreu. Joseph était le dernier des trois; et il fut reçu, (|uoi(pie fort jeune, ministre à Eure en Dauphiné.

Beaucoup d'esprit naturel, et, ce qui est encore plus important, beaucoup de logique naturelle; un caractère vif, ferme, noblement audacieux, et qui rendait l'éloifuence plus impérieuse; un extérieur agréable et animé, ({ui s'accordait au discours, et le soutenait; ce furent les talents qu'il apporta à la prédication, et qui ne manquèrent pas d'être applaudis par son parti, dans un temps princi[)alement où le calvinisme, visiblement menacé d'une ruine prochaine en France, avait besoin plus que jamais d'orateurs véhéments. Saurin ne le fut apparemment que trop; il s'échappa dans un sermon à quelque chose de hardi ou d'imprudent ; et il fut obligé de quitter le royaume, et de se retirer à Genève, d'où il passa dans l'état dp

1, .MiiUtémalicien,

KLU(JE UE SAUr.l.N 307

Berne, qui le reyiil avec toules les tlislinclions dues à sa grande réputation naissante, et à son zèle pour la cause commune.

Si ses sermons ne lui avaient pas clé volés avec d'autres effets qu'ils accompagnaient, nous pourrions parler avec encore plus de sûreté du genre de son éloquence; mais nous savons d ailleurs (jucls étaient ses principes sur cette matière, il rejetait sans pitié tous les ornements; il ne voulait que le vrai rendu dans toute sa force, exposé avec sa seule beauté naturelle. Une éloquence si sévère est assurément plus chrétienne, plus digne d'hommes raisonnables; mais •ne parlc-t-on pas toujours à des hommes?

MM. d(^ Berne donnèrent à Saurin, quoique étranger, une cure considérable dans le bailliage d'Yverdon. 11 était bien établi dans ce poste, lorsque la révocation de redit de Nantes, arrivée en 1G8(5, dispersa dans tous les états protestants presque tous ses confrères français, fugitifs, errants, incertains du sort qui les attendait. Mais le bonheur dont il jouissait en comparaison d'eux, ou du moins sa tranquillité, ne fut pas de longue durée.

Les questions de la prédestination et de la grâce excitent des divisions et des tempêtes parmi les protestants comme parmi nous. Ils ont comme nous deux systèmes théologiques, l'un plus dur, l'autre plus doux. Le plus dur, est le plus ancien chez eux; c'est celui de Calvin, et c'est de là que tous ses sectateurs sont partis d'abord. Mais la raison naturelle résiste trop à ce système; et comme il faut que malgré l'extrême lenteur de son opération elle produise enfin quelque effet, elle a ramené avec le temps un grand nombre de théologiens calvinistes au système le plus doux. Les défenseurs de l'autre ont pour eux l'ancienneté, révérée dans le besoin môme chez les novateurs, le nom imposant ou plutôt foudroyant de leur premier

chef, et raiilorité de la magislralure assez constante à suivre ses anciennes voies. Ils ont obtenu en Suisse un formulaire absolument dans leur goût, que tous ceux qui y exercent le ministère ecclésiastique sont obligés de signer.

Les théologiens dominants, aussi durs dans la pratique qu'ils Tétaient dans leur théorie, demandèrent la signature du formulaire aux ministres français réfugiés, dont on savait assez que le sentiment n'y était pas conforme, et dont la malheureuse situation méritait quelques ménagements particuliers. D'abord tous les Français refusèrent de signer : mais il s'agissait de demeurer exclus de toute fonction utile, elle premier emportement de courage céda peu à peu à cette considération bien pesée; tous les jours il se détachait quelqu'un qui allait signer.

Saurin ne fut pas de ce nombre; il éluda la signaturc par loules les chicanes à peu près raisonnables qu'il put imaginer pour gagner du temps, résolu, quand il ne pourrait plus se défendre, à quitter une place qui était toute sa fortune, et à se retirer en Hollande. Toutes ses mesures étaient déjà prises pour celte courageuse retraite, lorsqu'un ancien ministre fort accrédité en Suisse, fort son ami, et qui ne voyait qu'avec douleur que la Suisse allait le perdre, trouva l'expédient de lui donner un certificat absolu qu'il avait droit de donner, mais sur une signature qu'on ne verrait point, conçu en des termes dont toute la délicatesse de conscience de Saurin s'accommoderait. Heureusement cet ami était d'un caractère aussi ferme et aussi vigoureux que Saurin lui-même, qui ne se fût pas livré à la conduite d'un homme dont les principes différents des siens lui auraient paru dangereux.

Il demeura donc tranquille dans son état, et ce fut pendant ce temps si convenable qu'il épousa à l'âge

de vingt-six ou vingt-sept ans une demoiselle de l'ancienne et noble famille de Giouzas dans le pays de Vaux, bien alliée dans toute la Suisse. Un étranger ne possédant pour tout bien qu'une cure, plus considérable à la vérité que plusieurs autres, mais au fond d'un revenu très médiocre, n'était pas en droit de penser à un pareil mariage ; mais son mérite personnel fut compté pour beaucoup. Les pays les plus sensés sont ceux où ce n'est pas là une si grande merveille.

Il n'était en repos que parce qu'il paraissait avoir signé le fatal formulaire. Les modifications secrètes apaisaient sa conscience, mais l'apparence d'une lâcheté blessait sa gloire ; il voulait l'honneur d'avoir eu plus de courage que les autres, et il fit quelques conlidences indiscrètes de la manière dont tout s'était passé. Il prêcha même contre le sentiment théologique qu'il n'approuvait pas, et quoiqu'il eût pris des tours extrêmement adroits, on pouvait l'entendre; et l'on sait combien des ennemis ont l'intelligence fine. Il a réparé ces fautes en les racontant dans un écrit public. C'est le chef-d'œuvre de la plus sincère modestie que d'avouer de l'orgueil, et les imprudences de cet orgueil.

Un orage violent se formait contre lui ; toute la protection qu'il pouvait espérer de l'alliance qu'il avait prise, ne l'aurait pas dérobé aux coups de théologiens inexorables ; il le savait : mais ce n'était pas là sa plus grande peine ; il était dans le fond du cœur fort ébranlé sur la religion qu'il professait. Il en avait fait toute son étude, el. toujours dans le dessein de s'y aifermir : mais un bon esprit n'est pas autant qu'un autre le maître de penser comme il voudrait; peut-être aussi avait-il déjà trop souffert d'une autorité ecclésiastique, qui pour n'être que purement humaine, et pour ne prétendre à rien de plus, n'en est pas moins absolue ni moins rigoureuse. Mais une

310 PAGES CîtOISIES DE FONTKNÈLLË

femme estimable qu'il aimait, et dont il était aimé, était un nouveau lien qui rattachait à celte religion dont il commençait ù se désabuser. Quel parti prendre dans une situation si embarrassante et si cruelle?

Après bien des agitations qui n'admettaient aucun confident, bien des irrésolutions qui n'étaient ni éclairées, ni soulagées par un conseil étranger, il se détermina à passer en Hollande, sur un prétexte qui, cpioi(jue vrai, trompait sa femme qu'il laissait en Suisse. Les entretiens qu'il eut avec les plus habiles ministres de Hollande, le confirmèrent d'autant moins dans leur parti, qu'ils étaient apparemment moins précaulionnés avec un confrère; et enfin il écrivit à l'illustre Bossuet, évêque de Meaux, le dessein ou plutcM le besoin où il était de conférer avec lui sur la religion. Les saul'-conduits nécessaires, car on était alors dans la guerre qui commença en 1G88, furent bientôt expédiés, toutes les difficultés du voyage aplanies. Le zèle de ce grand prélat égalait ses lumières, et en peu de temps le voilà tète à tète dans sa maison de Germiny avec le jeune ministre calviniste fort instruit, plein de feu dans la dispute, nullement dressé à la politesse d'un monde qu'il n'avait pas encore vu, ne reconnaissant rien de supérieur à lui que la raison, secrètement animé encore, comme on le peut soupçonner, par la gloire de paraître à M. de Meaux une conquête digne de lui. Il se rendit à la fin, et il fit son abjuration entre les mains du vainqueur le 21 septembre 1690, âgé de trente-un ans.

Le secret lui était absolument nécessaire par rapport à sa femme : mais un malheureux hasard le le fit découvrir; et dès que la nouv(^lle en fut portée à Berne, il est aisé de s'imaginer le cri universel qui s'éleva contre lui. De 1;\ partirent des bruits qui attaquaient violemment son honneur ; et comme ils n'ont pas été appuyés par la condiiile ([uil a tenu

depuis en France, on peut jui^or que le zèle <le religion produisit alors, ainsi qu'il le l'ait quelquefois, ce que la religion désapprouve le plus.

Il s'agissait de tirer de Suisse M""^ Saurin, et, ce qui était incomparablement plus difficile, de la convertir. Le voyage de Saurin déguisé, ses entrevues secrètes avec sa femme, les reproches qu'il eut à soutenir, les larmes qu'il eut à essuyer, l'art (|ui lui fut nécessaire pour amener seulement la proposition du monde la plus révoltante, le refus absolu qu'on lui fit d'abord de le suivre, les combats de l'amour et du préjugé de religion qui succédèrent à ce premier refus, la victoire de l'amour, encore imparfaite cependant, et suivie de nouveaux combats, enfin une victoire entière, et la résolution désormais ferme de suivre un mari, leur départ bien conccrlé, la détention du mari sur la frontière, séparé alors de sa femme, détention à laquelle, par le crédit de M. de ]\Ieaux, le roi même s'intéressa; c'est ce que Saurin appelait le roman de sa rie. Il n'a pas voulu par cette raison le donner au public dans un grand détail, et nous l'abrégeons encore intiniment en parlant à l'Académie des Sciences.

Saurin, arrivé à Paris, cutlhonneur d'être présenté par M. de Meaux au roi, qui le reçut avec une extrême bonté, et sur le témoignage du prélat, l'honora aussitôt de ses bienfaits.

Éloge de Du Fay.

Charles François de Cisternay Du Fay naquit à Paris le 14 septembre 1G98, de Charles-Jérùme de Cisternay, chevalier, et de dame Elisabeth Landais, d'une très ancienne famille originaire de Touraine. Celle de Cisternay était noble, et avait fait profession des armes sans discontinuation depuis la fin du xv siècle. Elle pourrait se parer de quelque ancienne alliance avec une maison souveraine d'Italie; mais elle se contente de ce qu'elle est naturellement, sans rechercher d'illustration forcée.

L'aïeul paternel de Du Fay mourut capitaine des gardes du prince de Conli, frère du grand Condé. II avait servi longtemps dans le régiment de ce prince, et quoique homme de guerre, ils'cntèta de la chimie, dans le dessein à la vérité de parvenir au grand œuvre. Il travailla beaucoup, dépensa ]>eaucoup. avec le succès ordinaire.

Le père de Du Fay étant lieutenant aux gardes, eut une jambe emportée d'un coup de canon au bombardement de Bruxelles en lG9o : il n'en quitta pas le service; il obtint une compagnie dans le régiment des gardes, mais il fut obligé à y renoncer par les incommodités qui lui survinrent, et par l'impossibilité de monter à cheval. Heureusement il aimait les lettres, et elles furent sa ressource. Il sadouna à la curiosité en fait de livres, curiosité qui ne peut qu'être accom-

pagnée de beaucoup de connaissances agréables pour le moins. 11 rechercha avec soin les livres en tout genre, les belles éditions de tous les pays, les manuscrits qui avaient quelque mérite outre celui de n'être pas imprimés, et se fit à la fin une bibliothèque bien choisie et bien assortie, qui allait bien à la valeur de 25 000 écus. Ainsi il se trouva dans Paris un capitaine aux gardes en commerce avec tous les fameux libraires de l'Europe, ami des plus illustres savants, mieux fourni que la plupart dentre eux des instruments de leur profession, plus instruit d'une infinité de particularités qui la regardaient.

Lorsque Du Fay vint au monde, son père était déjà dans ce nouveau genre de vie. Les enfants, et surtout les enfants de condition n'entendent parler de science qu'à leur précepteur, qui, dans une espèce de réduit séparé, leur enseigne une langue ancienne, dont le reste de la maison fait peu de cas. Dès que Du Fay eut les yeux ouverts, il vit qu'on estimait les savants, qu'on s'occupait de recueillir leurs productions, qu'on se faisait un honneur de les connaître, et de savoir ce qu'ils avaient pensé, et tout cela sans préjudice, comme on le peut bien croire, du ton et des discours militaires qui devaient toujours dominer chez un capitaine aux gardes. Cet enfant, sans qu'on en eût expressément formé le projet, fut également élevé pour les armes et pour les lettres, presque comme les anciens Romains.

Le succès de l'éducation fut à souhait. Dès l'âge de quatorze ans, en 1712, il entra lieutenant dans Picardie, et à la guerre d'Espagne, en 1718, il se trouva aux sièges de Saint-Sébastien et de Fontarabie, où il se fit de la réputation dans son métier, et, ce qui devait encore arriver plus sûrement, des amis; car dans une seule campagne il pouvait manquer d'occasions de paraître, mais non pas d'occasions de plaire à ceux avec qui il avait à vivre.

314 PAGES CrtOÎSlES DE FÔNTËNELLE

Pour remplir ces deux vocations, il se mit dans ce temps-là à étudier en chimie. Peut-être le sang de cet aïeul dont nous venons de parler agissait-il en lui; mois il se trouva corrigé dans lepctit-fils, qui naspira jamais au grand œuvre. 11 avait une vivacité qui no se serait pas aisément contentée des spéculations paresseuses du cabinet; elle demandait que ses mains travaillassent aussi bien que son esprit.

11 eut une occasion agréable d'aller à Rome; il sagissait d'y accompagner le cardinal de Rohan, dont il était fort connu et fort goûté. Tout le mouvement nécessaire pour bien voir Rome, pour en examiner le détail immense, ne fut (jue proportionné à son ardeur desavoir, et aux forces que lui fournissait cette ardeur. Il devint antiquaire en étudiant les superbes débris de celte capitale du monde, et il en rap[)or(a ce goût de médailles, de bronzes, de monuments antiques, où l'érudition semble être embellie par je ne sais quoi de noble qui appartient à ces sortes de sujets.

Apparemment il avait eu en vue dans ses études chimiques une place de chimiste de l'Académie des Sciences. Il y parvint en 1733, et quoique capitaine dans Picardie, il Icmporta sur des concurrents, qui par leur état devaient être plus chimistes que lui.

Sa constitution était aussi faible que vive, et sa prompte mort ne la ({ue trop prouvé. Tout le monde prévoyait une longue paix, fort contraire à lavancemenl des gens de guerre. Plus il connaissait l'Académie, plus il aimait ses occupations, et plus il se convainquait en même temps «pTelles demandaient un liomme tout entier, et le méritaient. Toutes ces considérations jointes ensemble le déterminèrent à quitter le service, et il ne fut plus qu'Académicien.

Il le fut si pleinement, qu'outre la chimie, quiélait la scien('e dont il lirait son litre particulier, il cm-

brassa encore les cinq autres qui composent avec elle l'objet total de rAcadémie, lanatomie, la botanique, la géométrie, l'astronomie, la mécanique. Il ne les embrassait pas toutes avec la même force dont chacune, en particulier, est embrassée par ceux qui ne s'attachent qu'à elle, mais il n'y en avait aucune qui lui fût étrangère, aucune chez laquelle il eût beaucoup d'accès, et qu'il n'eût pu se rendre aussi familière qu'il eût voulu. Il est jusqu'à présent le seul qui nous ait donné dans tous les six genres des mémoires que l'Académie a jugés dignes d'être présentés au public : peut-être s'était-il proposé cette gloire, sans oser trop s'en déclarer. Il est toujours sûr que depuis sa réception il ne s'est passé aucune année où il n'ait fait parler de lui dans nos histoires, et qu'aucun nom n'y est plus souvcni répété que le sien.

Dans ce que nous savons de lui, c'est la physique expérimentale qui domine. On voit dans ses opérations toutes les attentions délicates, toutes les ingénieuses adresses, toute la patience opiniâtre, dont on a besoin pour découvrir la nature, et se rendre maître de ce Protée, qui cherche à se dérober en prenant mille formes différentes. Après avoir débuté par le phospore du baromètre, par le sel de la chaux, inconnu jusquelà aux chimistes, il vint à des recherches nouvelles sur l'aimant; et enfin, car nous accourcissons le dénombrement, à la matière qu'il a le plus suivie, et qui le méritait le mieux, à l'électricité.

Il l'avait prise des main^ de Gray, célèbre philosophe anglais, qui y travaillait. Loin que Gray trouvât mauvais qu'on allât sur ses brisées, et prétendît avoir un privilège exclusif pour l'électricité, il aida de ses lumières Du Fay, qui, de son côté, ne fut pa's ingrat, et lui donna aussi des vues. Ils s'éflairèrent, ils s'animèrent mutuellement, et arrivèrent ensemble à des découvertes si surprenantes et si inouïes, qu'ils

avaient besoin de s'en atlesler et de s'en confirmer l'un à l'autre la vérité; il fallait, par exemple, qu'ils se rendissent réciproquement témoignage d'avoir vu l'enfant devenu lumineux pour avoir été électrisé. Pourquoi l'exemple de cet Anglais et de ce Français qui se sont avec tant de bonne foi et si utilement accordés dans une môme recherche, ne pourrait-il pas être suivi en grand par l'Angleterre et par la France? Pourquoi s'élève-t-il entre les deux nations des jalousies, qui n'ont d'autre effet que d'arrêter, ou au moins de retarder le progrès des sciences?

La réputation de Du Fay sur l'art de bien faire les expériences de physique, lui attira un honneur particulier. Le roi voulut qu'on tiavaillàt à un règlement, par lequel toutes sortes de teintures, tant en laine qu'en soie, seraient soumises à certaines épreuves, qui feraient juger de leur bonté, avant qu'on les reçût dans le commerce. Le conseil crut ne pouvoir mieux taire que de nommer Du Fay pour examiner par des opérations chimiques, et déterminer qu'elles devaient être ces épreuves. L'arrêt du conseil est du 1:2 février 1731. De là est venu un mémoire que Du Fay donna en 1737 sur le mélange de quelques couleurs dans la teinture. Toules les expériences dont il avait besoin sont faites, et on les a trouvées mises en un corps auquel il man(iue peu de choses pour sa perfection.

Nous avons fait dans l'éloge de feu Fagon en 1718, une petite histoire du Jardin Royal des plantes. Comme la surintendance en était attachée à la place de premier médecin, avons-nous dit en ce temps-là, et que ce qui dépend d\in seul homme dépend aussi de ses goûts, et a une destinée fort changeante, un premier médecin, peu touché de la botanique, avait négligé ce Jardin, et heureusement l'avait assez négligé pour le laisser tomber dans un état oii l'on ne pouvait

plus le souffrir. Il était arrivé précisément la même chose une seconde fois, et par la même raison, en 1735, à la mort d"un autre premier médecin. Ce n'est pas que d'excellents professeurs en botanique, que MM. de Jussieu n'eussent toujours fait leurs leçons avec la même assiduité, et d'autant plus de zèle, que leur science, qui n'était plus soutenue que par eux, en avait plus de besoin; mais enfin toutes les influences favorables qui ne pouvaient venir que d'en-haut, manquaient absolument, et tout s'en ressentait ; les plantes étrangères s'amaigrissaient dans les serres mal entretenues et qu'on laissait tomber : quand ces plantes avaient péri, c'était pour toujours; on ne les renouvelait point, on ne réparait pas même les brèches des murs de clôture; de grands terrains demeuraient en friche.

Tel était l'état du jardin en 1732. La surintendance alors vacante par la mort du premier médecin fut supprimée, et le premier médecin déchargé d'une fonction qu'elïectivement il ne pouvait guère exercer comme il l'eût fallu, à moins que d'avoir pour les plantes une passion aussi vive que Fagon. La direction du Jardin fut jugée digne d'une attention particulière et continue, et le roi la donna sous le nom d'intendance à Du Fay. Elle se trouva aussi bien que l'Académie des sciences dans le département de la cour et de Paris, qui est à M. le comte de Maurepas ; et comme le nouvel intendant était de cette Académie, le Jardin Royal commença à s'incorporer en quelque sorte avec elle.

Du Fay n'était pas botaniste comme MM. de Jussieu , mais il le devint bientôt avec eux autant qu'il était nécessaire. Ils gémissaient sur les ruines de ce Jardin qu'ils habitaient, et ne désiraient pas moins ardemment que lui de les voir relevées. Ils le mirent au fait de tout, ne se réservèrent rien de leurs connais-

sauces les plus parliculièrcs, lui donnèrent les conseils qu'ils auraient pris pour eux-nièincs, et cette bonne intellig-once qui subsista toujours entre eux, ne leur fut pas moins «glorieuse (|u'utile au succès. L'Angleterre et la Hollande ont chacune un Jardin des Plantes. Du Fay (it ces ticux voyages, et celui d'Angleterre avec de Jussieu le cadet, pour voir des exemples, et prendre des idées dont il j)rofiterait, et surtout pour lier avec les étrangers un commerce de plantes. D'abord ce commerce était à notre désavantage; nous étions dans la nécessité humiliante ou d'acheter, ou de recevoir des présents : mais on en vint dans la suile à l'aire des échanges avec égalité, et même enfin avec supériorité. Une chose qui y contribua beaucoup, ce l'ut une autre correspondance établie avec des médecins ou des chirurgiens, qui, ayant été instruits dans le jardin par 1\IM. de Jussieu, allaient de là se répandre dans ikjs colonies.

A mesure que le nombre des plantes augmentait par la bonne administration, on construisait de nouvelles serres pour les loger; et à la fin ce nombre étant augmenté de six ou sept mille espèces, il fallut jusiju'à une cinquième serre. Elles sont construites de façon à pouvoir représenter dilïérents climats puisqu'on veut y faire oublier aux différentes plantes leurs climats naturels; les degrés de chaleur y sont conduits par nuances depuis le plus fort jusqu'au tempéré, et tous les raffinements que la physique moderne a pu enseigner à cet égartl, ont été mis en pratique. De plus, Du Fay avait beaucoup de goût pour les choses de pur agrément, et il a donné à ces petits édifices toute l'élégance que le sérieux de leur destination pouvait permettre.

A la fin il était parvenu à faire avouer unanimement aux étrangers que le Jardin Royal était le plus beau de l'Europe; et si l'on fait réflexion que le prodigieux

ÉLOGE DE 1)C FAV 319

(•hangemeiil qui y csl arrivi'' sosl l'ail en sept ans, on conviendra que l'exéculion de loulo Tenlreprisc doit avoir élé menée avec une exli-ènic vivacité. Aussi était-ce là un des grands lalenls de Du Fay. L'activité, tout opposée qu'elle (^st au génie qui fait aimer les sciences et le cabinel, il lavait transportée de la guerre à rAcadémie.

Mais toute l'activité possible ne lui aurait pas suffi pour exécuter, en si peu de temps tous ses desseins sur le jardin, en n'y employant que les fonds destinés naturellement, à cet établissement; il fallait- obtenir et obtenir souvent des grâces extraordinaires de la cour. Heureusement il était fort connu des ministres, il avait beaucou[) d'accès chez eux, et une espèce de liberté et de familiarité à laquelle un homme de guerre ou un homme du monde parviendra plus aisément qu'un simple Académicien. De plus, il savait se con<luire avec les ministres, préparer de loin ses demandes, ne les faire qu'à propos, et lorsqu'elles étaient presque déjà faites, essuyer de bonne grâce les premiers refus, toujours à peu près infaillibles, ne revenir à la charge que dans des moments bien sereins, bien exempts de nuages ; enfin, il avait le don de leur plaire; et c'est déjà une grande avance pour persuader; mais ils savaient aussi qu'ils n'avaient rien à craindre de tout son art, qui ne tendait qu'à des fins utiles au public, et glorieuses pour eux-mômcs.

11 était quelquefois obligé d'aller au delà des sommes qu'on lui avait accordées; et il n'hésitait pas à s'engager dans des avances assez considérables. Sa confiance n'a pas été trompée par ceux qu'elle regardait, mais elle pouvait l'être par des événements imprévus. Il risquait, mais pour ce jardin qui lui était si cher.

Pevons-nous espérer qu'on nous croie si nous

ajoutons que tout occupé qu'il était et de l'Académie et du Jardin, il Tétait encore dans le même temps d'une affaire de nature toute différente, très longue, très embarrassée, très difficile à suivre, dont la seule idée aurait fait horreur à un homme de lettres, et qui aurait été du moins un grand fardeau pour Thomme le [)lus exercé, le [)Ius rompu aux manœuvres du palais et de la finance tout ensemble? Landais, trésorier général de Tartillerie, mourut en 1729 laissant une succession modique pour un trésorier, et qui était d'ailleurs un chaos de comptes h rendre, un hydre de discussions renaissantes les unes des autres. Elle devait être partagée entre la mère de Du Fay, et trois sœurs qu'elle avait; et il fut lui seul chargé de quatre procurations, seul à débrouiller le chaos et à combattre l'hydre. Malgré toute son activité naturelle, qui lui fut alors plus nécessaire que jamais, il ne put voir une fin qu'au bout de dix années, les dernières de sa vie, et on assure que sans lui les quatre héritières n'auraient pas eu le quart de ce qui leur appartenait. 11 est vrai que la réputation d'honneur et de probité que son oncle avait laissée, et celle qu'il avait acquise lui-même, durent lui servir dans des occasions où il s'agissait de fidélité et de bonne foi ; mais cela ne va pas à une épargne aussi considérable des soins ni du temps. Cette grande affaire ne souffrit point de son attachement pour l'Académie et pour le Jardin Royal, et ni l'un ni l'autre ne souffrirent d'une si violente distraction. Il conciliait tout et multipliait le temps par l'industrie singulière avec laquelle il savait le distribuer. Les grands plaisirs changent les heures en moments, mais l'art des sages peut changer les moments en heures.

Comme on savait que l'on ne pouvait trop occuper Du Fay, on l'avait admis depuis environ deux ans aux assemblées de la grande police, composées des

premiers magislrats de Paris, f|uon lient toutes les semaines chez le premier président. Là, il était consulté sur plusieurs choses qui intéressaient le public, et pouvaient se trouver comprises dans la variété de ses connaissances. Il était presque le seul (jui, quoique étranger à ces respectables assemblées, y fût ordinairement appelé.

Son dernier travail pour l'Académie, qui, quoiqu'il ne soit pas entièrement fini, est en état d'être annoncé ici, et peut-être publié, a été sur le cristal de roche et celui d'Islande. Ces cristaux, ainsi que plusieurs autres pierres transparentes, ont une double réfraction qui a été reconnue de Bartholin, Huyghens et Newton, et dont ils ont tâché de trouver la mesure et d'expliquer la cause. Mais ni leurs mesures ne sont exactes, ni leurs explications exemptes de grandes difficultés. Il était arrivé par un grand nombre d'expériences à une mesure juste, et à des faits généraux, qui du moins pouvaient tenir lieu de principes, en attendant la première cause physique encore plus générale.

Il avait découvert, par exemple, que toutes les pierres transparentes dont les angles sont droits, n'ont quune seule réfraction; et que toutes celles dont les angles ne sont pas droits, en ont une double, dont la mesure dépend de l'inclination de leurs angles.

Il tomba malade au mois de juillet dernier, et dès qu'on s'aperçut que c'était la petite vérole, il ne voulut point attendre qu'on vînt avec des tours préparés lui parler de la mort sans en prononcer le nom; il s'y condamna lui-même pour plus de sûreté, et demanda courageusement ses sacrements, qu'il reçut avec une entière connaissance.

Il fit son testament, dont c'était presque une partie qu'une lettre qu'il écrivait à M. de Maurepas, pour

PAGES CHOI-IES DE FONTEN'E LLE. 21

lui indiquer celui qu'il croyait le pins propre à lui succéder dans l'inlendance du Jardin Royal. Il le prenait dans l'Académie des Sciences à laquelle il souhailait que cette place fût toujours unie ; et le choix de BulTon qu'il proposait était si bon, que le roi n'en a pas voulu taire dautre.

Il mourut le III juillet, après six ou sept jours de maladie.

Par son testament il donne au Jardin Royal une collection do pierres précieuses, qui lera partie dun grand cabinet d'histoire naturelle, dont il était presque le premier auteur, tant il lui avait procuré par ses soins d'augmentations et d'embellissements. Il obtint même que le roi fit transporter ses coquilles.

L'exécuteur testamentaire, choisi par Du Fay, est Hellot, chimiste de cette académie. Toujours le Jardin Royal, toujours l'Académie, autant qu'il était possible.

Mais ce qu'il y a de plus remarquable dans son testament, c'est d'avoir fait madame sa mère sa légaiaiie universelle. Jamais sa tendresse pour elle ne s'était démentie. Ils n'avaient point discuté juridiquement leurs droits réciproques, ni fait de partages; ce qui convenait à l'un lui appartenait, et l'autre en était sincèrement persuadé. Quoique ce fils si occupé eût besoin de divertissement, quoiqu'il les aimât, quoique le monde où il était fort répandu lui en offrît de toutes les espèces, il ne manquait presque jamais de linir ses journées par aller tenir compagnie à sa mère avec le petit nombre de personnes qu'elle s'était choisies. 11 est vrai, car il ne faut rien outrer, que les gens naturellement doux et gais, comme il était, n'ont pas besoin de plaisirs si vifs. Mais ne court-on pas souvent à ces plaisirs-là sans en avoir besoin, et par la seule raison que d'autres y courent? La raison du devoir etde l'amitié, plus puissante sur lui, le retenait.

Il élait extrêmement connu, et personne ne Ta connu qui ne l'ait rei^rctté. Je n"ai point vu d'éloge funèbre fait par le public, plus exempt de restrictions et de modifications que le sien.

Aussi les qualités qui plaisaient en lui, étaient précisément celles qui plaisent le plus généralement : des mœurs douces, une gaieté fort égale, une grande envie de servir et d'obliger; et tout cela n'était mêlé de rien qui déplût, d'aucun air de vanité, d'aucun étalage de savoir, daiicunc malignité ni déclarée ni enveloppée. On ne pouvait pas regarder son extrême activité comme l'inquiétude d'un homme qui ne cherchait qu'à se fuir lui-même par les mouvements (pi'il se donnait au dehors : on envoyait troj) les principes honorables pour lui, et les elfels souvent avantageux aux autres.

L'Académie a été plus touchée de sa mort que le reste du public. Quoique occupée des sciences les plus élevées au-dessus de la portée ordinaii-e des hommes, elle ne laisse pas d'a\oir des besoins et des intérêts, pour ainsi dire, temporels, qui l'obligent à négocier avec des hommes; et si elle n'y employait que des agents qui ne sussent que la langue qu'elle parle, elle ne serait pas si bien servie par eux, (pie par d'autres qui parleraient et sa langue et celle du monde. Du Fay était une espèce d'amphibie [)ropre à vivre dans l'un et l'autre élément, et à les faire communiquer ensemble. .Jamais il n'a manqué l'occasion de parler ou d'agir pour l'Académie, et comme il était partout, elle élait sûre d'avoir partout un agent habile et zélé, sans même qu'il eût été chargé de rien. !Mais ce qu'elle sent le plus, c'est d'avoir perdu un sujet déjà distingué par ses talents, destiné naturellement à aller fort loin, et arrêté au milieu de sa course.

Page 1