VIII INTRODUCTION
du lecteur, en la présentant sous son jour le plus favorable, une théorie qui différait totalement de la première. Beau moyen de former des sceptiques ? Oui, mais il est des matières et surtout des moments où lescepticisme doit s'exercer. C'est quand elles régnent seules, vautrées dans une insolente certitude, que les idées périlleuses pervertissent une tête ; Jules Lemaître excellait à tempérer les uns par les autres les programmes littéraires ou les systèmes inventés par les philosophes. En les confrontant, il ne leur ôtait rien de leur séduction, je crois même qu'il y ajoutait souvent ; ils perdaient seulement, à cette opération, un peu de leur virulence. On pouvait dès lors s'en nourrir sans crainte. Ils ne troublaient point la hiérarchie établie dans toute âme bien faite.
Le privilège d'une âme de cette sorte, c'est qu'elle n'a pas besoin de se mutiler pour continuer de vivre. Tous les sentiments y étant à leur place, elle en peut enfermer un très grand nombre. Trait caractéristique : le scepticisme de Jules Lemaître est apaisant. Les tomes des Contemporains contiennent l'essence de théories parfois inquiétantes, mais ces livres peuvent former le bréviaire d'un homme de goût « Je ne méprise presque rien » : Jules Lemaître, critique, eût pu reprendre à son compte cette parole d'un philosophe. Elle n'est pas l'aveu d'une complaisance qui ressemblerait à de la faiblesse, mais l'expression d'une intelligence parvenue à la connais-