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JUGEMENTS SUR « L’ESPRIT DES LOIS

J’aurais souhaité que le livre de M. de Montesquieu eût été aussi méthodique et aussi vrai qu’il est plein d’esprit et de grandes maximes ; mais tel qu’il est, il m’a paru utile. L’auteur pense toujours et fait penser; c'est un rude jouteur , comme dit Montaigne: ses imaginations élancent les miennes. Mme Du Deffand a eu raison d’appeler son livre De l'esprit sur les lois ; on ne peut mieux, ce me semble, le définir. Il faut avouer que peu de personnes ont autant d’esprit que lui, et sa noble hardiesse doit plaire à tous ceux qui pensent librement.

Voltaire,

A M. le duc d'Uzès (14 septembre 1751).

J’avoue que Montesquieu manque souvent d’ordre, malgré ses divisions en chapitres, que quelquefois il donne une épigramme comme définition... Son livre devrait être le bréviaire de ceux qui sont appelés à gouverner les autres. Il restera.

Voltaire,

A M. X (s janvier 1759).

Le principal mérite de V Esprit des lois est d’établir le droit qu’ont les hommes de penser eux-mêmes.

Voltaire,

A Marmontel (28 janvier 1764).

Je dirais au président Montesquieu que, s’il veut prouver sa thèse en disant que dans un royaume on recherche les honneurs, on les recherche encore plus dans les républiques; on courait après les honneurs de l’ovation, du triomphe et de toutes les dignités... Si vous voulez vérifier les citations de Montesquieu, vous n’en trouverez pas quatre de justes. Je m’en suis donné autrefois le plaisir.

Voltaire,

A M. Gis (Ferney, 20 juin 1777).

Depuis la première page du livre de M. de Montesquieu jusqu’à la dernière, on voit le caractère de son âme, l’amour de l’humanité, le désir de son bonheur, le sentiment de sa liberté. La seule peinture qu’il fait du despotisme asiatique, de cet affreux gouvernement où l’on ne voit qu’un maître, est peut-être le meilleur remède ou le meilleur préservatif contre un tel mal. On voit la même sagesse dans ses conseils pour préserver la démocratie de cette licence à laquelle tend une trop grande égalité...

... Comme le plan de M. de Montesquieu renfermait tout ce

qui peut être utile au genre humain, il n’a pas oublié cette partie essentielle qui regarde le commerce, les finances, la population, science si nouvelle parmi nous qu’elle n’y a point encore de nom (la sociologie)...

... Nous ne nous dissimulerons pas qu’il nous semble que M. de Montesquieu, pour expliquer les causes des variétés qu’on observe dans les mœurs des différents peuples, dans leurs lois, dans leurs formes de gouvernement, dans leur religion même, a trop donné âü climat, au degré de chaleur, à l’air qu’on respire, aux aliments dont on se nourrit et que quelques raisonnements sur lesquels il veut appuyer ses explications n’avaient pas la force qu’il leur suppose.

De Maupertuis,

Eloge de Montesquieu.

Avec le genre d’esprit de Montaigne, Montesquieu a conservé ses préjugés d’homme de robe et de gentilhomme : c’est la source de toutes ses erreurs... moins je lui vois de contradicteurs et de bons juges, plus je crains qu’il ne nous égare pour longtemps.

Helvétius,

A Saurin.

(Helvétius en veut aux pouvoirs intermédiaires, noblesse, clergé, parlement... qui éloignent le roi du peuple et le peuple du roi.)

U Esprit des lois est « un ouvrage qui sera un monument immortel du génie et de la vertu de son auteur, et des progrès de la raison dans un siècle dont le milieu sera une époque mémorable dans l’histoire de la philosophie.

D’Alembert,

Discours préliminaire de /’« Encyclopédie. »

Rempli et pénétré de son objet, l’auteur de V Esprit des lois y embrasse un si grand nombre de matières, et les traite avec tant de brièveté et de profondeur qu’une lecture assidue et méditée peut seule faire sentir le mérite de ce livre... La lecture que suppose VEspHt des lois est immense... Ce qui doit rendre l’auteur cher à toutes les nations, c’est l’esprit du citoyen qui l’anime : l’amour du bien public, le désir de voir les hommes heureux s’y montrent de toutes parts.

D’Alembert,

Eloge de Montesquieu.

Il y a longtemps que V Esprit des lois est jugé quant au mérite et au génie. Il est conservé par l’admiration de tous les pays où il est lu. Mais pour sentir combien il est admirable, il faut le méditer.

Les érudits ne le trouvèrent pas assez savant, faute de citations; et les gens du monde, qui auraient voulu le lire comme ils lisent tout, c’est-à-dire comme une brochure, le trouvèrent vague et décousu. Mme Du Deffand, qui n’y voyait que des saillies, dit que c’était de V esprit sur les lois, et Voltaire adopte le mot et le jugement. J’ai assez connu Mme Du Deffand pour assurer que cette femme, qui avait de l’esprit naturel, et surtout de l’esprit de société sans aucune instruction, n’était pas plus en état d’apprécier l’Esprit des lois que capable de le lire : elle ne pouvait que le parcourir pouf en parler. [Y attacher sa réflexion, c’était] trop demander aux hommes, et surtout à des Français.

La Harpe,

Philosophie du XVIIIe siècle (I, il).

Sans doute, en politique, Montesquieu n’a ni tout vu, ni tout saisi, ni tout dit, et cela était impossible de son temps. Il n’avait point passé au travers d’une immense révolution qui a ouvert les entrailles de la société, et qui a tout éclairé, parce qu’elle a tout mis à nu... Mais ce qu’il a vu, il l’a supérieurement vu, et vu sous un angle immense. Son regard d’aigle pénètre à fond les objets et les traverse en y jetant la lumière... Voilà mon homme! C’est vraiment le seul que je puisse lire aujourd’hui. Toute autre lecture languit auprès de celle d’un si ferme et si lumineux génie, et je n’ouvre jamais 1 ’ Esprit des lois que je n’y puise ou de nouvelles idées ou de hautes leçons de style.

Rivarol,

Conversations, rapportées par Chênedollé.

...L’Esprit des lois, livre semé de quelques erreurs, afin, sans doute, que l’on y pût reconnaître la main d’un homme; mais précis, profond, éloquent, et, parmi les productions philosophiques, celle qui doit le plus longtemps influer sur les destinées de l’espèce humaine.

M.-J. Chénier,

Tableau historique de la littérature française (il).

XIXe SIÈCLE.

Le style de Montesquieu est le plus saillant de tous, celui qui réveille le plus. Il est le plus comique, le plus rapide, celui qui imprime le plus fortement la pensée dans l’esprit du lecteur. Il est le plus concis des écrivains que nous connaissons. Quel est celui d’entre eux dont sept lignes pourraient produire quatre pages raisonnables d’amplification ?

Stendhal,

Racine et Shakespeare.

... Il est certain que Montesquieu ne compte pas comme un compagnon d’armes dans la guerre du XVIIIe siècle contre l’ordre établi. Oui, telle a été la pensée de Montesquieu, qu’il a paru plus près de vouloir le maintien que le renversement de l’ordre établi.

... Entre ceux qui conduisent les nations et ceux qui les égarent, il y a ceux qui les éclairent. Montesquieu est de ceux-là, en un rang où il n’a personne au-dessus de lui. Éclairer, c’est ce qu’il a voulu. L 'Esprit des lois , c’est, dans la science sociale, le flambeau une fois allumé pour ne plus s’éteindre. Il y a là de quoi faire le meilleur des gouvernements, et il n’y a pas de quoi donner l’idée d’un gouvernement chimérique.

Désiré Nisard,

Histoire de la littérature française (IV, 1844-1849).

... Un service plus durable qu’il a rendu à l’espèce humaine, c’est d’avoir revendiqué sous toutes les formes et développé sous la plus parfaite, les principes de la liberté politique et civile.

A.-F. Villemain,

Cours de littérature française (1828).

U Esprit des lois est un livre qui n’a plus guère d’autre usage que ce noble usage perpétuel de porter l’esprit dans la haute sphère historique, et de faire naître une foule de belles discussions. Dans l’habitude et dans l’ordre des gouvernements libres et modérés, on continuerait d’y trouver des inspirations générales, des textes mémorables. Quant à des oracles, ceux qui les aiment peuvent les y chercher. Le cercle des choses humaines, qui a tant de tours et de retours, et duquel on ne peut jamais dire qu’il est clos et terminé, a semblé déjà bien des fois donner tort ou raison à Montesquieu. Bien habile et bien confiant serait celui qui y verrait la confirmation d’un certain ordre annoncé par lui, et non l’étemelle vicissitude.

Sainte-Beuve,

Causeries du lundi (VII, 11 vol., 1851-1862).

Ses phrases discontinues défilent, chacune à part, comme autant de cassettes ou d’écrins, tantôt simples et nues d’aspect, tantôt magnifiquement décorées et ciselées, mais toujours pleines. Ouvrezles ; chacune d’elles est un trésor ; il y a mis dans un étroit espace un long amas de réflexions, d’émotions, de découvertes, et notre jouissance est d’autant plus vive que tout cela, saisi en une minute, tient aisément dans le creux de la main. « Ce qui fait ordinairement une grande pensée, dit-il lui-même, c’est lorsqu’on dit une chose qui en fait voir un grand nombre d’autres, et qu’on nous fait découvrir tout d’un coup ce que nous ne pouvions espérer qu’après une longue lecture. » En effet, telle est sa manière j il pense par résumés ;

dans un chapitre de trois lignes, il concentre toute l’essence du despotisme. Souvent même, le résumé a un air d’énigme, et l’agrément est double, puisque, avec le plaisir de comprendre, nous avons la satisfaction de deviner.

Taine,

L’ Ancien régime (livre IV, chap. i).

Ce livre s’appelle V Esprit des lois ; il devrait s’appeler simplement Montesquieu. Il est comme une vie; il n’a pas de plan, mais seulement une direction générale; il est comme un esprit, il n’a pas de système, mais seulement une tendance constante; et tendance constante et direction générale suffisent comme ligne centrale d’un esprit bien fait et d’une vie bien faite...

Homme modéré, Montesquieu déteste le despotisme parce qu’il est un état violent qui tend tous les ressorts de la machine sociale... cette haine, il l’applique à tout ce qui en porte la marque. Il l’appliquait à son roi; remarquez qu’il l’applique à Dieu. L’idée de Dieu-Providence lui répugne. Un Dieu qui intervient dans les affaires particulières des hommes lui paraît un gouvernement arbitraire; c’est un tyran bon; il résiste à cette conception.... Il ne veut pas de la fatalité, qui est un despotisme bête; il ne voudrait pas d’un Dieu arbitraire qui lui semblerait un despotisme capricieux... Haine du despotisme encore, sa méfiance à l’endroit de la démocratie pure... L’esprit « d’égalité extrême » la porte à considérer comme des maîtres les chefs qu’elle se donne, et à tout niveler par en bas.

Émile Faguet, Dix-huitième siècle (1890).

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