NOUVELLES MAXIMES PRISES PAR LES ROMAINS
Quelquefois la lâcheté des empereurs, souvent la faiblesse de l’empire, firent que l’on chercha à apaiser par de l’argent les peuples qui menaçaient d’envahir4. Mais la paix ne peut pas s’acheter, parce que celui qui l’a vendue n’en est que plus en état de la faire acheter encore.
Il vaut mieux courir le risque de faire une guerre malheureuse que de donner de l’argent pour avoir la paix; car on respecte toujours un prince lorsqu’on sait qu’on ne le vaincra qu’après une longue résistance.
D’ailleurs ces sortes de gratifications se changeaient en tributs, et, libres au commencement, devenaient nécessaires : elles furent regardées comme des droits acquis; et lorsqu’un empereur les refusa à quelques peuples, ou voulut donner moins, ils devinrent de mortels ennemis...
Toutes ces nations, qui entouraient l’empire en Europe et en Asie, absorbèrent peu à peu les richesses des Romains ; et, comme5 ils s’étaient agrandis parce que l’or et l’argent
1. Montesquieu aime ces expressions dures; 2. « J’emploie ce mot dans le sens des Grecs et
des Romains, qui donnaient ce nom à tous ceux qui avaient renversé la démocratie. » (M.);
3. Recherche de l’antithèse; 4. « On donna d’abord tout aux soldats; ensuite on donna tout aux
ennemis. » (M.); 5. De même que... de même.
de tous les rois était porté chez eux, ils s’affaiblirent parce que leur or et leur argent fut porté chez les autres.
Les fautes que font les hommes d’État ne sont pas toujours libres; souvent ce sont des suites nécessaires de la situation où l’on est; et les inconvénients ont fait naître les inconvénients.
La milice était devenue très à charge à l’État ; les soldats avaient trois sortes d’avantages : la paie ordinaire, la récompense après le service et les libéralités d’accident1, qui devenaient très souvent des droits pour des gens qui avaient le peuple et le prince entre leurs mains.
L’impuissance où l’on se trouva de payer ces charges fit que l’on prit une milice moins chère. On fit des traités avec des nations barbares qui n’avaient ni le luxe des soldats romains, ni le même esprit, ni les mêmes prétentions.
Il y avait une autre commodité à cela : comme les Barbares tombaient tout à coup sur un pays, n’y ayant2 point chez eux de préparatifs après la résolution de partir, il était difficile de faire des levées à temps dans les provinces. On prenait donc un autre corps de Barbares, toujours prêt à recevoir de l’argent, à piller et à se battre. On était servi pour le moment; mais dans la suite on avait autant de peine à réduire3 les auxiliaires que les ennemis.
Les premiers Romains ne mettaient point dans leurs armées un plus grand nombre de troupes auxiliaires que de romaines ; et, quoique leurs alliés fussent proprement des sujets, ils ne voulaient point avoir pour sujets des peuples plus belliqueux qu’eux-mêmes4.
Mais dans les derniers temps, non seulement ils n’observèrent pas cette proportion des troupes auxiliaires, mais même ils remplirent de soldats barbares les corps de troupes nationales.
Ainsi, ils établissaient des usages tout contraires à ceux qui les avaient rendus maîtres de tout; et comme autrefois leur politique constante fut de se réserver l’art militaire et d’en priver tous leurs voisins, ils le détruisaient pour lors chez eux, et l’établissaient chez les autres.
Voici, en un mot, l’histoire des Romains : ils vainquirent tous les peuples par leurs maximes; mais, lorsqu’ils y furent parvenus, leur république ne put subsister; il fallut
1. Occasionnelles; 2. Vu qu’il n’y avait pas; 3. Ramener à l’obéissance (re et ducere ); 4. Cette affirmation, tirée de Végèce (ive siècle), Abrégé de l'art militaire, est controversée.
changer de gouvernement, et des maximes contraires aux premières, employées dans ce gouvernement nouveau, firent tomber leur grandeur.
Ce n’est pas la fortune qui domine le monde1 : on peut le demander aux Romains, qui eurent une suite continuelle de prospérités quand ils se gouvernèrent sur un certain plan, et une suite non interrompue de revers lorsqu’ils se conduisirent sur un autre. Il y a des causes générales, soit morales, soit physiques, qui agissent dans chaque monarchie, l’élèvent, la maintiennent ou la précipitent; tous les accidents sont soumis à ces causes; et si le hasard d’une bataille, c’està-dire une cause particulière, a ruiné un Etat, il y avait une cause générale qui faisait que cet Etat devait périr par une seule bataille. En un mot, l’allure principale entraîne avec elle tous les accidents particuliers.
Nous voyons que, depuis près de deux siècles, les troupes de terre de Danemark ont presque toujours été battues par celles de Suède. Il faut qu’indépendamment du courage des deux nations et du sort des armes, il y ait dans le gouvernement danois, militaire ou civil, un vice intérieur qui ait produit cet effet; et je ne le crois point difficile à découvrir2.
Enfin, les Romains perdirent leur discipline militaire; ils abandonnèrent jusqu’à leurs propres armes. Végèce3 dit que les soldats les trouvant trop pesantes, ils obtinrent de l’empereur Gratien de quitter leur cuirasse et ensuite leur casque : de façon qu’exposés aux coups sans défense, ils ne songèrent plus qu’à fuir4.
Il ajoute qu’ils avaient perdu la coutume de fortifier leur camp, et que, par cette négligence, leurs armées furent enlevées par la cavalerie des Barbares.
La cavalerie fut peu nombreuse chez les premiers Romains : elle ne faisait que la onzième partie de la légion, et très souvent moins5, et ce qu’il y a d’extraordinaire, ils en avaient beaucoup moins que nous, qui avons tant de sièges à faire, où la cavalerie est peu utile. Quand les Romains furent dans la décadence, ils n’eurent presque plus que de la cavalerie. Il me semble que, plus une nation se rend
1. Montesquieu se prononce contre le fatalisme en histoire, et réduit le rôle du hasard le plus possible; 2. Le gouvernement oligarchique. Il y avait bien d’autres raisons encore : situation géographique, forces disproportionnées, manque de généraux; 3. IVe siècle; 4. La mesure était-elle générale? 5. 300 hommes par légion de 3 600 à 4 000 hommes.
savante dans l’art militaire, plus elle agit par son infanterie; et que, moins elle le connaît, plus elle multiplie sa cavalerie : c’est que, sans la discipline, l’infanterie pesante ou légère n’est rien; au lieu que la cavalerie va toujours, dans son désordre même. L’action de celle-ci consiste plus dans son impétuosité et un certain choc; celle de l’autre dans sa résistance et une certaine immobilité : c’est plutôt une réaction qu’une action. Enfin, la force de la cavalerie est momentanée : l’infanterie agit plus longtemps; mais il faut de la discipline pour qu’elle puisse agir longtemps.
Les Romains parvinrent à commander à tous les peuples, non seulement par l’art de la guerre, mais aussi par leur prudence, leur sagesse, leur constance, leur amour pour la gloire et pour la patrie. Lorsque, sous les empereurs, toutes ces vertus s’évanouirent, l’art militaire leur resta, avec lequel, malgré la faiblesse et la tyrannie de leurs princes, ils conservèrent ce qu’ils avaient acquis; mais lorsque la corruption se mit dans la milice même, ils devinrent la proie de tous les peuples.
Un empire fondé par les armes a besoin de se soutenir par les armes. Mais comme1, lorsqu’un État est dans le trouble, on n’imagine pas comment il peut en sortir, de même, lorsqu’il est en paix et qu’on respecte sa puissance, il ne vient point dans l’esprit comment cela peut changer : il néglige donc la milice, dont il croit n’avoir rien à espérer et tout à craindre, et souvent même il cherche à l’affaiblir.
C’était une règle inviolable des premiers Romains, que quiconque avait abandonné son poste, ou laissé ses armes dans le combat, était puni de mort... Mais les Barbares pris à la solde des Romains, accoutumés à faire la guerre comme la font aujourd’hui les Tartares2, à fuir pour combattre encore, à chercher le pillage plus que l’honneur, étaient incapables d’une pareille discipline.
Telle était la discipline des premiers Romains, qu’on y avait vu des généraux condamner à mourir leurs enfants pour avoir, sans leur ordre, gagné la victoire; mais, quand ils furent mêlés parmi les Barbares, ils y contractèrent un esprit d’indépendance qui faisait le caractère de ces nations...
Il n’y a point d’Etat où l’on ait plus besoin de tributs que dans ceux qui s’affaiblissent; de sorte que l’on est obligé