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DIALOGUE DE SYLLA ET D’EUCRATE

... « Eucrate2, me dit-il, je n’eus jamais cet amour dominant pour la patrie, dont nous trouvons tant d’exemples dans les premiers temps de la république : et j’aime autant Coriolan, qui porte la flamme et le fer jusqu’aux murailles de sa ville ingrate, qui fait repentir chaque citoyen de l’affront que lui a fait chaque citoyen, que celui qui chassa les Gaulois du Capitole3. Je ne me suis jamais piqué d’être l’esclave ni l’idolâtre de la société de mes pareils : et cet amour tant vanté est une passion trop populaire pour être compatible avec la hauteur de mon âme. Je me suis uniquement conduit par mes réflexions, et surtout par le mépris que j’ai eu pour les hommes. On peut juger, par la manière dont j’ai traité le seul grand peuple de l’univers, de l’excès de ce mépris pour tous les autres.

« J’ai cru qu’étant sur la terre, il fallait que j’y fusse libre. Si j’étais né chez les barbares, j’aurais moins cherché à usurper le trône pour commander que pour ne pas obéir. Né dans une république, j’ai obtenu la gloire des conquérants en ne cherchant que celle des hommes libres.

« Lorsqu’avec mes soldats je suis entré dans Rome4, je ne respirais ni la fureur ni la vengeance. J’ai jugé sans haine, mais aussi sans pitié5, les Romains étonnés. « Vous étiez libres, ai-je dit, et vous vouliez vivre en esclaves! Non. Mais mourez, et vous aurez l’avantage de mourir citoyens d’une ville libre6.

« J’ai cru qu’ôter la liberté à une ville dont j’étais citoyen était le plus grand des crimes. J’ai puni ce crime-là; et je ne me suis point embarrassé si je serais le bon ou le mauvais génie de la république. Cependant le gouvernement de nos pères a été rétabli; le peuple a expié tous les affronts qu’il avait faits aux nobles : la crainte a suspendu les jalousies; et Rome n’a jamais été si tranquille7.

1. Composé en 1722, paru dans le Mercure de France, en 1745 ; 2. Personnage imaginaire; 3. Manlius, en 390 avant J.-C.; 4. Sylla, privé de son commandement contre Mithridate, entre dans Rome à la tête de son armée et oblige Marius d’en sortir (87 avant J.-C.). Il part de nouveau, impose la paix à Mithridate et rentre dans Rome où il se fait nommer dictateur (82). Il abdique en 79 et meurt la même année; 5. Surtout sans pitié; 6. C’était un sarcasme; 7. Il a donc forcé les Romains à être libres et paisibles.

« Vous voilà instruit de ce qui m’a déterminé à toutes les sanglantes tragédies que vous avez vues. Si j’avais vécu dans ces jours heureux de la république où les citoyens, tranquilles dans leurs maisons, y rendaient aux dieux une âme libre, vous m’auriez vu passer ma vie dans cette retraite, que je n’ai obtenue que par tant de sang et de sueur.

— Seigneur, lui dis-je, il est heureux que le ciel ait épargné au genre humain le nombre des hommes tels que vous. Nés pour la médiocrité, nous sommes accablés par les esprits sublimes. Pour qu’un homme soit au-dessus de l’humanité, il en coûte trop cher à tous les autres1.

« Vous avez regardé l’ambition des héros comme une passion commune, et vous n’avez fait cas que de l’ambition qui raisonne. Le désir insatiable de dominer, que vous avez trouvé dans le cœur de quelques citoyens, vous a fait prendre la résolution d’être un homme extraordinaire : l’amour de votre liberté vous a fait prendre celle d’être terrible et cruel. Qui dirait qu’un héroïsme de principe2 eût été plus funeste qu’un héroïsme d’impétuosité? Mais si, pour vous empêcher d’être esclave, il vous a fallu usurper la dictature, comment avez-vous osé la rendre? Le peuple romain, dites-vous, vous a vu désarmé, et n’a point attenté sur votre vie. C’est un danger auquel vous avez échappé; un plus grand danger peut vous attendre. Il peut vous arriver de voir quelque jour un grand criminel jouir de votre modération, et vous confondre dans la foule d’un peuple soumis.

— J’ai un nom, me dit-il; et il me suffit pour ma sûreté et celle du peuple romain. Ce nom arrête toutes les entreprises; et il n’y a point d’ambition qui n’en soit épouvantée. Sylla respire, et son génie est plus puissant que celui de tous les Romains. Sylla a autour de lui Chéronée, Orchomène, et Signion3; Sylla a donné à chaque famille de Rome un exemple domestique et terrible : chaque Romain m’aura toujours devant les yeux; et, dans ses songes même, je lui apparaîtrai couvert de sang; il croira voir les funestes tables, et lire son nom à la tête4 des proscrits. On murmure en secret contre mes lois; mais elles ne seront pas effacées par des flots même de sang romain. Ne suis-je pas

1. Belle maxime. C’est Montesquieu qui parle; 2. C’est l’héroïsme de Sylla, 1 ambition qui raisonne. 3. Ses victoires sont sa garde, comme aussi les tables de proscription; il a la gloire militaire et il fait peur; 4. En tête de.

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