‹ Pages choisiesChapitre 21 sur 60 · II. USBEK A MIRZA · texte numérisé non relu

II. USBEK A MIRZA

... Il y a de certaines vérités qu’il ne suffit pas de persuader, mais qu’il faut encore faire sentir : telles sont les vérités de morale. Peut-être que ce morceau d’histoire te touchera , plus qu’une philosophie subtile7. ' I

Il y avait en Arabie un petit peuple, appelé Troglodyte, qui descendait de ces anciens Troglodytes qui, si nous en croyons les historiens, ressemblaient plus à des bêtes qu’à<£/ ^ des hommes. Ceux-ci n’étaient point si8 contrefaits, ils n’étaient point velus comme des ours, ils ne sifflaient point, (J^ ils avaient deux yeux; mais ils étaient si méchants et si

1. Avides; 2. Ce sont des biens de mainmorte; 3. Le régime des moines et des couvents (grec: monos, seul)} 4. Mmc de St^ël. Michelet, reprendront cette thèse et 1 agrandiront : supériorité des pays protestants sur les pays catholiques; 5. Mot grec signifiant : qui se glissent ~3ans les grottes. Les anciens connaissaient un peuple trbglodyte du côté de 1 Ethiopie; 6. Veut dire : fils de prince; 7. ( Sub et tela.) Le fil qui passe facilement sous la trame; fin et souple; 8. Au sens superlatif.

féroces, qu’il n’y avait parmi eux aucun principe d’équité ni de justice.

J j, jr Ils avaient un roi d’une origine étrangère, qui, voulant corriger la méchanceté de leur naturel, les traitait sévèrement; mais ils conjurèrent1 contre lui, le tuèrent, et extert minèrent2 toute la famille royale.

„ ^ , Le coup étant fait, ils s’assemblèrent pour choisir un gouvernement; et, après bien des discussions, ils créèrent des magistrats. Mais à peine les eurent-ils élus, qu’ils leur devinrent insupportables ; et ils les massacrèrent encore.

„ ^ Ce peuple, libre de ce nouveau joug, ne consulta plus que

«Anrudf. son naturel sauvage. Tous les particuliers convinrent qu’ils n’obéiraient plus à personne ; que chacun veillerait uniquement à ses intérêts, sans consulter ceux des autres.

Cette résolution unanime flattait extrêmement tous les

- - — particuliers. Ils disaient : « Qu’ai- je affaire d’aller me tuer

à travailler pour des gens dont je ne me soucie point? Je penserai uniquement à moi. Je vivrai heureux : que m’importe que les autres le soient? Je me procurerai tous mes besoins; et, pourvu que je les aie, je ne me soucie point que tous les autres Troglodytes soient misérables. »

On était dans le mois où l’on ensemence les terres ; chacun dit : « Je ne labourerai mon champ que pour qu’il me fourji lisse le blé qu’il me faut pour me nourrir; une plus grande quantité me serait inutile : je ne prendrai point de la peine •p cvn. pour rien. »

Les terres de ce petit royaume n’étaient pas de même nature : il y en avait d’arides et de montagneuses, et d’autres qui, dans un terrain bas, étaient arrosées de3 plusieurs ruisseaux. Cette année la sécheresse fut très grande, de manière que les terres qui étaient dans les lieux élevés manquèrent4 absolument, tandis que celles qui purent être arrosées furent très fertiles. Ainsi les peuples des montagnes périrent presque tous de faim par la dureté des autres, qui leur refusèrent de partager la récolte.

L’année d’ensuite fut très pluvieuse; les lieux élevés se trouvèrent d’une fertilité extraordinaire, et les terres basses furent submergées5. La moitié du peuple cria une seconde fois famine; mais ces misérables trouvèrent des gens aussi durs qu’ils l’avaient été eux-mêmes.

fr - Vl

(sSW/w

Page 1