USBEK AU MEME, A ISPAHAN
Tu as vu, mon cher Mirza, comment les Troglodytes périrent par leur méchanceté même, et furent les victimes r 2 de leurs propres injustices? De tant de familles, i^ n’en resta 0 ^ue T1* échappèrent auxTnâTheurs de lamation. Il avait dans ce pays deux hommes bien singuliers3 : ils avaient de l’humanité ; ils connaissaient la justice ; ils aimaient la vertu; autant liés par la droiture de leur cœur que par la corruption de celui des autres, ils voyaient la désolation4 générale, et ne la ressentaient que par la pitié : c’était le motif d’une union nouvelle. Ils travaillaient avec une sollicitude commune pour l’intérêt commun; ils n’avaient de
1. Qui paye mal; qui manque de reconnaissance; 2. Ressentiment; 3. Étymologie . nomme singulier ( singularis ) est un homme comme il n’y en a pas d'autre; 4. Sens premier solitude physique et morale.
un
différends que ceux qu’une douce et tendre amitié faisait naître; et dans l’endroit du pays le plus écarté, séparés de leurs compatriotes indignes de leur présence, ils menaient une vie heureuse et tranquille : la terre semblait produire d’elle-même, cultivée par ces vertueuses mains.
Ils aimaient leurs femmes, et ils en étaient tendrement chéris. Toute leur attention était d’élever leurs enfants à la vertu. Ils leur représentaient1 sans cesse Tes malheurs de leurs compatriotes, et leur mettaient devant les yeux cet exemple si triste; ils leur faisaient surtout sentir que l’intérêt des particuliers se trouve toujours dans l’intérêt commun; que vouloir s’en séparer, c’est vouloir se perdre; que la vertu n’est point une chose qui doive nous coûter; qu’il ne faut point la regarder comme un exercice pénible, et que la justice pour autrui est une charité pour nous.
Ils eurent bientôt la consolation des pères vertueux, qui est d’avoir des enfants quTlëur "ressemblent. Lé~j£une peuple qui s’éleva sous leufs^êïïxs’accrut parcî’heureux mariages : le nombre augmenta, l’union fut toujours la même ; et la J vertu, bien loin de s’affaiblir dans la multitude, fut fortifiée, au contraire, par un grand nombre d’exemples. a.
Qui pourrait représenter ici le bonheur de ces Troglodytes ? Un peuple si juste devait être chéri des dieux.
Dès qu’il ouvrit les yeux pour les connaître, il apprit à les craindre; et la religion vint adoucir dans les mœurs ce que la nature y avait laissé de trop rude.
Ils instituèrent des fêtes en l’honneur des dieux. Les jeunes filles, ornées de fleurs, et les jeunes garçons, les célébraient par leurs danses et par les accords d’une musique champêtre; on faisait ensuite des festins où la joie ne régnait pas moins^que la frugalité. C’était dans ces assemblées que parlait la nature naïve2, c’est là qu’on apprenait à donner le cœur et à le recevoir : c’est là que la pudeur virginale faisait en rougissant un aveu surpris, mais bientôt confirmé par le consentement des pères; et c’est là que les tendres mères se plaisaient à prévoir de loin une union douce et fidèle.
On allait au temple pour demander les faveurs des dieux : ce n’était pas les richesses et une onéreuse abondance ; de pareils souhaits étaient indignes des heureux Troglodytes;
1. Mettaient sous les yeux comme avertissement; 2. Renforcement d’expression : la nature naturelle ( natura nativa).
ils ne savaient les désirer que pour leurs compatriotes. Ils n’étaient au pied des autels que pour demander la santé de leurs pères, l’union de leurs frères, la tendresse de leurs femmes, l’amour et l’obéissance de leurs enfants. Les filles y venaient apporter le tendre sacrifice de leur cœur et ne leur demandaient d’autre grâce que celle de pouvoir rendre un Troglodyte heureux.
Le soir, lorsque les troupeaux quittaient les prairies, et que les bœufs fatigués avaient ramené la charrue, ils s’assemblaient, et, dans un repas frugal, ils chantaient les injustices des premiers Troglodytes et leurs malheurs, la vertu renaissante avec un nouveau peuple et sa félicité. Ils célébraient les grandeurs des dieux, leurs faveurs toujours présentes1 aux hommes qui les implorent, et leur colère inévitable à ceux qui ne les craignent pas; ils décrivaient ensuite les délices de la vie champêtre et le bonheur d’une condition toujours parée de l’innocence. Bientôt ils s’abandonnaient à un sommeil que les soins et les chagrins n’interrompaient jamais.
La Nature ne fournissait pas moins à leurs désirs qu’à leur'sTësoins. Dans'ce pays heureux, la cupidité était étrangère : ils se faisaient des présents où2 celui qui donnait croyait toujours avoir l’avantage. Le peuple troglodyte se regardait comme une seule famille; les troupeaux étaient presque toujours confondus; la seule peine qu’on s’épargnait ordinairement, c’était de les partager3.
D’Erzéron, le 6 de la lune de Gemmadi 2 e, 1711.
Loi
dbtf) 'ï'wçftùS'* 13. USBEK AU MÊME.
Je ne saurais assez te parler de la vertu des Troglodytes. Un d’eux disait un jour : « Mon père doit demain labourer son champ; je me lèverai deux heures avant lui, et, quand il ira à son champ, il ie trouvera tout labouré. »
Un autre disait en lui-même : « Il me semble que ma sœur a du goût pour un jeune Troglodyte de nos parents; il faut que je parle à mon père, et que je le détermine à faire ce mariage. »
On vint dire à un autre que des voleurs avaient enlevé
1. Lat. dii praesentes : dieux favorables; 2. Dans lesquels; 3. Le Télémaque de Fénelon 1 699) a influencé Montesquieu.
son troupeau : « J’en suis bien fâché, dit-il, car il y avait une génisse toute blanche que je voulais offrir aux dieux. »
On entendait dire à un autre : « Il faut que j’aille au temple remercier les dieux ; car mon frère, que mon père aime tant et que je chéris si fort, a recouvré la santé. »
Ou bien : « Il y a un champ qui touche celui de mon père, et ceux qui le cultivent sont tous les jours exposés aux ardeurs du soleil; il faut que j’aille y planter deux arbres, afin que ces pauvres gens puissent aller quelquefois se reposer sous leur ombre. »
Un jour que plusieurs Troglodytes étaient assemblés, un vieillard parla d’un jeune homme qu’il soupçonnait d’avoir commis une mauvaise action, et lui en fit des reproches. « Nous ne croyons pas qu’il ait commis ce crime, dirent les jeunes Troglodytes; mais s’il l’a fait, puisse-t-il mourir le dernier de sa famille ! »
On vint dire à un Troglodyte que des étrangers avaient pillé sa maison et avaient tout emporté. « S’ils n’étaient vpas injustes, répondit-il, je souhaiterais que les dieux leur j en donnassent un plus long usage qu’à moi. » $ai*v*v* çtco Tant de prospérités ne furent pas regardées sans envie les peuples voisins s’assemblèrent; et, sous un vain prétexte1, ils résolurent d’enlever leurs troupeaux. Dès que cette résolution fut connue, les Troglodytes envoyèrent au-devant d’eux des ambassadeurs, qui leur parlèrent ainsi :
« Que' vous TntTaitles Troglodytes? Ont-ils enlevé vos femmes, dérobé vos bestiaux, ravagé vos campagnes ? Non : nous sommes justes, et nous craignons les dieux. Que demandez-vous donc de nous? Voulez- vous de la laine pour vous faire des habits? voulez- vous du lait de nos troupeaux, ou des fruits de nos terres? Mettez bas les armes; venez au milieu de nous, et nous vous donnerons de tout cela. Mais nous jurons, par ce qu’il y a de plus sacré, que, si vous entrez dans nos terres comme ennemis, nous vous Ti^ regarderons comme un peuple injuste, et que nous vous traiterons comme des bêtes farouches. » «Il
Ces paroles furent renvoyées avec mépris; ces , peuples sauvages entrèrent armés dans la terre des Troglodytes, qu’ils ne croyaient défendus que par leur innocence2.
Mais ils étaient bien disposés à la défense. Ils avaient
1. Prae et tegere : ce qu’on met devant pour cacher; 2. In et nocere : inaptitude à nuire.
mis leurs femmes et leurs enfants au milieu d’eux1. Ils furent étonnés de l’injustice de leurs ennemis, et non pas de leur nombre. Une ardeur ^nouvelle s’était emparée de leur cœur : l’un voulait mourir"" pour son père, un autre pour sa femme et ses enfants, celui-ci pour ses frères, celui-là pour ses amis, tous, pour le peuple troglodyte. La place de celui qui expirait était d’abord2 prise par un autre, qui, outre la cause commune, avait encore une mort particulière à venger.
Tel fut le combat de l’Injustice et delà Vertu; ces peuples lâches, qui ne cherchaientque le butin! n’ëürent pas honte de fuir, et ils cédèrent à la vertu des Troglodytes, même sans en3 être touchés.
D’Erzéron, le 9 de la lune de Gemmadi 2 e, 1711.