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POLITIQUE DES ROMAINS

sages, ils avaient un moyen sûr pour détourner le peuple d’une guerre qui aurait été funeste, ou pour lui en faire entreprendre une qui aurait pu être utile. Les devins qui suivaient toujours les armées, et qui étaient plutôt les interprètes du général que des dieux, inspiraient de la confiance aux soldats. Si par hasard quelque mauvais présage avait épouvanté l’armée, un habile général en convertissait1 le sens, et se le rendait favorable : ainsi Scipion, qui tomba en sautant de son vaisseau sur le rivage d’Afrique, prit de la terre dans ses mains : « Je te tiens, dit-il, ô terre d’Afrique! » et par ces mots il rendit heureux un présage qui avait paru si funeste.

Les Siciliens, s’étant embarqués pour faire quelque expédition en Afrique, furent si épouvantés d’une éclipse de soleil, qu’ils étaient sur le point d’abandonner leur entreprise; mais le général leur représenta2 « qu’à la vérité cette éclipse eût été de mauvais augure si elle eût paru avant leur embarquement, mais que, puisqu’elle n’avait paru qu’après, elle ne pouvait menacer que les Africains. » Par là il fit cesser leur frayeur, et trouva dans un sujet de crainte le moyen d’augmenter leur courage.

César fut averti plusieurs fois par les devins de ne point passer en Afrique avant l’hiver. Il ne les écouta pas, et prévint par là ses ennemis, qui, sans cette diligence, auraient eu le temps de réunir leurs forces.

Crassus, pendant un sacrifice, ayant laissé tomber son couteau des mains, on en prit un mauvais augure; mais il rassura le peuple en lui disant : « Bon courage ! au moins mon épée ne m’est jamais tombée des mains. »

Lucullus étant près de donner bataille à Tigrane3, on vint lui dire que c’était un jour malheureux. « Tant mieux, dit-il : nous le rendrons heureux par notre victoire. »...

... Scévola, grand pontife, et Varron4, un de leurs grands théologiens, disaient qu’il était nécessaire que le peuple ignorât beaucoup de choses vraies, et en crût beaucoup de fausses. Saint Augustin dit que Varron avait découvert par là tout le secret des politiques et des ministres d’Etat.

Le même Scévola, au rapport de saint Augustin, divisait les dieux en trois classes : ceux qui avaient été établis par

1. Changer complètement; retourner; 2. Sens du XVIIe siècle, avec une idée de blâme; 3. Roi d’Arménie (89-36 avant J.-C.). Lucullus fut célèbre par son luxe dans les repas; 4. (116-27 avant J.-C.) Érudit célèbre, auteur d’un de Re rustica. Il s’occupa des antiquités de Rome.

les poètes; ceux qui avaient été établis par les philosophes; et ceux qui avaient été établis par les magistrats : a princïpibus civitatis.

Ceux qui lisent l’histoire romaine, et qui sont un peu clairvoyants, trouvent à chaque pas des traits de la politique dont nous parlons. Ainsi on voit Cicéron, qui, en particulier et parmi ses amis, fait à chaque moment une confession d’incrédulité, parler en public avec un zèle extraordinaire contre l’impiété de Verrès. On voit un Clodius, qui avait insolemment profané les mystères de la Bonne déesse1, et dont l’impiété avait été marquée par vingt arrêts du sénat, faire lui-mêrne une harangue remplie de zèle à ce sénat qui l’avait foudroyé, contre le mépris des pratiques anciennes et de la religion. On voit un Salluste, le plus corrompu de tous les citoyens, mettre à la tête de ses ouvrages une préface digne de la gravité et de l’austérité de Caton. Je n’aurais jamais fait si je voulais épuiser tous les exemples...

... La politique qui régnait dans la religion des Romains se développa encore mieux dans leurs victoires. Si la superstition avait été écoutée, on aurait porté chez les vaincus les dieux des vainqueurs; on aurait renversé leurs temples; et, en établissant un nouveau culte, on leur aurait imposé une servitude plus rude que la première. On fit mieux : Rome se soumit elle-même aux divinités étrangères; elle les reçut dans son sein; et par ce lien, le plus fort qui soit parmi les hommes, elle s’attacha des peuples qui la regardèrent plutôt comme le sanctuaire de la religion que comme la maîtresse du monde2...

1. Cérès et les mystères d’ËIeusis; 2. La thèse de Montesquieu est politique et simpliste, digne d’un « philosophe ». Il faut lire la Cité antique de Fustel de Coulanges. Le culte familial et le culte public étaient avant tout le culte des ancêtres; la patrie avait son lar publicus et la famille ses lares jamiliares.

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