‹ Pages choisiesChapitre 44 sur 60 · AUGUSTE · texte numérisé non relu

AUGUSTE

... Lorsqu’ Auguste avait les armes à la main, il craignait les révoltes des soldats, et non pas les conjurations des citoyens ; c’est pour cela qu’il ménagea les premiers, et fut si cruel aux autres. Lorsqu’il fut en paix, il craignit les conjurations; et ayant toujours devant les yeux le destin de César, pour éviter son sort il songea à s’éloigner de sa conduite. Voilà la clef de toute la vie d’Auguste. Il porta dans le sénat une cuirasse sous sa robe ; il refusa le nom de dictateur; et au lieu que César disait insolemment que la république n’était rien, et que ses paroles étaient des lois, Auguste ne parla que de la dignité du sénat, et de son respect pour la république. Il songea donc à établir le gouvernement le plus capable de plaire qui fût possible sans choquer ses intérêts ; et il en fit un aristocratique, par rapport au civil ; et monarchique, par rapport au militaire ; gouvernement ambigu2, qui, n’étant pas soutenu par ses propres forces, ne pouvait subsister que tandis qu’il3 plairait4 au monarque, et était entièrement monarchique par conséquent.

On a mis en question si Auguste avait eu véritablement le dessein de se démettre de l’empire. Mais qui ne voit que, s’il l’eût voulu, il était impossible qu’il n’y eût réussi? Ce qui fait voir que c’était un jeu, c’est qu’il demanda tous les dix ans qu’on le soulageât de ce poids, et qu’il le porta toujours. C’étaient de petites finesses pour se faire encore donner ce qu’il ne croyait pas avoir assez acquis. Je me détermine par toute la vie d’Auguste; et, quoique les hommes

1. Recherche du trait d'esprit, fréquente chez Montesquieu; 2. Qui va dans deux sens (ambo et ago)-, 3. Tant que; 4. Qu’il paraîtrait bon.

soient fort bizarres, cependant il arrive très rarement qu’ils renoncent dans un moment à ce à quoi1 ils ont réfléchi pendant toute leur vie. Toutes les actions d’Auguste, tous ses règlements, tendaient visiblement à l’établissement de la monarchie. Sylla se défait de la dictature; mais, dans toute la vie de Sylla, au milieu de ses violences, on voit un esprit républicain; tous ses règlements, quoique tyranniquement exécutés, tendent toujours à une certaine forme de république. Sylla, homme emporté, mène violemment les Romains à la liberté; Auguste, rusé tyran2, les conduit doucement à la servitude. Pendant que sous Sylla la république reprenait des forces, tout le monde criait à la tyrannie; et, pendant que, sous Auguste, la tyrannie se fortifiait, on ne parlait que de liberté3.

Page 1