‹ Pages choisies (volume 2)Chapitre 19 sur 32 · RELIGION · texte numérisé non relu

RELIGION

Nous sommes ici politiques et non pas théologiens; et, pour des théologiens mêmes, il y a bien de la différence entre tolérer une religion et l’approuver.

Lorsque les lois d’un Etat ont cru devoir souffrir plusieurs religions, il faut qu’elles les obligent aussi à se tolérer entre elles. C’est un principe, que toute religion qui est réprimée devient elle-même réprimante : car sitôt que, par quelque hasard, elle peut sortir de l’oppression, elle attaque la religion qui l’a réprimée, non pas comme une religion, mais comme une tyrannie.

Il est donc utile que les lois exigent de ces diverses religions, non seulement qu’elles ne troublent pas l’État, mais aussi qu’elles ne se troublent pas entre elles. Un citoyen ne satisfait point aux lois en se contentant de ne pas agiter le corps de l’État; il faut encore qu’il ne trouble pas quelque citoyen que ce soit.

XXV, x. — CONTINUATION DU MÊME SUJET

Comme il n’y a guère que les religions intolérantes qui aient un grand zèle pour s’établir ailleurs, parce qu’une religion qui peut tolérer les autres, ne songe guère à sa propagation, ce sera une très bonne loi civile, lorsque l’État est satisfait de la religion déjà établie, de ne point souffrir l’établissement1 d’une autre.

Voici donc le principe fondamental des lois politiques en fait de religion. Quand on est maître de recevoir dans un État une nouvelle religion, ou de ne la pas recevoir, il ne faut pas l’y établir; quand elle y est établie, il faut la tolérer2.

1. Je ne parle point dans tout ce chapitre de la religion chrétienne, parce que j’ai dit ailleurs que la religion chrétienne est le premier bien. Voyez la fin du tome Ier du livre précédent, et la Défense de l'Esprit des lois, seconde partie (M.); 2. Montesquieu n’est pas encore pour la liberté religieuse dans le cadre des lois; et même, il s’arrête à une tolérance limitée.

XXV, XIII. — TRÈS HUMBLE REMONTRANCE AUX INQUISITEURS D’ESPAGNE ET DE PORTUGAL1

Une juive de dix-huit ans, brûlée à Lisbonne au dernier autodafé2, donna occasion à ce petit ouvrage3, et je crois que c’est le plus inutile qui ait jamais été écrit. Quand il s’agit de prouver des choses si claires, on est sûr de ne pas convaincre.

L’auteur déclare que, quoiqu’il soit juif, il respecte la religion chrétienne, et qu’il l’aime assez pour ôter aux princes qui ne seront pas chrétiens un prétexte plausible pour la persécuter.

« Vous vous plaignez, dit-il aux inquisiteurs, de ce que l’empereur du Japon fait brûler à petit feu tous les chrétiens qui sont dans ses États ; mais il vous répondra : Nous vous traitons, vous qui ne croyez pas comme nous, comme vous traitez vous-mêmes ceux qui ne croient pas comme vous; vous ne pouvez vous plaindre que de votre faiblesse, qui vous empêche de nous exterminer, et qui fait que nous vous exterminons4.

« Mais il faut avouer que vous êtes bien plus cruels que cet empereur. Vous nous faites mourir, nous qui ne croyons que ce que vous croyez, parce que nous ne croyons pas tout ce que vous croyez. Nous suivons une religion que vous savez vous-mêmes avoir été autrefois chérie de Dieu ; nous pensons que Dieu l’aime encore, et vous pensez qu’il ne l’aime plus; et, parce que vous jugez ainsi, vous faites passer par le fer et par le feu ceux qui sont dans cette erreur si pardonnable, de croire que Dieu aime encore ce qu’il a aimé5.

1. L Inquisition contre les juifs et les mahométans relaps, c'est-à-dire convertis au christianisme et re~glissés ( relapsi ) à leur première religion, remonte à 1204. Malgré plusieurs essais, elle ne put s établir en France. En 1481, Ferdinand 1 1, Isabelle et Ximénès organisent le Saint- Office; Torquemada est Grand Inquisiteur. Elle fonctionne violemment en Espagne, en Portugal, et dans les colonies. Ralentissement, aux XVIIe et XVIIIe siècles. Abolie en 1804, rétablie en 1814,

1 Inquisition finit en 1822. En 1748, il y avait déjà contre elle toute une littérature que Montesquieu a su utiliser à sa manière : Dellon : Relation de T Inquisition de Goa (1688, in- 12) [gra- j vures suggestives]; Limborch : Histoire de 1 Inquisition (Amsterdam, 1692); le P. Marsollier : !

Histoire de l Inquisition (Cologne, 1693); Voyages et Aventures de Jacques Massé (Bourdeaux, jlj chez Jacques 1 Aveugle, 1710, in- 12); Crellius : Junii Bruti, Poloni, Vindiciae pro religionis libertate (1637), traduit en 1687 par Le Cène, sans dire un mot de l’auteur, et en 1769, par Naigeon : De la tolérance dans la religion ; 2. Acte de foi, lecture des jugements et exécution des coupables; 3. Artifice littéraire. L autodafé dont il est question eut lieu en 1745; 4. Jeu habile des nous et des vous ; 5. Les juifs n admettent de révélation que celle de Moïse et des prophètes; ils rejettent le Nouveau Testament et ne croient pas au Christ.

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« Si vous êtes cruels à notre égard, vous l’êtes bien plus à l’égard de nos enfants ; vous les faites brûler, parce qu’ils suivent les inspirations que leur ont données ceux que la loi naturelle et les lois de tous les peuples leur apprennent à respecter comme des dieux1.

« Vous vous privez de l’avantage que vous a donné sur les mahométans la manière dont leur religion s’est établie. Quand ils se vantent du nombre de leurs fidèles, vous leur dites que la force les leur a acquis, et qu’ils ont étendu leur religion par le fer : pourquoi donc établissez-vous la vôtre par le feu ?

« Quand vous voulez nous faire venir à vous, nous vous objectons une source2 dont vous vous faites gloire de descendre. Vous nous répondez que votre religion est nouvelle, mais qu’elle est divine; et vous le prouvez parce qu’elle s’est accrue par la persécution des païens et par le sang de vos martyrs; mais aujourd’hui vous prenez le rôle des Dioclétiens3, et vous nous faites prendre le vôtre.

« Nous vous conjurons, non pas par le Dieu puissant que nous servons vous et nous, mais par le Christ que vous nous dites avoir pris la condition humaine pour vous proposer des exemples que vous puissiez suivre, nous vous conjurons d’agir avec nous comme il agirait lui-même s’il était encore sur la terre. Vous voulez que nous soyons chrétiens et vous ne voulez pas l’4être.

« Mais si vous ne voulez pas être chrétiens, soyez au moins des hommes : traitez-nous comme vous feriez, si, n’ayant que ces faibles lueurs de justice que la nature nous donne, vous n’aviez point une religion pour vous conduire, et une révélation pour vous éclairer.

« Si le Ciel vous a assez aimés pour vous faire voir la vérité, il vous a fait une grande grâce; mais est-ce aux enfants qui ont eu l’héritage de leur père de haïr ceux qui ne l’ont pas eu?

« Que si5 vous avez cette vérité, ne nous la cachez pas par la manière dont vous nous la proposez. Le caractère de la vérité, c’est son triomphe sur les cœurs et les esprits, et non pas cette impuissance que vous avouez lorsque vous voulez la faire recevoir par des supplices.

1. Leurs parents. Montesquieu met très haut l’autorité paternelle; 2. Objecter : jeter à la figure. Une source n’est pas bon; 3. Empereur qui persécuta les chrétiens de 284 à 305; 4. Cela: des chrétiens; 5. Tour très employé au XVIIe siècle.

« Si vous êtes raisonnables, vous ne devez pas nous faire mourir parce que nous ne voulons pas vous tromper. Si votre Christ est le fils de Dieu, nous espérons qu’il nous récompensera de n’avoir pas voulu profaner ses mystères; et nous croyons que le Dieu que nous servons vous et nous, ne nous punira pas de ce que nous avons souffert la mort pour une religion qu’il nous a autrefois donnée, parce que nous croyons qu’il nous l’a encore donnée.

« Vous vivez dans un siècle où la lumière naturelle1 est plus vive qu’elle n’a jamais été, où la philosophie a éclairé les esprits, où la morale de votre Évangile a été plus connue, où les droits respectifs des hommes les uns sur les autres, l’empire qu’une conscience a sur une autre conscience, sont mieux établis. Si donc vous ne revenez pas de vos anciens préjugés, qui, si vous n’y prenez garde, sont vos passions, il faut avouer que vous êtes incorrigibles, incapables de toute lumière et de toute instruction; et une nation est bien malheureuse, qui donne de l’autorité à des hommes tels que vous.

« Voulez- vous que nous vous disions naïvement2 notre pensée? Vous nous regardez plutôt comme vos ennemis, que comme les ennemis de votre religion; car, si vous aimiez votre religion, vous ne la laisseriez pas corrompre par une ignorance grossière.

« Il faut que nous vous avertissions d’une chose : c’est que, si quelqu’un dans la postérité ose jamais dire que dans le siècle où nous vivons les peuples d’Europe étaient policés, on vous citera pour prouver qu’ils étaient barbares ; et l’idée que l’on aura de vous sera telle, qu’elle flétrira votre siècle, et portera la haine sur tous vos contemporains3. »

XXVI, il. — DES LOIS DIVINES ET DES LOIS

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