USBEK A RHÉDI, A VENISE
Le café est très en usage à Paris : il y a un grand nombre de maisons publiques où on le distribue. Dans quelquesunes de ces maisons, on dit des nouvelles; dans d’autres, on joue aux échecs. Il y en a une1 où l’on apprête le café de telle manière qu’il donne de l’esprit à ceux qui en prennent : au moins, de tous ceux qui en sortent, il n’y a personne qui ne croie qu’il en a quatre fois plus que lorsqu’il y est entré.
Mais ce qui me choque de2 ces beaux esprits, c’est qu’ils ne se rendent pas utiles à leur patrie, et qu’ils amusent leurs talents à des choses puériles. Par exemple, lorsque j’arrivai à Paris, je les trouvai échauffés sur une dispute la plus mince qui se puisse imaginer : il s’agissait de la réputation d’un vieux poète grec dont, depuis deux mille ans, on ignore?] la patrie, aussi bien que le temps de sa mort3. Les deux partis avouaient que c’était un poète excellent : il n’était question que du plus ou du moins de mérite qu’il fallait lui attribuer. Chacun en voulait donner le taux : mais parmi ces distributeurs de réputation, les pns faisaient meilleur poids que les autres : voilà la querelle^ Elle était bien vive, car on se disait cordialement de part et d’autre des injures si grossières, on faisait des plaisanteries si amères, que je n’admirais5 pas moins la manière de disputer que le sujet de la dispute6. Si quelqu’un, disais-je en moi-même, était assez étourdi pour aller, devant un de ces défenseurs du poète grec, attaquer la réputation de quelque honnête citoyen, il ne serait pas mal relevé7 ! et je crois que ce zèle, si délicat sur la réputation des morts, s’embraserait bien pour défendre celle des vivants! Mais quoi qu’il en soit, ajoutais-je, Dieu me garde de m’attirer jamais l’inimitié des censeurs de ce poète, que le séjour de deux mille ans dans le tombeau n’a pu garantir d’une haine si implacable! Ils frappent à présent des coups en l’air : mais que serait-ce, si leur fureur était animée par la présence d’un ennemi...
A Paris, le dernier de la lune de Zilhagé, 1713.
1. Le café Procope, en face de la Comédie-Française; là se réunissaient Fontenelle, Duclos, Piron, Voltaire, puis Diderot, Marmontel, La Chaussée, etc. 11 y avait aussi le café Laurent où se réunissaient J. -B. Rousseau, Fontenelle, La Motte, c’est-à-dire les modernes ; et le café Gradot avec La Motte, Saurin, Maupertuis; 2. Au sujet de; 3. Homère;-.. 4. Ce n’était pas seulement querelle de pédants; il y avait, chez les modernes, à tort ou à raison, l’idée de progrès, appliquée aux lettres aussi bien qu’aux sciences; 5. Je ne m’étonnais pas moins de...; 6. Aux deux sens, discussion et querelle; 7. Repris vivement.
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