DÉFENSE DE L’ESPRIT DES LOIS
Les principes de la géométrie sont très vrais; mais, si on les appliquait à des choses de goût, on ferait déraisonner la raison même1. Rien n’étouffe plus la doctrine que de mettre à toutes les choses une robe de docteur2. Les gens qui veulent toujours enseigner empêchent beaucoup d’apprendre. Il n’y a point de génie qu’on ne rétrécisse, lorsqu’on l’enveloppera d’un million de scrupules vains. Avez-vous les meilleures intentions du monde, on vous forcera vousmême d’en douter. Vous ne pouvez plus être occupé à bien dire quand vous êtes effrayé par la crainte de dire mal, et qu’au lieu de suivre votre pensée, vous ne vous occupez que des termes qui peuvent échapper à la subtilité des critiques. On vient nous mettre un béguin3 sur la tête, pour nous dire à chaque mot : « Prenez garde de tomber; vous voulez parler comme vous, je veux que vous parliez comme moi. » Va-t-on prendre l’essor, ils vous arrêtent par la manche. A-t-on de la force et de la vie, on vous l’ôte à coups d’épingle. Vous élevez-vous un peu, voilà des gens qui prennent leur pied4 ou leur toise5, lèvent la tête, et vous crient de descendre pour vous mesurer. Courez-vous dans votre carrière, ils voudront que vous regardiez toutes les pierres que les fourmis ont mises sur votre chemin. Il n’y a ni science, ni littérature, qui puisse résister à ce pédantisme. Notre siècle a formé des Académies; on voudra nous faire rentrer dans les écoles des siècles ténébreux. Descartes est bien propre à rassurer ceux qui, avec un génie infiniment moindre que le sien, ont d’aussi bonnes intentions que lui : ce grand homme fut sans cesse accusé d’athéisme ; et l’on n’emploie pas aujourd’hui contre les athées de plus forts arguments que les siens0.
Du reste, nous ne devons regarder les critiques comme personnelles, que dans les cas où ceux qui les font ont voulu les rendre telles. Il est très permis de critiquer les ouvrages qui ont été donnés au public, parce qu’il serait ridicule que ceux qui ont voulu éclairer les autres ne voulussent pas être éclairés eux-mêmes. Ceux qui nous avertissent sont les compagnons de nos travaux. Si le critique et l’auteur cherchent la vérité, ils ont le même intérêt; car la
1. Voir Pascal, sur l’esprit de géométrie et l’esprit de finesse (Pensées); 2. Docteur en théologie; 3. Sorte de coiffe à capuchon, qu’on attachait sous le menton, adoptée par les béguines, communauté libre des Pays-Bas, où l’on ne prononçait pas de vœux, datant du XIIIe siècle; 4. 0m,324; 5. La toi se = six pieds: lm,949; 6. Heureuse ironie.
Montesquieu — n
vérité est le bien de tous les hommes : ils seront des confédérés et non pas des ennemis.
C’est avec un grand plaisir que je quitte la plume. On aurait continué à garder le silence, si, de ce qu’on le gardait, plusieurs personnes n’avaient conclu qu’on y était réduit1.
ARSACE ET ISMËNIE
Histoire orientale (1754), publiée en 1783.
Après toutes sortes d’aventures invraisemblables et embrouillées, faux noms, enlèvements, évasions, poison qui n’est qu’un narcotique, exploits guerriers, rivalités, jalousies et fadaises sentimentales, Isménie, reine de la Bactriane (Asie centrale) retrouve Arsace sous le héros mystérieux qui vient de sauver son royaume envahi par le roi d’Hyrcanie; et Arsace, grâce à un ministre sans pareil, Narbal, est choisi par le peuple comme époux d’ Isménie. On reconnaît dans ces pages l’esprit fénelonien; la fausse Asie y remplace la fausse antiquité. On y reconnaît aussi Télémaque, Antiope et Mentor.
Jamais les Bactriens ne virent des temps si heureux. Arsace et Isménie disaient qu’ils régnaient sur le meilleur peuple de l’univers; les Bactriens disaient qu’ils vivaient sous les meilleurs de tous les princes.
Il disait qu’étant né sujet, il avait souhaité mille fois de vivre sous un bon prince, et que ses sujets faisaient sans doute les mêmes vœux que lui.
Il ajoutait qu’ayant le cœur d’ Isménie, il devait lui offrir tous les cœurs de l’univers : il ne pouvait lui apporter un trône, mais des vertus capables de le remplir.
Il croyait que son amour devait passer à la postérité, et qu’il n’y passerait jamais mieux qu’avec sa gloire. Il voulait qu’on écrivît ces paroles sur son tombeau : Isménie a eu pour époux un roi chéri des mortels 2.
Il disait qu’il aimait Aspar, son premier ministre, parce qu’il parlait toujours des sujets, plus rarement du roi, et jamais de lui-même.
« Il a, disait-il, trois grandes choses : l’esprit juste, le cœur sensible, et l’âme sincère. »
Arsace parlait souvent de l’innocence3 de son administration. Il disait qu’il conservait ses mains pures, parce que le
1. Au sens propre : ramené en arrière. Fierté calme et dédaigneuse; 2. Fadaise sentimentale; 3 Sens étymologique ( i/t-nocerf ).