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RACINE, EXPRESSION DU CLASSICISME

De tous les grands écrivains profanes du xvne siècle, Racine est celui qui a reçu la plus forte éducation chrétienne.

Et de tous les grands écrivains de son temps sans exception, Racine est celui qui a reçu et s'est donné la plus forte culture grecque.

Et la merveille, c'est la façon dont se sont conciliées ou plutôt fondues dans son œuvre ces deux éducations, ces deux traditions, ces deux cultures.

Elles supposent deux conceptions de la vie si indifférentes en elles-mêmes, et si diverses dans leurs conséquences ! Ici, la foi dans l'homme, la vie terrestre se suffisant à elle-même. Là, le dogme de la chute, la vie terrestre n'ayant de sens que par rapport à l'autre vie, la peur etle mépris de la chair. Or, la pensée de l'autre vie a changé l'aspect de celle-ci, a provoqué des sacrifices, des résignations, des songes, des espérances et des désespoirs inconnus auparavant. La femme, devenue la grande tentatrice, le piège du diahle, a inspiré des désirs et des adorations d'autant plus ardents, et a tenu une bien autre place dans le monde . La malédiction jetée à la chair a dramatisé l'amour. Il y a eu des passions nouvelles : l'amour de Dieu considéré à la fois comme un idéal et comme une personne, la haine paradoxale de la nature, la foi, la contrition. Il y a eu des conflits nouveaux de passions et de croyances, une complication de la conscience morale, un approfondissement

de la tristesse, un enrichissement de la sensibilité.

La tradition grecque donnera à Racine la mesure, l'harmonie, la beauté. Elle lui offrira des peintures dépassions fortes et intactes. Elle lui fournira quelques-uns de ses sujets et quelques-unes de ses héroïnes. Et Racine, souvent, leur prêtera une sensibilité morale venue du christianisme. Il fera des tragédies qui secrètement embrassent et contiennent vingt-cinq siècles de culture et de sentiment.

Chose bien remarquable, Racine avait eu, dès son séjour à Port-Royal, ce souci de concilier deux traditions qui lui étaient presque également chères. A seize ans, à dix-sept ans, en lisant Plutarque, — toutes les Vies des hommes illustres, et toutes les Œuvres morales, — il se demandait : « Ne pourrais-je donc adorer ces Grecs, ne pourrais je même faire des tragédies comme eux sans être pour cela un mauvais chrétien ?» Et non seulement il extrayait de Plutarque, en abondance, des lieux communs, des préceptes et des maximes, toute une morale admirable, et — quoique purement humaine et non appuyée sur un dogme — assez rapprochée par endroits de la morale du christianisme ; mais encore, avec une singulière subtilité, il notait dans Plutarque toutes les phrases qui paraissaient se rencontrer (en les sollicitant un peu) avec le dogme chrétien, et particulièrement avec cette doctrine de la grâce dont ses bons maîtres étaient obsédés. Et, dans les marges des livres, en regard de ces précieuses phrases païennes, il écrivait : « Grâce... Libre arbitre... Cela est semi-pélagien. .. Providence... Humilité... Honorer tous les saints... Crainte de Dieu... Amour

de Dieu... Attrition... Confession... Pour les catéchismes... Dieu auteur des belles actions... Pénitence continuelle... Ingrat envers Dieu... Péché originel... Martyre... etc. »

... Notez, quoi que j'aie pu dire tout à l'heure des différences essentielles de la conception chrétienne et de la païenne, que ces rapprochements ne paraissent point si forcés, tant le dogme chrétien correspond à des états ou besoins permanents de l'âme humaine ! Mais quelle lumière cela jette sur le futur théâtre de Racine !

En somme, ne pouvant paganiser le christianisme, il christianise le paganisme. Car il les aimait tous les deux. La Bruyère dit fort bien : « Oserais-je dire que le cœur seul concilie les choses extrêmes et admet les incompatibles ? » C'est une remarque dont nous pourrons souvent constater la vérité soit dans la vie, soit dans l'œuvre de Racine. A l'opposé des romantiques, Racine est un merveilleux conciliateur de traditions, et cela, mieux peut-être que tout le reste, témoigne de l'étendue de sa sensibilité, de sa puissance d'aimer, de la richesse de son âme.

(Jean Racine.)

Calmann-Lévy, écl i t .

Et c'est partoutcela que ses tragédies nous font tant de plaisir. Elles prêtent indéfiniment au souvenir et au rêve. — ïl est fort difficile de relire urte pièce d'intrigue, une fois qu'on la connaît. Quant aux comédies ou drames d'amour, quelques-uns de ceux du xixe siècle peuvent, un moment, nous mordre ou nous secouer plus fort, parce que nous y voyons des

êtres voisins de nous, et aussi par la vertu des détails familiers et actuels. En revanche, nous aurons peutêtre quelque peine à les relire, justement à cause de ces détails éphémères, et qui vieillissent vite, ou encore à cause du trop d'esprit qu'on y a mis... Mais la tragédie de Racine, si proche à la fois et si lointaine, ne nous lasse plus. Rien d'inutile ; point de bavardage ; le fond de l'âme des personnages, ce qu'ils ne sauraient vraisemblablement confier à un autre, s'exprime par des monologues substantiels. On ne s'arrête point aux minuties. Les entrées et les sorties sont très brièvement justifiées, et seulement quand il le faut. Je ne sais pas si l'on pleure à voir jouer la pièce ou à la lire. Mais l'esprit s'y occupe et s'y délecte de diverses manières. Vous transposez la fable, si vous le voulez ; vous la modernisez, vous l'imaginez se déroulant chez nous. Ou bien, par un amusement inverse, vous remontez jusqu'à ses origines, vous cherchez à reconnaître dans le drame les apports des civilisations successives, et vous avez la joie de planer sur les âges, à la façon d'un dieu. (Impressions de Théâtre, lre série.)

Société française d'Imprimerie et de Librairie.

... L'œuvre si compliquée de Racine offre une autre contradiction apparente. « Nous avons sous les yeux, dit M. Deschanel, une Hermione bouleversée par toutes les tempêtes de l'amour, et cependant il semble qu'il y ait en elle un La Rochefoucauld pénétrant qui observe ces agitations et qui les démêle en les exprimant, pareil à cet artiste qui, dit-on, afin d'étudier la tempête sans être emporté par elle, se fit attacher

au mât du vaisseau. » Ce que M. Deschanel dit là d'Hermione peut s'appliquer à bien d'autres. Or, n'y a-t-il pas là une convention trop forte ? Le sangfroid, la netteté de vue qu'implique une pareille connaissance des secrets de son âme n'est-elle pas incompatible avec l'emportement aveugle de la passion? et s'analyse-t-on si bien au moment où l'on perd la tête ?

Si c'est une convention, reconnaissons d'abord qu'elle vaut largement ce qu'elle coûte. Les personnages sont ainsi d'une clarté qui ne laisse rien à désirer ; aucun de leurs mobiles ne nous échappe ; aucun anneau ne se dérobe dans la chaîne serrée de leurs sentiments et de leurs états de conscience. Je sais qu'on se passe aujourd'hui volontiers de cette clarté suprême. On respecte mieux la part d'inconscient et d'inexpliqué qui est dans l'homme. La névrose et ses mystères ont parfois dispensé nos contemporains de présenter le développement suivi d'un caractère ou d'une passion. Il est possible que ces solutions de continuité et ces trous bien ménagés, donnent plus exactement l'impression de la réalité énigmatique ; mais on peut croire que ce n'est point un art inférieur que celui qui cherche à rendre la réalité plus claire et plus logique.

...Le goût! la perfection ! la clarté suprême, la subordination de la sensibilité au jugement; ce qui fait que l'on comprend toujours, qu'on ne se demande point (comme pour Hamlet par exemple) ni si tel personnage est fou, ni dans quel moment il l'est, ni ce qu'il a voulu dire, ni « pourquoi ces choses et non pas d'autres » ; ce don si français, ce don que les autres peuples n'ont évidemment pas reçu au

même degré, ce qu'on a appelé « le goût de l'intelligible » ; cette faculté de réduire autant que possible dans la peinture des caractères, des passions, la part del'inexpliquéet le trop commode «je ne sais quoi»... ah ! qu'il fait bon les retrouver ici 1

(Les Contemporains, 2e série.)

Société française d'Imprimerie et de Librairie.

Je suis tenté de croire qu'il y a une partie de Racine à jamais inaccessible aux étrangers et qui sait? peut-être à tous ceux qui sont trop du Midi comme à ceux qui sont trop du Nord. C'est un mystère. C'est ce par quoi Racine exprime ce que nous appellerons le génie de notre race : ordre, raison, sentiment mesuré et force sous la grâce. Les tragédies de Racine supposent une très vieille patrie. Dans cette poésie, à la fois si ordonnée et si émouvante, c'est nous-mêmes que nous aimons ; c'est — comme chez La Fontaine et Molière, mais dans un exemplaire plus noble — notre sensibilité et notre esprit à leur moment le plus heureux.

... Un des bas-reliefs du monument tumultueux et déchiqueté que la troisième République a élevé à Victor Hugo, le représente reçu parles autrespoètesdans les Champs Elysées. On y a mis Homère, Shakespeare, Dante. On y a mis Corneille, malgré Polyeucle, Molière, Rabelais, Voltaire, je ne sais qui encore.

Et c'est très bien.

On n'y a pas mis Racine.

C'est très bien aussi ; car il est à part.

(Jean Racine.)

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