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Discussion

tant de monarchies, et sur la chute duquel il s’en forma aussi tant de nouvelles. Un monde infini de peuples barbares, aussi inconnus que les pays qu’ils habitaient, parurent tout à coup, l’inondèrent, le ravagèrent, le dépecèrent et fondèrent tous les royaumes que vous voyez à présent en Europe. Ces peuples n’étaient point proprement barbares, puisqu’ils étaient libres ; mais ils le sont devenus depuis que, soumis pour la plupart à une puissance absolue, ils ont perdu cette douce liberté si conforme à la raison, à l’humanité et à la nature1.

« Vous voyez ici les historiens de l’Empire2 d’Allemagne, qui n’est qu’une ombre du premier empire, mais qui est, je crois, la seule puissance qui soit sur la terre que la division n’ait point affaiblie; la seule, je crois encore, qui se fortifie à mesure de ses pertes et qui, lente à profiter des succès, devient indomptable par ses défaites.

« Voici les historiens de France, où3 l’on voit d’abord la puissance dfTnos rois se formel mourir deux fois4, renaître de même, languir ensuite pendant plusieurs siècles; mais, prenant insensiblement des forces, accrue de toutes parts, monter à son dernier période5 : semblable à ces fleuves qui dans leur course perdent leurs eaux, ou se cachent sous terre, puis, reparaissant de nouveau, grossis par les rivières qui s’y jettent, entraînent avec rapidité tout ce qui s’oppose à leur passage6.

Là, vous voyez la nation espagnole sortir de quelques montagnes ; les princes mahométans subjugués aussi insensiblement qu’ils avaient rapidement conquis; tant de royaumes réunis dans une vaste monarchie, qui devint presque la seule, jusqu’à ce qu’accablée de sa fausse opulence, elle perdit sa force et sa réputation même, et ne conserva que l’orgueil de sa première puissance7.

« Ce sont ici les historiens d’Angleterre, où l’on voit la liberté sortir sans cesse des feux ae la discorde et de la sédition; le prince toujours chancelant sur un trône inébranlable ; une nation impatiente, sage dans sa fureur même,

1. On voit poindre ici la chimère du XVIIIe siècle. Les barbares, ce sont les civilisés, qui ont perdu leur liberté; 2. Empire fédératif, dont la couronne était élective; d’où bien des intrigues et des luttes violentes; 3. Au sens relatif; 4. Les deux premières dynasties; 5. Au masculin : le plus haut point où l’on atteint. La royauté devint maîtresse des féodaux; 6. Rhétorique; 7. Sous Isabelle de Castille et Ferdinand V, qui réunirent la Castille et l’Aragon, furent conquis Grenade et la Navarre. Charles-Quint fut roi d'Espagne et empereur d'Allemagne. La décadence commence sous Philippe II : défaite de l’invincible Armada. Elle s’accélère, la France rompt l'étreinte espagnole au sud, à l’est, au nord.

et qui, maîtresse de la mer (chose inouïe jusqu’alors), mêle le commerce avec l’empire1.

« Tout près de là, sont les historiens de cette autre reine de la mer, la république de Hollande2, si respectée en Europe et si formidable en Asie, où ses négociants voient tant de rois prosternés devant eux.

« Les historiens d’Italie vous représentent une nation autrefois maîtresse du monde, aujourd’hui esclave de toutes les autres ; ses princes divisés et faibles, et sans autre attribut de souveraineté qu’une vaine politique3.

« Voilà les historiens des républiques, de la Suisse, qui est l’image de la liberté; de Venise, qui n’a Vie ressources que dans son économie4; et~de (jênes5, qui n’est superbe que par ses bâtiments.

« Voici ceux du Nord, et entre autres la Pologne, qui use si mal de sa liberté et du droit qu’elle a d’élire ses rois, qu’il semble qu’elle veuille consoler par là les peuples ses voisins, qui ont perdu l’un et l’autre6. »

Là-dessus, nous nous séparâmes jusqu’au lendemain.

De Paris, le 2 de la lune de Chalval, 1719.

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