RICA AU MÊME
Le lendemain, il me mena dans un autre cabinet. Ce sont ici les poètes, me dit-il; c’est-à-dire ces auteurs dont le métier est de mettre des entraves au bon sens, et d’accabler la raison sous les agréments, comme on ensevelissait autrefois les femmes sous leurs ornements et leurs parures7. Vous les connaissez; ils ne sont pas rares chez les Orientaux, où le soleil, plus ardent, semble échauffer les imaginations mêmes.
« Voilà les poèmes épiques. — Eh! qu’est-ce que les poèmes épiques ? — En vérité, me dit-il, je n’en sais rien; les connaisseurs disent qu’on n’en a jamais fait que deux8,
1. Au sens latin imperium : la puissance militaire. L’Angleterre était alors à l’apogée de sa
puissance maritime et coloniale; 2. La force de la Hollande était dans sa marine marchande. Elle
avait de nombreux comptoirs; 3. L’ Italie est ici fort maltraitée. C’était une poussière de petits États, théocraties, oligarchies, républiques, principautés de toute sorte. Mais déjà la maison de
Piémont grandit; elle tient la Savoie et la Sicile. Cf. Lamartine (le Dernier chant de Childe
Harold ); 4. Son administration financière; 5. Toutes les forces de Gênes étaient dans sa marine;
6. Le roi est élu par la diète, formée des grands seigneurs, au milieu des intrigues et du bruit
des armes. Grâce au liberum veto un seul noble peut arrêter toute décision. Montesquieu ter¬
mine par une épigramme; 7. Par exemple en Égypte; 8. h' Iliade et l’Odyssée.
et que les autres qu’on donne sous ce nom ne le sont point : c’est aussi ce que je ne sais pas. Ils disent de plus qu’il est impossible d’en faire de nouveaux; et cela est encore plus surprenant.
« Voici les poètes dramatiques, qui, selon moi, sont les poètes par excellence, et les maîtres des passions. Il y en a de deux sortes : les comiques, qui nous remuent si doucement; et les tragiques, qui nous troublent et nous agitent avec tant de violence.
« Voici les lyriques, que je méprise autant que j’estime les autres, et qui font de leur art une harmonieuse extravagance1.
« On voit ensuite les auteurs des idylles et des églogues, qui plaisent même aux gens de cour par l’idée qu’ils leur donnent d’une certaine tranquillité qu’ils n’ont pas, et qu’ils leur montrent dans la condition des bergers.
a De tous les auteurs que nous avons vus, voici les plus dangereux : ce sont ceux qui aiguisent les épigrammes, qui sont de petites flèches déliées qui font une plaie profonde et inaccessible aux remèdes.
« Vous voyez ici les romans, dont les auteurs sont des espèces de poètes, qui outrent également le langage de l’esprit et celui du cœur; ils passent leur vie à chercher la nature, et la manquent toujours; et leurs héros y sont aussi étrangers que les dragons ailés et les hippocentaures2.
« J’ai vu, lui dis-je, quelques-uns de vos romans; et, si vous voyiez les nôtres, vous seriez encore plus choqué. Ils sont aussi peu naturels, et d’ailleurs extrêmement gênés par nos mœurs : il faut dix années de passion avant qu’un amant ait pu voir seulement le visage de sa maîtresse. Cependant les auteurs sont forcés de faire passer les lecteurs dans ces ennuyeux préliminaires. Or, il est impossible que les incidents soient variés. On recourt à un artifice pire que le mal même qu’on veut guérir: c’est aux prodiges. Je suis sûr que vous ne trouverez pas bon qu’une magicienne fasse sortir une armée de dessous terre, qu’un héros, lui seul, en détruise une de cent mille hommes. Cependant voilà nos romans : ces aventures froides et souvent répétées nous font languir, et ces prodiges extravagants nous révoltent3. »
De Paris, le 6 de la lune de Chalval, 1719.
1. Alliance de mots spirituelle et sévère; 2. Ou centaures : hommes-chevaux; 3. Satire des romans galants à la manière de MUe de Scudéry, Gomberville, La Calprenède, Desmarais, etc. Voltaire fut très en colère contre Montesquieu : « 11 est coupable de lèse-poésie », s’écriait-il.
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