‹ Pages choisies (volume 2)Chapitre 24 sur 32 · ARSACE ET ISMÉNIE · texte numérisé non relu

ARSACE ET ISMÉNIE

premier crime qu’il commettrait déciderait de toute sa vie et que là commencerait la chaîne d’une infinité d’autres.

« Je punirais, disait-il, un homme sur des soupçons. Je croirais en rester là; non : de nombreux soupçons me viendraient en foule contre les parents et les amis de celui que j’aurais fait mourir. Voilà le germe d’un second crime. Ces actions violentes me feraient penser que je serais haï de mes sujets : je commencerais à les craindre. Ce serait le sujet de nouvelles exécutions, qui deviendraient elles-mêmes le sujet de nouvelles frayeurs.

« Que si ma vie était une fois marquée1 de ces sortes de taches, le désespoir d’acquérir une bonne réputation viendrait me saisir, et, voyant que je n’effacerais jamais le passé, j’abandonnerais l’avenir. »

Arsace aimait si fort à conserver les lois et les anciennes coutumes des Bactriens, qu’il tremblait toujours au mot de la réformation des abus, parce qu’il avait souvent remarqué que chacun appelait loi ce qui était conforme à ses vues, et appelait abus tout ce qui choquait ses intérêts;

Que, de corrections en corrections2 d’abus, au lieu de rectifier les choses, on parvenait à les anéantir.

Il était persuadé que le bien ne devait couler dans un État que par le canal des lois ; que le moyen de faire un bien permanent, c’était, en faisant le bien, de les suivre ; que le moyen de faire un mal permanent, c’était, en faisant le mal, de les choquer;

Que les devoirs des princes ne consistaient pas moins dans la défense des lois contre les passions des autres que contre leurs propres passions;

Que le désir général de rendre les hommes heureux était naturel aux princes; mais que ce désir n’aboutissait à rien, s’ils ne se procuraient continuellement des connaissances particulières pour y parvenir;

Que, par un grand bonheur, le grand art de régner demandait plus de sens que de génie3, plus de désir d’acquérir des lumières que de grandes lumières, plutôt des connaissances pratiques que des connaissances abstraites, plutôt un certain discernement4 pour connaître les hommes que la capacité de les former;

Qu’on apprenait à connaître les hommes en se communi-

1. C’est la nota, marque d’infamie; 2. Redressements; 3. Force naturelle de l’intelligence; Faculté de trier (cemere) le bon du mauvais.

Montesquieu — n

quant à eux, comme on apprend toute autre chose; qu’il est très incommode pour les défauts et pour les vices de se cacher toujours; que la plupart des hommes ont une enveloppe, mais qu’elle tient et serre si peu1, qu’il est très difficile que quelque côté ne vienne à se découvrir.

Arsace ne parlait jamais des affaires qu’il pouvait avoir avec les étrangers ; mais il aimait à s’entretenir de celles de l’intérieur de son royaume, parce que c’était le seul moyen de le bien connaître ; et là-dessus il disait qu’un bon prince devait être secret2, mais qu’il pouvait quelquefois l’être trop.

Il disait qu’il sentait en lui-même qu’il était un bon roi; qu’il était doux, affable, humain; qu’il aimait la gloire, qu’il aimait ses sujets; que cependant si, avec ces belles qualités, il ne s’était gravé dans l’esprit les grands principes de gouvernement, il serait arrivé la chose du monde la plus triste, que ses sujets auraient eu un bon roi, et qu’ils auraient peu joui de ce bonheur; et que ce beau présent de la Providence aurait été en quelque sorte inutile pour eux.

« Celui qui croit trouver le bonheur sur le trône se trompe, disait Arsace; on n’y a que le bonheur qu’on y a porté, et souvent même l’on y risque ce bonheur que l’on a porté. Si donc les dieux, ajoutait-il, n’ont pas fait le commandement pour le bonheur de ceux qui commandent, il faut qu’ils l’aient fait pour le bonheur de ceux qui obéissent. »

Arsace savait donner, parce qu’il savait refuser.

« Souvent, disait-il, quatre villages ne suffisent pas pour faire un don à un grand seigneur prêt à devenir misérable, ou à un misérable prêt à devenir grand seigneur. Je puis bien enrichir la pauvreté d’état; mais il m’est impossible d’enrichir la pauvreté de luxe3. »

Arsace était plus curieux d’entrer dans les chaumières que dans les palais de ses Grands.

« C’est là que je trouve mes vrais conseillers. Là je me ressouviens de ce que mon palais me fait oublier. Ils disent leurs besoins. Ce sont les petits malheurs de chacun qui composent le malheur général. Je m’instruis de tous ces malheurs, qui tous ensemble pourraient former le mien.

« C’est dans ces chaumières que je vois ces objets4 tristes

1. Image familière. Notez l’emploi du style indirect: 2. Au sens actif : qui ne se livre pas; 3. Montesquieu entend par là la pauvreté qui, n’étant pas inhérente à la condition sociale de celui qui en est frappé, s’ajoute à une condition comme une manière de luxe; il juge cette pauvreté sans remède; 4. Tableaux. Sens étymologique.

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