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DIVERS CLIMATS

L’air froid1 resserre les extrémités des fibres extérieures de notre corps; cela augmente leur ressort et favorise le retour du sang des extrémités vers le cœur. Il diminue la longueur2 de ces mêmes fibres, augmente donc encore par là leur force. L’air chaud au contraire relâche les extrémités des fibres et les allonge; il diminue donc leur force et leur ressort.

On a donc plus de vigueur dans les climats froids. L’action du cœur et la réaction des extrémités des fibres s’y font mieux, les liqueurs3 sont mieux en équilibre, le sang est plus déterminé4 vers le cœur, et réciproquement le cœur a plus de puissance. Cette force plus grande doit produire bien des

1. « Cela paraît même à la vue; dans le froid on paraît plus maigre » (M.); 2. « On sait qu’il raccourcit le fer 11 (M.); 3. Liquides : ici, humeurs; 4. Poussé vers.

effets : par exemple, plus de confiance en soi-même, c’eità-dire plus de courage; plus de connaissance de sa supériorité, c’est-à-dire moins de désir de la vengeance; plus d’opinion de sa sûreté1, c’est-à-dire plus de franchise, moins de soupçons, de politique et de ruses. Enfin cela doit faire des caractères bien différents. Mettez un homme dans un lieu chaud et enfermé; il souffrira, par les raisons que je viens de dire, une défaillance de cœur très grande. Si dans cette circonstance on va lui proposer une action hardie, je crois qu’on l’y trouvera très peu disposé; sa faiblesse présente mettra un découragement dans son âme : il craindra tout, parce qu’il sentira qu’il ne peut rien. Les peuples des pays chauds sont timides comme les vieillards le sont; ceux des pays froids sont courageux comme le sont les jeunes gens. Si nous faisons attention aux dernières guerres2, qui sont celles que nous avons le plus sous nos yeux, et dans lesquelles nous pouvons mieux voir de certains effets légers, imperceptibles de loin, nous sentirons bien que les peuples du nord, transportés dans les pays du midi3, n’y ont pas fait d’aussi belles actions que leurs compatriotes, qui, combattant dans leur propre climat, y jouissaient de tout leur courage.

La force des fibres des peuples du nord fait que les sucs les plus grossiers sont tirés des aliments. Il en résulte deux choses : l’une, que les parties du chyle4 ou de la lymphe5 sont plus propres par leur grande surface à être appliquées sur les fibres et à les nourrir; l’autre, qu’elles sont moins propres par leur grossièreté à donner une certaine subtilité au suc nerveux. Ces peuples auront donc de grands corps et peu de vivacité.

Les nerfs qui aboutissent de tous côtés au tissu de notre peau font chacun un faisceau de nerfs : ordinairement, ce n’est pas tout le nerf qui est remué, c’en est une partie infiniment petite. Dans les pays chauds, où le tissu de la peau est relâché, les bouts des nerfs sont épanouis et exposés à la plus petite action des objets les plus faibles. Dans les pays froids, le tissu de la peau est resserré et les mamelons comprimés ; les petites houppes6 sont en quelque façon paralytiques; la sensation ne passe guère au cerveau que lors-

1. Sécurité; 2. « Celles de la succession d’Espagne » (M.); 3. « En Espagne, par exemple » (M.); 4. Suc blanchâtre, qui résulte de la digestion, et passe dans le sang; 5. Humeur aqueuse qui circule dans certains vaisseaux analogues aux veines ; 6. Houppes nerveuses : petits mamelons qui tirent leur origine de l’expansion des nerfs répandus dans le tissu de la peau ( Encyclopédie ).

qu’elle est extrêmement forte, et qu’elle est de tout le nerf ensemble ; mais c’est d’un nombre infini de petites sensations que dépendent l’imagination, le goût, la sensibilité, la vivacité.

(Montesquieu nous parle ensuite des observations qu’il fit, à l’aide du microscope, sur des langues de mouton gelées et dégelées).

Dans les pays froids on aura peu de sensibilité pour les plaisirs; elle sera plus grande dans les pays tempérés; dans les pays chauds elle sera extrême. Comme on distingue les climats par les degrés de latitude, on pourrait les distinguer, pour ainsi dire, par les degrés de sensibilité1...

XV, v. — DE L’ESCLAVAGE DES NÈGRES

Si j’avais à soutenir le droit que nous avons eu de rendre les nègres esclaves, voici ce que je dirais :

Les peuples d’Europe ayant exterminé ceux de l’Amérique, ils ont dû2 mettre en esclavage ceux de l’Afrique, pour s’en servir à défricher tant de terres.

Le sucre serait trop cher, si l’on ne faisait travailler la plante qui le produit par des esclaves.

Ceux dont il s’agit sont noirs depuis les pieds jusqu’à la tête ; et ils ont le nez si écrasé, qu’il est presque impossible de les plaindre.

On ne peut se mettre dans l’esprit que Dieu, qui est un être très sage, ait mis une âme, surtout une âme bonne, dans un corps tout noir...

On peut juger de la couleur de la peau par celle des cheveux, qui, chez les Egyptiens, les meilleurs philosophes du monde, était d’une si grande conséquence3, qu’ils faisaient mourir tous les hommes roux qui leur tombaient entre les mains.

Une preuve que les nègres n’ont pas le sens commun, c’est qu’ils font plus de cas d’un collier de verre que de l’or, qui, chez des nations policées4, est d’une si grande conséquence.

1. Montesquieu avait le goût des expériences; mais la neurologie était alors dans 1 enfance. 11 faut attendre Bichat (171 1-1802). La comparaison d'un homme changé de milieu et des caractères des peuples ne signifie rien. Voltaire réfute Montesquieu : « Il faut bien se garder de laisser échapper de ces propositions générales. Jamais on n’a pu faire aller à la guerre un Lapon, un Samoïède, et les Arabes conquirent, en quatre-vingts ans, plus de pays que n en possédaient les Romains. Les Espagnols, en petit nombre, battirent à la bataille de Muhlberg les soldats du nord de l’Allemagne. » Des boxeurs nègres sont champions du monde; 2. C était une nécessité et un devoir; ironique; 3. Suite logique; 4. Qui ont une police, ou constitution politique.

Il est impossible que nous supposions que ces gens-là soient des hommes, parce que, si nous les supposions des hommes, on commencerait à croire que nous ne sommes pas nous-mêmes chrétiens1.

De petits esprits exagèrent trop l’injustice que l’on fait aux Africains : car, si elle était telle qu’ils le disent, ne seraitil pas venu dans la tête des princes d’Europe, qui font entre eux tant de conventions inutiles, d’en faire une générale en faveur de la miséricorde et de la pitié?

XXIII, xxix. — DES HÔPITAUX

Un homme n’est pas pauvre parce qu’il n’a rien, mais parce qu’il ne travaille pas. Celui qui n’a aucun bien et qui travaille, est aussi à son aise que celui qui a cent écus de revenu sans travailler. Celui qui n’a rien et qui a un métier, n’est pas plus pauvre que celui qui a dix arpents de terre en propre, et qui doit les travailler pour subsister. L’ouvrier qui a donné à ses enfants son art pour héritage, leur a laissé un bien qui s’est multiplié à proportion de leur nombre. Il n’en est pas de même de celui qui a dix arpents de fonds pour vivre, et qui les partage à ses enfants.

Dans les pays de commerce, où beaucoup de gens n’ont que leur art, l’État est souvent obligé de pourvoir aux besoins des vieillards, des malades et des orphelins. Un État bien policé tire cette subsistance du fonds des arts mêmes ; il donne aux uns les travaux dont ils sont capables ; il enseigne les autres à travailler, ce qui fait déjà un travail2.

Quelques aumônes que l’on fait à un homme nu dans les rues ne remplissent point les obligations de l’État, qui doit à tous les citoyens une subsistance assurée, la nour-

1. Éloquence contenue. Humour anglais : logique dans l’absurde. Montesquieu est l’élève de Swift : Proposition modeste pour empêcher que les enfants des pauvres en Irlande ne soient à charge à leurs parents et à leur pays, et pour les rendre utiles au public (1729). « ... 11 m’a été assuré par des Américains de ma connaissance à Londres, hommes très capables, qu’un jeune enfant bien portant, bien nourri, est, à l’âge d'un an, une nourriture tout à fait délicieuse, substantielle et saine, rôti ou bouilli, à l’étuvée ou au four, et je ne doute pas qu’il ne puisse servir également en fricassée ou en ragoût... J ’ai compté qu’en moyenne, un enfant pesant douze livres à sa naissance, peut en un an, s’il est passablement nourri, atteindre vingt-huit livres... Ceux qui sont économes, et j’avoue que les temps le demandent, pourront écorcher l’enfant, et la peau, convenablement préparée, fera des gants admirables pour les dames, et des bottes pour les gentlemen élégants... >» Et Swift expose ainsi complaisamment les avantages de son projet, point par point. Swift, dit Taine, « a inventé la plaisanterie atroce, le rire funèbre, a créé l’épopée réaliste, parodie grave, déduite comme une géométrie, absurde comme un rêve, croyable comme un procès-verbal »; 2. Ce sont nos écoles des Arts et Métiers.

riture, un vêtement convenable, et un genre de vie qui ne soit point contraire à la santé1.

Aureng-Zeb2, à qui on demandait pourquoi il ne bâtissait point d’hôpitaux, dit : « Je rendrai mon empire si riche qu’il n’aura pas besoin d’hôpitaux. » Il aurait fallu dire : Je commencerai par rendre mon empire riche, et je bâtirai des hôpitaux.

Les richesses d’un État supposent beaucoup d’industrie3. Il n’est pas possible que, dans un si grand nombre de branches de commerce, il n’y en ait toujours quelqu’une qui souffre, et dont par conséquent les ouvriers ne soient dans une nécessité momentanée.

C’est pour lors que l’État a besoin d’apporter un prompt secours, soit pour empêcher le peuple de souffrir, soit pour éviter qu’il ne se révolte : c’est dans ce cas qu’il faut des hôpitaux4, ou quelque règlement équivalent, qui puisse prévenir cette misère.

Mais quand la nation est pauvre, la pauvreté particulière dérive de la misère générale; et elle est, pour ainsi dire, la misère générale. Tous les hôpitaux du monde ne sauraient guérir cette pauvreté particulière; au contraire, l’esprit de paresse qu’ils inspirent augmente la pauvreté générale, et par conséquent la particulière.

Henri VIII, voulant réformer l’Église en Angleterre, détruisit les moines, nation paresseuse elle-même, et qui entretenait la paresse des autres, parce que, pratiquant l’hospitalité, une infinité de gens oisifs, gentilshommes et bourgeois, passaient leur vie à courir de couvent en couvent. Il ôta encore les hôpitaux, où le bas peuple trouvait sa subsistance, comme les gentilshommes trouvaient la leur dans les monastères. Depuis ces changements, l’esprit de commerce et d’industrie s’établit en Angleterre.

A Rome, les hôpitaux font que tout le monde est à son aise, excepté ceux qui travaillent, excepté ceux qui ont de l’industrie, excepté ceux qui cultivent les arts5, excepté ceux qui ont des terres, excepté ceux qui font le commerce.

j’ai dit que les nations riches avaient besoin d’hôpitaux, parce que la fortune y était sujette à mille accidents; mais on sent que des secours passagers vaudraient bien mieux

1. Pensée généreuse, lourde de conséquences. Si l’État doit au citoyen, le citoyen doit à l’État. Il y a réciprocité; 2. Voir Chardin (Voyage en Perse, VI 1 1) [M.]; 3. Activité; 4. Au XVIIIe siècle, il n’y a pas de différence entre hospice et hôpital; 5. Métiers.

que des établissements perpétuels. Le mal est momentané : il faut donc des secours de même nature et qui soient applicables à l’accident particulier1.

XXIV, i. — DES RELIGIONS EN GÉNÉRAL

Comme on peut juger parmi les ténèbres celles qui sont les moins épaisses, et parmi les abîmes ceux qui sont les moins profonds, ainsi l’on peut chercher entre les religions fausses celles qui sont les plus conformes au bien de la société; celles qui, quoiqu’elles n’aient pas l’effet de mener les hommes aux félicités de l’autre vie, peuvent le plus contribuer à leur bonheur dans celle-ci.

Je n’examinerai donc les diverses religions du monde que par rapport au bien que l’on en tire dans l’état civil; soit que je parle de celle qui a sa racine dans le ciel2, ou bien de celles qui ont la leur sur la terre3.

Comme dans cet ouvrage je ne suis point théologien, mais écrivain politique, il pourrait y avoir des choses qui ne seraient entièrement vraies que dans une façon de penser humaine, n’ayant point été considérées dans le rapport avec des vérités plus sublimes.

A l’égard de la vraie religion, il ne faudra que très peu d’équité pour voir que je n’ai jamais prétendu faire céder ses intérêts aux intérêts politiques, mais les unir : or, pour les unir, il faut les connaître.

La religion chrétienne, qui ordonne aux hommes de s’aimer, veut sans doute que chaque peuple ait les meilleures lois politiques et les meilleures lois civiles, parce qu’elles sont, après elle, le plus grand bien que les hommes puissent donner et recevoir.

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